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Le système de propagande de Poutine

Le régime de Poutine a élaboré un système de propagande qui brouille les frontières entre réalité et fiction. Les médias contrôlés par le Kremlin abreuvent les Russes de fausses informations et de théories du complot. Objectif : désorienter la population et la rendre passive.

Lors du sommet de l’Otan au pays de Galles en 2014, le ­général Philip Breedlove, alors commandant suprême des forces alliées en Europe, n’y est pas allé par quatre chemins. La Russie, a-t-il déclaré, livre actuellement « la guerre de l’information la plus stupéfiante et la plus intense que nous ayons jamais vue ». C’était une litote. La nouvelle Russie ne se contente pas de la petite désinformation, de la falsification, des mensonges, des fuites et du cybersabotage que l’on associe généralement à la guerre de l’information. Elle réinvente la réalité, créant des hallucinations de masse qui se transforment ensuite en action politique. Prenez Novorossia, la Nouvelle-­Russie, le nom que Vladimir Poutine a donné à tout ce vaste pan du sud-est de l’Ukraine qu’il pourrait, ou non, envisager d’annexer. Le terme est emprunté à ­l’histoire de la Russie tsariste, où il désignait un autre espace géographique. Aucun des habitants ­actuels de cette partie du monde ne s’était ­jamais imaginé vivre en Nouvelle-­Russie ni lui prêter allégeance, du moins jusqu’à ­récemment. À présent, la Nouvelle-­Russie prend une consistance : les ­médias russes montrent des cartes de sa « géographie », tandis que les politiciens soutenus par le Kremlin écrivent son « histoire » dans les manuels scolaires. Elle possède son drapeau et même une agence de presse. Des faits qui semblent tout droit sortis d’un récit de Borges, à ceci près que les victimes de la guerre menée au nom de la Nouvelle-­Russie sont, elles, très réelles (1). L’invention de la Nouvelle-Russie est le signe que le système russe de manipulation de l’information se mondialise. La Russie d’aujourd’hui a été façonnée par des conseillers en communication politique – les vizirs du système qui, comme tant de Prospero postmodernes, inventent des partis politiques fantoches et des simulacres de mouvements ­citoyens pour que le pays regarde ailleurs tandis que la clique de Poutine renforce son pouvoir. Dans la philosophie de ces conseillers politiques, l’information précède l’essence. « Je me rappelle avoir lancé l’idée de “majorité poutinienne”, et hop, la voilà devenue une réalité, m’a confié Gleb Pavlovsky, un conseiller en communication politique qui a travaillé sur les campagnes électorales de Poutine mais qui a quitté depuis le Kremlin. Même chose avec l’idée qu’il n’y a pas d’alternative à Poutine. On a inventé ça. Et soudain, il n’y avait réellement plus d’alternative. »  

Le pouvoir absolu de la propagande

« Si les régimes autoritaires précédents étaient composés de trois mesures de violence pour une mesure de propagande, estime Igor Iakovenko, professeur de journalisme à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, celui-ci mise pratiquement tout sur la propagande et relativement peu sur la violence. Poutine n’a qu’à faire procéder à quelques arrestations, puis à amplifier le message grâce au contrôle total qu’il exerce sur la télévision. » Nous avons vu une dynamique simi­laire à l’œuvre sur la scène internationale dans les derniers jours d’août 2014, ­lorsqu’une petite incursion militaire russe en Ukraine a été montée en épingle pour apparaître sur le moment comme une menace. Poutine avait invoqué la nécessité d’engager des pourparlers sur le statut du sud-est de l’Ukraine (en des termes qui semblaient presque volontairement ambigus), ce qui avait sidéré l’Otan et suffisamment intimidé Kiev pour qu’elle accepte un cessez-le-feu. Une fois de plus, Poutine avait employé le terme « Nouvelle-Russie », donnant l’impression que de vastes ­territoires étaient prêts à faire sécession de l’Ukraine alors qu’en réalité les ­rebelles ne tenaient qu’une petite ­portion de terre. La foi dans le pouvoir absolu de la propagande trouve ses racines dans la pensée soviétique. Dans son étude classique de 1962 sur le sujet, Jacques Ellul écrit : « Les communistes, pour qui il n’y a pas de nature humaine mais seulement une condition humaine, estiment que la propagande est toute-puissante, légi­time (quand elle est exercée par les communistes) et servira à créer le type d’homme nouveau de demain. » (2) Mais il y a une différence de taille entre la
propagande soviétique et sa version russe actuelle. Pour les Soviétiques, l’idée de vérité était importante, même lorsqu’ils mentaient. La propagande soviétique se donnait beaucoup de mal pour « prouver » que les théories du Kremlin ou des éléments de désinformation étaient des faits. Lorsque le gouvernement américain accusait les Soviétiques de faire de la désinformation – en affirmant par exemple que le sida était une arme créée de toutes pièces par la CIA –, ces déclarations provoquaient l’indignation des dirigeants, y compris du secrétaire général Mikhaïl Gorbatchev.  

