Le système de propagande de Poutine
par Peter Pomerantsev

Le système de propagande de Poutine

Le régime de Poutine a élaboré un système de propagande qui brouille les frontières entre réalité et fiction. Les médias contrôlés par le Kremlin abreuvent les Russes de fausses informations et de théories du complot. Objectif : désorienter la population et la rendre passive.

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Peter Pomerantsev
Lors du sommet de l’Otan au pays de Galles en 2014, le ­général Philip Breedlove, alors commandant suprême des forces alliées en Europe, n’y est pas allé par quatre chemins. La Russie, a-t-il déclaré, livre actuellement « la guerre de l’information la plus stupéfiante et la plus intense que nous ayons jamais vue ». C’était une litote. La nouvelle Russie ne se contente pas de la petite désinformation, de la falsification, des mensonges, des fuites et du cybersabotage que l’on associe généralement à la guerre de l’information. Elle réinvente la réalité, créant des hallucinations de masse qui se transforment ensuite en action politique. Prenez Novorossia, la Nouvelle-­Russie, le nom que Vladimir Poutine a donné à tout ce vaste pan du sud-est de l’Ukraine qu’il pourrait, ou non, envisager d’annexer. Le terme est emprunté à ­l’histoire de la Russie tsariste, où il désignait un autre espace géographique. Aucun des habitants ­actuels de cette partie du monde ne s’était ­jamais imaginé vivre en Nouvelle-­Russie ni lui prêter allégeance, du moins jusqu’à ­récemment. À présent, la Nouvelle-­Russie prend une consistance : les ­médias russes montrent des cartes de sa « géographie », tandis que les politiciens soutenus par le Kremlin écrivent son « histoire » dans les manuels scolaires. Elle possède son drapeau et même une agence de presse. Des faits qui semblent tout droit sortis d’un récit de Borges, à ceci près que les victimes de la guerre menée au nom de la Nouvelle-­Russie sont, elles, très réelles (1). L’invention de la Nouvelle-Russie est le signe que le système russe de manipulation de l’information se mondialise. La Russie d’aujourd’hui a été façonnée par des conseillers en communication politique – les vizirs du système qui, comme tant de Prospero postmodernes, inventent des partis politiques fantoches et des simulacres de mouvements ­citoyens pour que le pays regarde ailleurs tandis que la clique de Poutine renforce son pouvoir. Dans la philosophie de ces conseillers politiques, l’information précède l’essence. « Je me rappelle avoir lancé l’idée de “majorité poutinienne”, et hop, la voilà devenue une réalité, m’a confié Gleb Pavlovsky, un conseiller en communication politique qui a travaillé sur les campagnes électorales de Poutine mais qui a quitté depuis le Kremlin. Même chose avec l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à Poutine. On a inventé ça. Et soudain, il n’y avait réellement plus d’alternative. »   Le pouvoir absolu de la propagande « Si les régimes autoritaires précédents étaient composés de trois mesures de violence pour une mesure de propagande, estime Igor Iakovenko, professeur de journalisme à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, celui-ci mise pratiquement tout sur la propagande et relativement peu sur la violence. Poutine n’a qu’à faire procéder à quelques arrestations, puis à amplifier le message grâce au contrôle total qu’il exerce sur la télévision. » Nous avons vu une dynamique simi­laire à l’œuvre sur la scène internationale dans les derniers jours d’août 2014, ­lorsqu’une petite incursion militaire russe en Ukraine a été montée en épingle pour apparaître sur le moment comme une menace. Poutine avait invoqué la nécessité d’engager des pourparlers sur le statut du sud-est de l’Ukraine (en des termes qui semblaient presque volontairement ambigus), ce qui avait sidéré l’Otan et suffisamment intimidé Kiev pour qu’elle accepte un cessez-le-feu. Une fois de plus, Poutine avait employé le terme « Nouvelle-Russie », donnant l’impression que de vastes ­territoires étaient prêts à faire sécession de l’Ukraine alors qu’en réalité les ­rebelles ne tenaient qu’une petite ­portion de terre. La foi dans le pouvoir absolu de la propagande trouve ses racines dans la pensée soviétique. Dans son étude classique de 1962 sur le sujet, Jacques Ellul écrit : « Les communistes, pour qui il n’y a pas de nature humaine mais seulement une condition humaine, estiment que la propagande est toute-puissante, légi­time (quand elle est exercée par les communistes) et servira à créer le type d’homme nouveau de demain. » (2) Mais il y a une différence de taille entre la propagande soviétique et sa version russe actuelle. Pour les Soviétiques, l’idée de vérité était importante, même lorsqu’ils mentaient. La propagande soviétique se donnait beaucoup de mal pour « prouver » que les théories du Kremlin ou des éléments de désinformation étaient des faits. Lorsque le gouvernement américain accusait les Soviétiques de faire de la désinformation – en affirmant par exemple que le sida était une arme créée de toutes pièces par la CIA –, ces déclarations provoquaient l’indignation des dirigeants, y compris du secrétaire général Mikhaïl Gorbatchev.   Le Kremlin sait raconter des histoires Dans la Russie d’aujourd’hui, en revanche, la notion de vérité est vide de sens. Dans les…
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