Une brillante culture de l’Age du bronze européen
par Baptiste Touverey

Une brillante culture de l’Age du bronze européen

Entre 2000 et 1600 avant notre ère, une culture brillante s’est épanouie en Europe centrale. Personne n’en avait entendu parler. Jusqu’à ce que la découverte d’un disque astronomique vienne chambouler notre vision du monde « barbare ».

Publié dans le magazine Books, février 2019. Par Baptiste Touverey
Harald Meller est un archéologue allemand. Il dirige le musée de la Préhistoire de Halle, en Allemagne.   Vous êtes archéologue, et votre nom est associé à ce qu’on appelle le « disque céleste de Nebra ». De quoi s’agit-il ? D’une des découvertes archéologiques les plus importantes des dernières décen­nies : la plus ancienne représentation réaliste de la voûte céleste à être parvenue jusqu’à nous (elle remonte à 1800 avant notre ère), un disque de bronze incrusté d’or d’une trentaine de centimètres de diamètre et pesant 2 kg, où les astres ne sont pas figurés par des allégories – dieux, jeunes femmes ou animaux mythologiques –, comme c’était le cas jusqu’ici dans les cultures antiques, mais de façon naturaliste, tels qu’ils apparaissent à l’œil humain. On a ainsi un croissant de lune, un grand disque qui peut représenter le Soleil ou la pleine lune et des pastilles beaucoup plus petites qui figurent les étoiles. Si cet artefact vieux de près de quatre mille ans avait été exhumé en Égypte, en Mésopotamie ou en Grèce, il aurait fait parler de lui, il aurait peut-être même fait sensation. Mais il a été exhumé en Allemagne, à un endroit où la civilisation de cette époque était censée être particulièrement arriérée (deux mille ans plus tard, elle est encore tenue pour barbare par les Romains). Et c’est donc une révolution qu’il a provoquée : notre vision de l’âge du bronze en Europe en a été complètement bouleversée.   Comment avez-vous découvert le disque céleste de Nebra ? Ce n’est pas moi qui l’ai découvert, mais des pilleurs. Il faut savoir que, après la chute du mur de Berlin, l’ex-RDA est devenue un eldorado pour ce genre de personnes : sous le communisme, les détecteurs de métaux étaient interdits, et de nombreux sites où avaient eu lieu d’importants combats de la Seconde Guerre mondiale n’avaient pas été ­fouillés. À partir de 1990, les collectionneurs d’objets de la Wehrmacht s’y sont rués. Et il leur arrivait de tomber sur autre chose que des casques ou des insignes de cette période, comme le disque céleste. Mon rôle s’est limité à aider la police à mettre la main dessus. J’en avais entendu parler la première fois en 2001 par un collègue de Berlin à qui deux individus avaient proposé de l’acquérir pour 1 million de marks [environ 500 000 euros]. Ils lui avaient montré des photos qui l’avaient enthousiasmé. Il me le signalait parce qu’apparemment l’objet avait été découvert en Saxe-Anhalt et que je suis l’archéologue responsable de ce Land. C’était donc de mon ressort. En 2002, j’ai rencontré dans le bar d’un grand hôtel de Bâle l’homme qui ­souhaitait vendre le disque. Je n’avais bien sûr pas d’argent sur moi. Je n’étais là que pour servir d’appât : la police suisse était sur le coup, et elle est intervenue pour arrêter le receleur et mettre le disque en sécurité. Il est aujourd’hui exposé au musée régional de la Préhistoire de Halle, en Saxe-Anhalt, que je dirige.   Dans le livre que vous avez écrit avec le journaliste Kai Michel, vous remarquez qu’il ne pouvait être question d’acquérir illégalement le disque céleste, qu’il fallait notamment que la police remonte la chaîne des receleurs successifs jusqu’aux pilleurs initiaux. Pourquoi ? Si l’on n’avait pas retrouvé ceux qui avaient déterré le disque pour qu’ils nous disent à quel endroit exactement ils avaient fait leur découverte, celle-ci aurait été privée de son contexte archéo­logique et presque impossible à interpréter : le disque n’aurait été qu’une pièce magnifique, mais énigmatique, muette. L’enquête a porté ses fruits : l’homme que j’ai rencontré à Bâle avait acheté le disque pour 270 000 marks à un intermédiaire qui le tenait directement de ses deux découvreurs (lesquels le lui avaient cédé pour 32 000 marks seulement !). Il s’est avéré que la ­découverte avait été faite non loin de Nebra-sur-Unstrut, dans le Land de Saxe-­Anhalt, à l’été 1999. Le site a été identifié sans aucun doute possible : les analyses du terrain ont révélé la présence d’objets en bronze pendant une très longue période.   Vous l’avez dit, personne ne se serait ­attendu à exhumer une pareille merveille en Europe centrale. Mais le disque céleste ne pourrait-il pas être un produit importé qui se serait retrouvé là par hasard ? Non, et pour plusieurs raisons. D’abord, il y avait deux arcs dorés sur les bords droit et gauche du disque : l’un (dont on ne discerne plus que la marque) indique, quand on tient le disque à l’horizontale, la zone à l’intérieur de laquelle le Soleil se lève au cours de l’année, l’autre (qui est toujours visible), la zone à l’intérieur de laquelle il se couche. Or l’étendue de ces zones n’est pertinente qu’à la latitude où a été trouvé le disque, en Allemagne centrale donc. Par ailleurs, les métaux qui le composent viennent d’Europe du Nord. Le cuivre qui a servi à confectionner le bronze provient des Alpes orientales, l’étain et l’or, des Cornouailles. En revanche, il est vrai que le savoir astronomique contenu dans le disque céleste a sans doute son origine au Moyen-Orient.   Quel est ce savoir astronomique dont le disque céleste est le dépositaire ? L’interprétation la plus plausible est qu’il s’agit d’un instrument permettant de déterminer à quel moment il…
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