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Une brillante culture de l’Age du bronze européen

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Entre 2000 et 1600 avant notre ère, une culture brillante s’est épanouie en Europe centrale. Personne n’en avait entendu parler. Jusqu’à ce que la découverte d’un disque astronomique vienne chambouler notre vision du monde « barbare ».

Harald Meller est un archéologue allemand. Il dirige le musée de la Préhistoire de Halle, en Allemagne.   Vous êtes archéologue, et votre nom est associé à ce qu’on appelle le « disque céleste de Nebra ». De quoi s’agit-il ? D’une des découvertes archéologiques les plus importantes des dernières décen­nies : la plus ancienne représentation réaliste de la voûte céleste à être parvenue jusqu’à nous (elle remonte à 1800 avant notre ère), un disque de bronze incrusté d’or d’une trentaine de centimètres de diamètre et pesant 2 kg, où les astres ne sont pas figurés par des allégories – dieux, jeunes femmes ou animaux mythologiques –, comme c’était le cas jusqu’ici dans les cultures antiques, mais de façon naturaliste, tels qu’ils apparaissent à l’œil humain. On a ainsi un croissant de lune, un grand disque qui peut représenter le Soleil ou la pleine lune et des pastilles beaucoup plus petites qui figurent les étoiles. Si cet artefact vieux de près de quatre mille ans avait été exhumé en Égypte, en Mésopotamie ou en Grèce, il aurait fait parler de lui, il aurait peut-être même fait sensation. Mais il a été exhumé en Allemagne, à un endroit où la civilisation de cette époque était censée être particulièrement arriérée (deux mille ans plus tard, elle est encore tenue pour barbare par les Romains). Et c’est donc une révolution qu’il a provoquée : notre vision de l’âge du bronze en Europe en a été complètement bouleversée.   Comment avez-vous découvert le disque céleste de Nebra ? Ce n’est pas moi qui l’ai découvert, mais des pilleurs. Il faut savoir que, après la chute du mur de Berlin, l’ex-RDA est devenue un eldorado pour ce genre de personnes : sous le communisme, les détecteurs de métaux étaient interdits, et de nombreux sites où avaient eu lieu d’importants combats de la Seconde Guerre mondiale n’avaient pas été ­fouillés. À partir de 1990, les collectionneurs d’objets de la Wehrmacht s’y sont rués. Et il leur arrivait de tomber sur autre chose que des casques ou des insignes de cette période, comme le disque céleste. Mon rôle s’est limité à aider la police à mettre la main dessus. J’en avais entendu parler la première fois en 2001 par un collègue de Berlin à qui deux individus avaient proposé de l’acquérir pour 1 million de marks [environ 500 000 euros]. Ils lui avaient montré des photos qui l’avaient enthousiasmé. Il me le signalait parce qu’apparemment l’objet avait été découvert en Saxe-Anhalt et que je suis l’archéologue responsable de ce Land. C’était donc de mon ressort. En 2002, j’ai rencontré dans le bar d’un grand hôtel de Bâle l’homme qui ­souhaitait vendre le disque. Je n’avais bien sûr pas d’argent sur moi. Je n’étais là que pour servir d’appât : la police suisse était sur le coup, et elle est intervenue pour arrêter le receleur et mettre le disque en sécurité. Il est aujourd’hui exposé au musée régional de la Préhistoire de Halle, en Saxe-Anhalt, que je dirige.   Dans le livre que vous avez écrit avec le journaliste Kai Michel, vous remarquez qu’il ne pouvait être question d’acquérir illégalement le disque céleste, qu’il fallait notamment que la police remonte la chaîne des receleurs successifs jusqu’aux pilleurs initiaux. Pourquoi ? Si l’on n’avait pas retrouvé ceux qui avaient déterré le disque pour qu’ils nous disent à quel endroit exactement ils avaient fait leur découverte, celle-ci aurait été privée de son contexte archéo­logique et presque impossible à interpréter : le disque n’aurait été qu’une pièce magnifique, mais énigmatique, muette. L’enquête a porté ses fruits : l’homme que j’ai rencontré à Bâle avait acheté le disque pour 270 000 marks à un intermédiaire qui le tenait directement de ses deux découvreurs (lesquels le lui avaient cédé pour 32 000 marks seulement !). Il s’est avéré que la ­découverte avait été faite non loin de Nebra-sur-Unstrut, dans le Land de Saxe-­Anhalt, à l’été 1999. Le site a été identifié sans aucun doute possible : les analyses du terrain ont révélé la présence d’objets en bronze pendant une très longue période.   Vous l’avez dit, personne ne se serait ­attendu à exhumer une pareille merveille en Europe centrale. Mais le disque céleste ne pourrait-il pas être un produit importé qui se serait retrouvé là par hasard ? Non, et pour plusieurs raisons. D’abord, il y avait deux arcs dorés sur les bords droit et gauche du disque : l’un (dont on ne discerne plus que la marque) indique, quand on tient le disque à l’horizontale, la zone à l’intérieur de laquelle le Soleil se lève au cours de l
