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Herfried Münkler : « La guerre de Trente Ans éclaire l’actualité »

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De 1618 à 1648, l’Europe s’est enfoncée dans une guerre dévastatrice qui a touché, à des degrés divers, tous les pays du continent. Les similitudes avec le conflit syrien – et ses conséquences sur toute la région – sont frappantes.


© Reiner Zensen/Rowohlt

Herfried Münkler : « On assiste au retour de la “petite guerre”, qui ne connaît pas de distinction stricte entre combattants et non-combattants et qui touche beaucoup plus la population civile. »

Herfried Münkler est professeur de sciences politiques à l’université Humboldt de Berlin. On lui doit de nombreux ouvrages sur Machiavel, Clausewitz, Hobbes, l’évolution de la guerre ou encore le rôle de l’Allemagne en Europe. La monographie qu’il a consacrée à la Première Guerre mondiale, en 2014, a connu un grand succès outre-Rhin. Un seul de ses livres est traduit en français : Les Guerres nouvelles (Alvik, 2003).     On commémore cette année les 400 ans du début de la guerre de Trente Ans. En Allemagne, plusieurs livres sont parus, dont le vôtre, qui est un succès de librairie. En France, en revanche, cet anniversaire n’a trouvé aucun écho. Comment l’expliquez-vous ? Cette guerre s’est déroulée en grande partie sur le territoire qui correspond à l’Allemagne actuelle, et elle y a laissé un souvenir traumatisant. Il faut bien comprendre qu’elle a entraîné la disparition d’un tiers de la population du Saint Empire romain germanique. En termes relatifs, cela signifie qu’elle a ­coûté la vie à plus d’Allemands que les Première et Seconde Guerres mondiales réunies. Pour vous donner une idée de l’ampleur de l’hécatombe, lors du sac de la ville de Magdebourg, le 20 mai 1631, 20 000 personnes ont trouvé la mort en moins de dix heures. Des régions ­entières ont été dépeuplées – un déclin démographique qui s’est doublé d’un déclin économique et culturel. La France a elle aussi pris part à cette guerre – de façon indirecte au départ, puis plus directement –, mais son territoire a été relativement épargné. Par ailleurs, sa mémoire collective s’est davan­tage focalisée sur son face-à-face avec l’Espagne, qui constitue, certes, un aspect de la guerre de Trente Ans mais s’est prolongé au-delà (jusqu’en 1659 avec le traité des Pyrénées). Ce désintérêt est regrettable, puisque l’une des thèses que je défends dans mon livre est que la guerre de Trente Ans nous aide à comprendre les conflits actuels. En quoi une guerre du XVIIe siècle peut-elle éclairer les conflits du XXIe siècle ? La raison principale, c’est la fin du système westphalien, autrement dit du système hérité des traités de Westphalie, qui, en 1648, ont mis un terme à la guerre de Trente Ans et tenté de réguler l’usage de la force armée. Dans ce système n’existent que deux situations possibles : la guerre ou la paix, et pas de troisième terme, d’entre-deux – comme le terrorisme. La guerre est nécessairement déclarée et symétrique, entre deux États souverains. Or ce système s’est désin­tégré au cours du XXe siècle, laissant place à des conflits qui ne sont pas sans rappeler la guerre de Trente Ans. On assiste notamment au retour de la « petite guerre », qui ne connaît pas de distinction stricte entre combattants et non-combattants, troupes régulières et maraudeurs, et qui, en conséquence, touche beaucoup plus la population ­civile. Après les attentats du 13 novembre 2015, votre président François Hollande n’a-t-il pas déclaré : « Nous sommes en guerre » ? C’est un retour à l’ordre anté­westphalien ! L’adversaire n’est pas un autre État, la guerre reste informelle, et la dimension religieuse que le système westphalien avait cherché à neutraliser joue à nouveau un rôle central. Prenons la guerre en Syrie. Pour vous, elle est comparable à la guerre de Trente Ans ? Les analogies structurelles sont frappantes. La guerre de Trente Ans naît d’un conflit constitutionnel : il s’agit de savoir qui commande à l’intérieur d’un territoire donné, la Bohème en l’occurrence, dont la noblesse se soulève contre l’absolutisme de la maison des Habsbourg. En Syrie, la guerre est née exactement de la même question : à qui, de la famille Assad, de l’armée, du ­parti Baas ou de la ­population civile, le pouvoir appartient-il ? La guerre de Trente Ans dégénère en un conflit confessionnel entre protestants et catholiques. Or c’est ce qui s’est passé en Syrie, entre chiites et sunnites. Mieux : dans les deux cas, les puissances voisines s’immiscent dans le conflit, qui devient une guerre pour l’hégémonie dans la région. Lors de la guerre de Trente Ans, c’étaient l’Espagne, la Suède, la France. En Syrie, aujourd’hui, ce sont l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite. Dans les deux cas, il devient difficile de faire la distinction entre guerre extérieure et guerre civile. Quelles ont été les principales étapes de la guerre de Trente Ans ? La plupart des historiens distinguent une succession de quatre guerres : celle de Bohème et d
