Herfried Münkler : « La guerre de Trente Ans éclaire l’actualité »
par Baptiste Touverey

Herfried Münkler : « La guerre de Trente Ans éclaire l’actualité »

De 1618 à 1648, l’Europe s’est enfoncée dans une guerre dévastatrice qui a touché, à des degrés divers, tous les pays du continent. Les similitudes avec le conflit syrien – et ses conséquences sur toute la région – sont frappantes.

Publié dans le magazine Books, septembre/octobre 2018. Par Baptiste Touverey

© Reiner Zensen/Rowohlt

Herfried Münkler : « On assiste au retour de la “petite guerre”, qui ne connaît pas de distinction stricte entre combattants et non-combattants et qui touche beaucoup plus la population civile. »

Herfried Münkler est professeur de sciences politiques à l’université Humboldt de Berlin. On lui doit de nombreux ouvrages sur Machiavel, Clausewitz, Hobbes, l’évolution de la guerre ou encore le rôle de l’Allemagne en Europe. La monographie qu’il a consacrée à la Première Guerre mondiale, en 2014, a connu un grand succès outre-Rhin. Un seul de ses livres est traduit en français : Les Guerres nouvelles (Alvik, 2003).     On commémore cette année les 400 ans du début de la guerre de Trente Ans. En Allemagne, plusieurs livres sont parus, dont le vôtre, qui est un succès de librairie. En France, en revanche, cet anniversaire n’a trouvé aucun écho. Comment l’expliquez-vous ? Cette guerre s’est déroulée en grande partie sur le territoire qui correspond à l’Allemagne actuelle, et elle y a laissé un souvenir traumatisant. Il faut bien comprendre qu’elle a entraîné la disparition d’un tiers de la population du Saint Empire romain germanique. En termes relatifs, cela signifie qu’elle a ­coûté la vie à plus d’Allemands que les Première et Seconde Guerres mondiales réunies. Pour vous donner une idée de l’ampleur de l’hécatombe, lors du sac de la ville de Magdebourg, le 20 mai 1631, 20 000 personnes ont trouvé la mort en moins de dix heures. Des régions ­entières ont été dépeuplées – un déclin démographique qui s’est doublé d’un déclin économique et culturel. La France a elle aussi pris part à cette guerre – de façon indirecte au départ, puis plus directement –, mais son territoire a été relativement épargné. Par ailleurs, sa mémoire collective s’est davan­tage focalisée sur son face-à-face avec l’Espagne, qui constitue, certes, un aspect de la guerre de Trente Ans mais s’est prolongé au-delà (jusqu’en 1659 avec le traité des Pyrénées). Ce désintérêt est regrettable, puisque l’une des thèses que je défends dans mon livre est que la guerre de Trente Ans nous aide à comprendre les conflits actuels. En quoi une guerre du XVIIe siècle peut-elle éclairer les conflits du XXIe siècle ? La raison principale, c’est la fin du système westphalien, autrement dit du système hérité des traités de Westphalie, qui, en 1648, ont mis un terme à la guerre de Trente Ans et tenté de réguler l’usage de la force armée. Dans ce système n’existent que deux situations possibles : la guerre ou la paix, et pas de troisième terme, d’entre-deux – comme le terrorisme. La guerre est nécessairement déclarée et symétrique, entre deux États souverains. Or ce système s’est désin­tégré au cours du XXe siècle, laissant place à des conflits qui ne sont pas sans rappeler la guerre de Trente Ans. On assiste notamment au retour de la « petite guerre », qui ne connaît pas de distinction stricte entre combattants et non-combattants, troupes régulières et maraudeurs, et qui, en conséquence, touche beaucoup plus la population ­civile. Après les attentats du 13 novembre 2015, votre président François Hollande n’a-t-il pas déclaré : « Nous sommes en guerre » ? C’est un retour à l’ordre anté­westphalien ! L’adversaire n’est pas un autre État, la guerre reste informelle, et la dimension religieuse que le système westphalien avait cherché à neutraliser joue à nouveau un rôle central. Prenons la guerre en Syrie. Pour vous, elle est comparable à la guerre de Trente Ans ? Les analogies structurelles sont frappantes. La guerre de Trente Ans naît d’un conflit constitutionnel : il s’agit de savoir qui commande à l’intérieur d’un territoire donné, la Bohème en l’occurrence, dont la noblesse se soulève contre l’absolutisme de la maison des Habsbourg. En Syrie, la guerre est née exactement de la même question : à qui, de la famille Assad, de l’armée, du ­parti Baas ou de la ­population civile, le pouvoir appartient-il ? La guerre de Trente Ans dégénère en un conflit confessionnel entre protestants et catholiques. Or c’est ce qui s’est passé en Syrie, entre chiites et sunnites. Mieux : dans les deux cas, les puissances voisines s’immiscent dans le conflit, qui devient une guerre pour l’hégémonie dans la région. Lors de la guerre de Trente Ans, c’étaient l’Espagne, la Suède, la France. En Syrie, aujourd’hui, ce sont l’Iran, la Turquie, l’Arabie saoudite. Dans les deux cas, il devient difficile de faire la distinction entre guerre extérieure et guerre civile. Quelles ont été les principales étapes de la guerre de Trente Ans ? La plupart des historiens distinguent une succession de quatre guerres : celle de Bohème et du Palatinat, de 1618 à 1623, celle dans laquelle interviennent Danois et Hollandais, de 1624 à 1629, la guerre suédoise, de 1630 à 1634, et ­enfin la guerre dont les ­acteurs les plus marquants sont les Suédois et les Français, de 1634 à 1648. Mais on pourrait présenter les choses autrement : on note d’abord, pendant plus d’une ­décennie, une première phase en faveur du camp catholique des Habsbourg et de leurs alliés, qui sont mieux organisés et disposent de meilleures troupes et de meilleurs chefs. Face à eux, les protestants ne font pas le poids : ils sont divisés, les calvinistes se méfient des luthé­riens et réciproquement. Cela change avec le ­débarquement du roi de Suède Gustave II Adolphe sur l’île d’Usedom, au nord de l’Allemagne. S’ouvre alors la…
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