année, l’autre (qui est toujours visible), la zone à l’intérieur de laquelle il se couche. Or l’étendue de ces zones n’est pertinente qu’à la latitude où a été trouvé le disque, en Allemagne centrale donc. Par ailleurs, les métaux qui le composent viennent d’Europe du Nord. Le cuivre qui a servi à confectionner le bronze provient des Alpes orientales, l’étain et l’or, des Cornouailles. En revanche, il est vrai que le savoir astronomique contenu dans le disque céleste a sans doute son origine au Moyen-Orient.   Quel est ce savoir astronomique dont le disque céleste est le dépositaire ? L’interprétation la plus plausible est qu’il s’agit d’un instrument permettant de déterminer à quel moment il faut ajouter un mois intercalaire dans le calen­drier. Je m’explique : l’une des grandes difficultés des sociétés anciennes était de synchroniser l’année lunaire et l’année solaire. La première est plus courte que la seconde, et, au bout d’un moment, un déca­lage se crée qu’il convient de rectifier, sans quoi le mois des semailles se retrouve en plein hiver. On distingue clairement sur le disque céleste de Nebra un groupe de sept étoiles qui pourraient figurer les Pléiades. Elles sont ­situées à côté du croissant de lune qui, quand on l’observe bien, est assez épais – représentant donc une nouvelle lune bien avancée déjà. Or, au début du printemps, les Pléiades apparaissent à côté d’une lune nouvelle et donc très fine lorsque l’année lunaire et l’année solaire sont synchronisées, et à côté d’une lune plus large (telle qu’elle est représentée sur le disque) lorsqu’elles ne le sont plus. Le disque céleste était donc une sorte d’aide-mémoire qui indiquait quand un mois intercalaire ­devenait nécessaire.   Pourquoi pensez-vous que ces connaissances viennent du Moyen-Orient ? Pour parvenir à cette règle du mois intercalaire, il faut pouvoir observer le ciel de façon systématique pendant une très longue période, une quarantaine d’années au moins. Les conditions météo­rologiques du nord de l’Europe ne s’y prêtent pas. Et, à supposer qu’elles s’y soient quand même prêtées, comment une société sans écriture aurait-elle pu conserver les comptes rendus de ces ­observations et en déduire une règle ? Il est probable que la personne qui a fait fabriquer le disque s’était au préalable rendue en Mésopotamie et avait ramené en Europe centrale des connaissances glanées là-bas. Dans notre livre, Kai Michel et moi faisons l’hypothèse que cette personne était un prince de ce que nous appelons le « royaume de Nebra », peut-être même l’héritier du trône.   Comment se fait-il que personne ou presque n’ait entendu parler de ce royaume de Nebra ? C’est ce que l’on désigne aussi sous le nom de « culture d’Unétice ». Ce royaume s’étendait sur 18 000 km2, à cheval entre l’ex-Allemagne de l’Est, la Pologne et la République tchèque actuelles. Il s’est épanoui entre 2000 et 1600 avant notre ère. Il est méconnu parce que, jusqu’à ­récemment, on n’en ­savait presque rien. Il a fallu les progrès des méthodes de fouilles archéologiques et quelques découvertes fortuites, comme celle du disque céleste, pour en mesurer les ­accomplissements et comprendre qu’on avait affaire au premier âge d’or de la civilisation centre-­européenne.   Vous parlez de royaume et même d’un royaume florissant. Vous supposez donc qu’il existait un État ou un proto-État au cœur de l’Europe il y a quatre mille ans. Un État sans écriture ni villes ? Les théories classiques pour rendre compte de la naissance de l’État ne s’appuient que sur les exemples mésopotamien et égyptien : des pratiques agricoles élaborées faisant appel à l’irrigation, alliées à une forte croissance démographique dans un espace restreint, ont rendu nécessaire une administration pour organiser le travail, stocker les surplus et les redistribuer. C’est dans ce cadre que l’écriture a été inventée : comme un instrument de domination. Par ailleurs, la multiplication des sécheresses et la salinisation des sols ont conduit à la concentration de la population dans des villes. Ici, c’est la bureaucratie qui a engendré l’État. Mais il existe d’autres voies possibles : dans le cas de la culture d’Unétice, des sols très fertiles, un approvisionnement facile en eau et l’absence de menace extérieure ont favorisé un habitat dispersé le long des cours d’eau et à proximité immédiate des champs, là, en fait, où il était le plus commode de s’installer. Les mêmes raisons ont ­rendu moins nécessaire une administration coercitive : celle qui a émergé pouvait, en tout cas, se passer de l’écriture.   