u Palatinat, de 1618 à 1623, celle dans laquelle interviennent Danois et Hollandais, de 1624 à 1629, la guerre suédoise, de 1630 à 1634, et ­enfin la guerre dont les ­acteurs les plus marquants sont les Suédois et les Français, de 1634 à 1648. Mais on pourrait présenter les choses autrement : on note d’abord, pendant plus d’une ­décennie, une première phase en faveur du camp catholique des Habsbourg et de leurs alliés, qui sont mieux organisés et disposent de meilleures troupes et de meilleurs chefs. Face à eux, les protestants ne font pas le poids : ils sont divisés, les calvinistes se méfient des luthé­riens et réciproquement. Cela change avec le ­débarquement du roi de Suède Gustave II Adolphe sur l’île d’Usedom, au nord de l’Allemagne. S’ouvre alors la phase des grandes ­batailles, qui dure trois ans. Elle commence avec Breitenfeld en 1631 – l’affron­tement le plus sanglant de la guerre, qui met fin à la longue série des succès catholiques – et s’achève en 1634 à Nördlingen, où c’est au tour des Suédois de perdre leur répu­tation d’invincibilité. Pendant cette deuxième phase, on pense encore que la guerre peut être résolue sur le champ de bataille. Ce n’est plus le cas par la suite, lors de la troisième et dernière phase, la plus longue car elle s’étale pendant toute la seconde moitié de la guerre. Les lignes se brouillent, la discipline des armées se relâche, la guerre devient un massacre permanent qui touche avant tout la population civile. C’est cette ­ultime période qui a marqué les mémoires par ses atrocités. Pourquoi la guerre de Trente Ans a-t-elle duré aussi longtemps ? À cause de l’intrication des trois ­niveaux dont j’ai parlé : institutionnel, confessionnel, hégémonique. Si le conflit n’avait été que d’ordre institutionnel, il aurait pu être réglé assez vite après les premières victoires des Habsbourg, mais sa dimension religieuse l’a empêché de s’éteindre. L’intransigeance de l’empereur Ferdinand II vis-à-vis des protestants a rendu les conditions de paix qu’il proposait inacceptables pour eux, ce qui a permis à la Suède puis à la France de s’immiscer dans le conflit et de le ranimer, d’en faire progressivement une guerre pour l’hégémonie en Europe. Les événements auraient pu prendre une tout autre tournure si tous ces aspects n’avaient pas convergé. On ne peut pas dire : « La cause unique de la guerre, ce sont les tensions religieuses, ce n’est qu’un conflit confessionnel. » Car comment expliquer alors le soutien du cardinal de Richelieu aux princes protestants et à la Suède ? Ce qui est fondamental pour comprendre la nature de la guerre de Trente Ans et sa durée, c’est la cristallisation de plusieurs niveaux de conflit. Votre livre suggère que la guerre a fini par alimenter la guerre. Que voulez-vous dire ? S’est mise en place toute une économie de la guerre. Nous n’avons pas affaire à deux adversaires disposant de ressources limitées et qui, quand ces ressources sont épuisées, doivent mettre fin au conflit. Argent et soldats ont sans cesse continué à affluer des pays limitrophes : les Hollandais envoient de l’argent, les Anglais des hommes ; les Suédois interviennent avec leur armée, comme les Danois avant eux ; Venise et les cités lombardes agissent en tant que puissances financières ; la ­Pologne et la Hongrie jouent également un rôle ; la France verse des subsides assez tôt et finira par entrer en guerre avec des troupes à elle ; l’Espagne est partie prenante pendant toute la durée du conflit. Au bout du compte, il n’y a aucune puissance européenne qui n’ait été impliquée à un moment ou un autre, à l’exception de l’Empire ottoman et de la Russie. Cette dernière n’a encore qu’une influence marginale en Europe à l’époque. Pour ce qui est des Ottomans, c’est un peu plus compliqué : on peut considérer que leur non-intervention a paradoxalement contribué à faire ­durer la guerre et même à la déclencher. Pendant des décennies, le « péril turc » avait obligé catholiques et protestants du Saint Empire à faire cause commune contre l’ennemi extérieur. Or, durant la première moitié du XVIIe siècle, la ­Sublime Porte a les yeux tournés non plus vers Vienne, mais vers la Perse. Ce répit laisse le champ libre à l’empereur pour tenter d’imposer son autorité au sein de l’empire et de régler enfin leur compte aux protestants. Si les Ottomans avaient ­encore représenté une menace, il y a fort à ­parier que la « défenestration de Prague » du 23 mai 1618 n’aurait pas débouché sur une guerre de trente ans. Selon vous, cet épisode, au cours duquel des membres de la noblesse protestante de Bohème défenestrent des représentants