Le Kremlin sait raconter des histoires

Dans la Russie d’aujourd’hui, en revanche, la notion de vérité est vide de sens. Dans les journaux télévisés russes, la frontière entre la réalité et la fiction est complètement estompée. Les reportages d’actualité montrent des ­acteurs se faisant passer pour des réfugiés de l’est de l’Ukraine et pleurant ­devant la caméra en racontant les menaces qu’ils subissent de la part de bandes fascistes imaginaires. Au cours d’un de ces reportages, une femme a ­raconté comment des nationalistes ukrainiens avaient crucifié un enfant dans la ville de Sloviansk, dans l’est de l’Ukraine. Lorsque Alexeï ­Voline, le vice-ministre russe des Télécommunications, a été confronté au fait que l’histoire de la crucifixion était fabriquée de toutes pièces, il n’a montré aucune gêne, laissant plutôt entendre que la seule chose qui compte, c’est ­l’Audimat. « Les téléspectateurs appré­cient la façon dont nos principales chaînes de télévision traitent les sujets, le ton de nos émissions. » Ayant appris à maîtriser le mélange d’autoritarisme et de culture du spectacle, le Kremlin sait raconter ses histoires. La notion de journalisme, au sens de rendre compte des « faits » ou de la « vérité », a été balayée. Lors d’une conférence devant des étudiants en journalisme de l’Université d’État de Moscou, en 2013, Voline avait conseillé à son auditoire de ne plus ­chercher à rendre le monde meilleur. « Il faut que cela soit clair dans l’esprit des étudiants : ils vont travailler pour l’Homme, et l’Homme leur dira ce qu’il faut écrire, ce qu’il ne faut pas écrire, et comment écrire sur tel ou tel sujet. Et l’Homme en a parfaitement le droit puisque c’est lui qui les rémunère. » Cette nouvelle propagande ne vise pas à persuader qui que ce soit, mais à accrocher et à distraire le téléspectateur, à discréditer le discours occidental plutôt qu’à lui opposer un contre-récit. C’est le terreau idéal pour les théories du complot, qui sont partout à la télévision russe. À propos du crash du vol MH17 de Malaysia Airlines au-dessus de l’est de l’Ukraine en juillet 2014, le Kremlin et ses médias apparentés ont évoqué toutes sortes de thèses extravagantes comme des tirs d’avions de chasse ukrainiens sur ordre de Washington ou une tentative d’attaque de l’Otan contre le jet privé de Poutine. Ils ne cherchaient pas tant à convaincre les téléspectateurs de la véracité de telle ou telle version des faits qu’à les désorienter, à les rendre ­paranoïaques et passifs – à les immerger dans une réalité virtuelle contrôlée par le Kremlin. La Russie exporte à présent son modèle de réinvention de la réalité en consacrant des centaines de millions de dollars à des chaînes d’information inter­nationales en continu diffu­sant dans plusieurs langues comme RT ­(anciennement Russia Today). En Russie, RT contribue à persuader la population que leur État est assez fort pour concurrencer les CNN du monde entier. Aux États-Unis, RT n’est pas prise très au sérieux. Mais, en Europe, la propagande russe est plus opérante, s’ajoutant à l’influence du Kremlin sur les médias locaux ainsi qu’aux pressions économiques et ­énergétiques. La situation est particulièrement tendue dans les pays Baltes, dont l’importante population d’origine russe reçoit des chaînes en langue russe comme PBK, en Lettonie, qui achète des programmes du Kremlin à très bas prix. En Estonie, où un quart de la population est d’origine russe, « une grande partie des habitants vit dans une réalité distincte créée par les médias russes, ­explique le journaliste et expert en propagande estonien Raul ­Rebane. Cela rend tout consensus politique impossible ». Christo Grozev, chercheur du think tank Risk Management Lab, basé en Bulgarie, a étudié la façon dont les ­médias bulgares avaient couvert le conflit en Ukraine. Il a cons­taté que la majorité des quotidiens du pays avaient repris des sources russes plutôt qu’ukrainiennes sur un événement tel que le crash du vol MH17. « Ce n’est pas juste une question d’affinité ou de proximité linguistique, juge Grozev. Les ­articles des médias russes sont plus nombreux et plus croustillants, et c’est cela qui est repris dans les autres médias. » Des instances comme le site de vérification des informations StopFake.org, basé en Ukraine, s’emploient à dénoncer la désin­formation dans les médias russes et étrangers. Mais, pour chaque « infox » qu’ils débusquent, les médias proches du Kremlin en produisent mille. Ces médias se fichent d’être pris à mentir. La seule chose qui les intéresse, c’est de faire de l’audience et du clic.  