Mais alors, qu’est-ce qui vous permet de parler d’État à propos de cette culture d’Unétice ? Les fouilles archéologiques ont ­révélé une société d’une grande cohésion et très stratifiée, dotée pendant quatre siècles de frontières stables et capable d’exercer un contrôle strict sur d’importantes voies commerciales (bloquant, par exemple, l’acheminement du cuivre vers le nord et empêchant ainsi la Scandinavie de fabriquer des armes en bronze). Autant de caractéristiques qui supposent un embryon d’État. L’examen des sépultures est particulièrement instructif : grâce à lui, on peut ­reconstituer le passage d’une ­société tribale à une monarchie. Une famille semble être peu à peu parvenue à acca­parer le pouvoir pendant plusieurs générations. S’est mis en place un système de distinction complexe et extrêmement codifié. Le « roi » (on ne sait pas, évidemment, comment lui-même se désignait) était le seul à être enterré avec de l’or. Les nobles devaient se contenter d’armes en bronze, les simples soldats d’armes en cuivre et le reste de la popu­lation n’avait pas le droit d’emporter d’armes du tout dans l’au-delà (ce qui différencie la culture d’Unétice de celles qui l’ont précédée et de celles qui la suivront en Europe). Très clairement, il y avait un monopole de la violence : un peuple démilitarisé contrôlé par une élite armée. Rois et princes se faisaient inhumer dans des tombes gigantesques, véritables pyramides du Nord, dont le paysage garde parfois la trace. La plus monumentale d’entre elles a disparu, mais on a une idée de ses dimensions : elle devait mesurer de 13 à 15 m de haut et renfermer 20 000 m3 de terre. En admet­tant qu’un chariot tiré par des bœufs puisse transporter 1,20 m3 en moyenne, cela représente plus de 17 000 allers-retours. Il faut y ajouter les pierres acheminées par chariot et par bateau. Un tel chantier est inconcevable sans une logistique bien rodée et donc un minimum de planification.   Que vient faire le disque céleste dans ce royaume de Nebra ? Il a, selon toute vraisemblance, ­servi aux souverains de Nebra à légitimer leur pouvoir. Car le savoir est un pouvoir. Grâce au disque, ils étaient en mesure, en accordant les rythmes lunaires et solaires, de rétablir l’harmonie du cosmos : quelle meilleure façon de prouver qu’ils étaient favorisés des dieux ? Ce qui est intéressant, c’est que, par la suite, le disque céleste originel a été modifié : les deux arcs dorés dont j’ai parlé plus haut sont un ajout tardif. Ils ont été incorporés au détriment de deux des 32 étoiles que comportait initialement le disque. Or ces 32 étoiles symbolisaient sans doute 32 années solaires, qui correspondent presque parfaitement à 33 années lunaires (11 680 jours contre 11 682), et indiquaient ainsi la durée au bout de laquelle les deux cycles se ­rejoignent. On peut donc supposer que, à un moment donné, une partie du ­savoir contenu dans le disque a été perdu puisque l’importance de ces 32 étoiles n’était plus comprise : un roi est peut-être mort subitement sans avoir initié son successeur aux secrets du disque. On note un autre ajout, plus tardif encore : une barque dorée censée transporter le Soleil pendant son parcours nocturne. Puis une ultime modification : le percement de 39 trous qui ont probablement servi à fixer le disque sur un étendard. Tout cela montre une évolution de sa fonction : d’aide-mémoire d’un savoir astronomique élaboré au départ, il est devenu peu à peu un pur symbole solaire du pouvoir.   Cette expérience étatique a échoué, cependant, puisqu’on est retourné par la suite en Europe centrale à des sociétés tribales. Comment l’expliquez-vous ? On ne trouve aucune trace de guerre ou d’épidémie. À mon avis, l’éruption du volcan de Santorin autour de 1600 avant notre ère – l’une des cinq plus impor­tantes des cinq derniers millénaires – a joué un rôle décisif. Il est difficile de savoir précisément les répercussions qu’elle a eues dans la lointaine Europe centrale, mais on peut imaginer quelques mauvaises récoltes et un ciel chargé de cendres, ce qui, dans une culture aussi focalisée sur le Soleil que celle d’Unétice, a dû susciter beaucoup d’inquiétude. Les souverains de Nebra avaient fondé leur pouvoir sur leur lien privilégié avec les puissances célestes, et ces phénomènes perturbateurs qu’ils étaient incapables d’expliquer ont sans doute contribué à saper leur autorité. Le disque céleste a été enterré à ce moment-là, non pas pour être caché, mais comme offrande. Le dernier roi de Nebra se trouvait vraisemblablement dans une situation critique et espérait, par ce suprême sacri­fice, retrouver la faveur des dieux.   Propos recueillis par Baptiste Touverey
LE LIVRE
LE LIVRE

Die Himmelsscheibe von Nebra. Der Schlüssel zu einer untergegangenen Kultur im Herzen Europas de Harald Meller et Kai Michel, Propyläen, 2018

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