de l’empereur, n’a donc été que le prétexte et non la cause de la guerre ? Oui. La guerre aurait pu commencer ailleurs ou plus tôt. Dès 1610 ou 1611, par exemple, si Henri IV n’avait pas été assassiné par Ravaillac… Le roi de France projetait un grand conflit contre les Habsbourg pour briser leur domination en Europe. Après sa mort, le projet est abandonné par la régente Marie de Médicis et ne sera repris que plus tard par Richelieu. Une telle guerre aurait sans doute d’ailleurs duré bien moins longtemps. Elle aurait d’emblée été clairement une lutte pour l’hégémonie en Europe et aurait pris une forme plus explosive. Chacun aurait cherché à l’emporter lors d’une bataille décisive. D’innombrables rois, princes, généraux s’affrontent tout au long de la guerre de Trente Ans. Il semble cependant que trois personnalités sortent du lot, les trois grands hommes de la guerre, pour ainsi dire : le roi de Suède Gustave II Adolphe, le généralissime des armées catholiques Wallenstein et le Premier ministre du roi de France Richelieu. Êtes-vous de cet avis ? Oui. Ce sont, dans les trois cas, des personnalités qui ont une clairvoyance politique, qui voient plus loin que les autres. Avec Gustave II Adolphe, la Suède, qui est un petit pays, peu ­peuplé et sans beaucoup de ressources, fait soudain figure de grande puissance. Certes, c’est une puissance militariste, au sens où le secteur militaire y est hypertrophié – un modèle qui sera repris plus tard par la Prusse. Mais Gustave II Adolphe n’est pas seulement un grand stratège et tacticien. Il tient compte des questions économiques et politiques. Il s’arrange, par exemple, pour prendre le contrôle de toutes les embouchures de fleuve en mer Baltique, de la Neva à l’Oder et, avec elles, des taxes qu’on y perçoit. Cela lui permet de payer la moitié de son armée, l’autre moitié étant financée par la guerre elle-même. Wallenstein est un personnage fascinant, plus contesté, moins sympathique que Gustave II Adolphe. Ses moti­vations sont plus troubles. Il est né protestant et s’est converti au catholicisme par pur opportunisme. Son génie est avant tout organisationnel et logistique. Il parvient à lever des armées d’une taille qu’on aurait crue impossible à l’époque en Europe. Et il met en place un système qui leur permet de se maintenir dans la durée. Il ne pille pas les territoires qu’il occupe, il se contente de prélever dans les surplus de quoi subvenir aux besoins de son armée. C’est un visionnaire qui ébauche en fait le principe d’une armée permanente. Quant à Richelieu, il est le seul des trois à ne pas être chef militaire, même s’il lui est arrivé d’accompagner les troupes en campagne. Il s’illustre surtout par ses brillantes manœuvres diplomatiques. Richelieu n’est-il pas le vrai vainqueur de la guerre ? Un vainqueur posthume puisqu’il meurt en 1643, avant la fin de la guerre donc (tout comme Gustave II Adolphe, tué lors de la bataille de Lützen, en 1632, et Wallenstein, assassiné en 1634). Mais Mazarin, son successeur, poursuit sa poli­tique, et les traités de Westphalie sont, il est vrai, un triomphe diplomatique pour la France – qui retrouve la prééminence qu’elle avait atteinte au début du XVIe siècle et provisoirement perdue à la suite des guerres de Religion. Elle obtient l’Alsace, brise l’alliance des Habsbourg d’Espagne avec ceux d’Autriche, impose sa vision d’un équilibre des grandes puissances en Europe sans domination impériale et fait en sorte qu’au cœur du continent on trouve non pas un État puissant et structuré mais un centre mou, une Allemagne divisée et soumise à l’influence de ses voisins. Vous disiez que la guerre de Trente Ans avait laissé un souvenir traumatisant aux Allemands. Ce traumatisme a-t-il eu des conséquences sur leur histoire ultérieure ? Outre les conséquences immédiates dont j’ai déjà parlé (le repli démographique, économique et culturel), on a assisté, à partir de la fin du XVIIIe siècle et des écrits de Schiller, à une seconde dramatisation du traumatisme. Et, à la fin du XIXe siècle, un certain nombre de personnes en sont arrivées à la conclusion que, si une telle guerre devait se repro­duire en Europe, elle ne devait à aucun prix se dérouler sur le sol allemand. L’état-major prussien puis allemand a donc privilégié des guerres offensives, comme on a pu le voir en 1870, 1914 et 1940 contre la France. De manière plus pernicieuse, à cause des dévastations de la guerre de Trente Ans, les Allemands ont eu tendance à se considérer comme des victimes. Or, quand on se perçoit ainsi, on n’a en général pas de scrupules à transformer les autres en victimes.   — Propos recueillis par Baptiste Touverey.
LE LIVRE
LE LIVRE

Der Dreißigjährige Krieg. Europäische Katastrophe, deutsches Trauma 1618-1648 de Herfried Münkler, Rowohlt, 2017

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