Si rien n’est vrai, alors tout est possible

Comme ses homologues nationales, RT raffole des théories du complot – de la vérité sur le 11-Septembre à la main sioniste qui dirige la guerre civile en Syrie. Ces affirmations font souvent rigoler les Occidentaux, mais elles trouvent un public réceptif. Dans leur article « The Conspiratorial Mindset in an Age of Transition », qui portait sur les théories du complot en vogue en France, en Hongrie et en Slovaquie, des chercheurs de plusieurs groupes de réflexion européens ont montré que les sympathisants de l’extrême droite sont les plus susceptibles de croire aux complots. Et les partis nationalistes de droite, qui sont souvent alliés idéologiquement et financièrement au Kremlin, sont en plein essor. « Les théories du complot suscitent-elles plus d’intérêt parce que les partis d’extrême droite se multiplient, ou bien les partis d’extrême droite se multiplient-ils parce que ­l’espace de l’information est de plus en plus influencé par la mentalité complotiste ? » demande un peu malicieusement Gleb Pavlovsky. Au moment où la campagne de propagande internationale du Kremlin s’intensifie, la foi dans l’idée de « vérité » s’érode dans les pays occidentaux. Cela couvait depuis longtemps. En 1962, Daniel Boorstin écrivait dans Le Triomphe de l’image (3) que, avec les progrès de la publicité et de la télévision, « la question “Est-ce réel ?” passe après “Est-ce de nature à intéresser le public ?” […] Un nouveau danger très américain nous guette […], le danger d’irréalité ». Dans les années 2000, cette idée est passée du domaine du commerce à celui de la haute politique, comme en témoignent ces propos désormais célèbres d’un collaborateur anonyme de George W. Bush rapportés dans The New York Times : « Nous sommes un empire maintenant, et, quand nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement, comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire […] et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons. » (4) En fin de compte, beaucoup de gens en Russie et dans le monde entier sont conscients que les partis politiques russes sont des coquilles vides et que les médias russes débitent des informations imaginaires. Mais, en maintenant le mensonge, le Kremlin effarouche le public en montrant que c’est lui qui définit la « réa­lité ». C’est pourquoi il est si important pour Moscou d’en finir avec la vérité. Si rien n’est vrai, alors tout est possible. Du coup, nous avons l’impression de ne pas savoir ce que Poutine nous prépare, l’impression qu’il est imprévisible et donc dangereux. Nous sommes sidérés et déconcertés par cette façon qu’a le Kremlin de transformer l’absurdité et la pseudo-réalité en armes.   — Cet article est paru dans le mensuel américain The Atlantic le 9 septembre 2014. Il a été traduit par Isabelle Lauze.
LE LIVRE
LE LIVRE

Rien n’est vrai, tout est possible. Aventures dans la Russie d’aujourd’hui de Peter Pomerantsev, éditions Saint-Simon, 2015

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