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Heureux comme un cœlacanthe

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Certaines espèces vivantes n’ont pas changé depuis des centaines de millions d’années. Un paléontologue s’interroge.


« Heureux vivait un cœlacanthe / Dans l’obscure mer primitive ; / Dormant, chassant et s’accouplant / Tout à son aise. “Évoluez !” / Lui ordonna Dame Nature. / Il répondit : “Pardon, Madame, /À vous de fabriquer Darwin, / Moi, je reste tel que je suis.” »Dans son petit hymne au poisson à pattes, ce « fossile vivant » qu’on croyait disparu depuis belle lurette lorsqu’il fut étonnamment découvert sur un marché au poisson d’Afrique du Sud dans les années 1930, le poète Horace Shipp renverse le processus de l’évolution : elle ne résulte pas de la volonté d’un poisson, ou d’une dame ; elle se produit, tout simplement. Néanmoins, ce poème reflète bien un point curieux : certaines espèces subissent au fil des âges des changements spectaculaires, et d’autres non. Réglez le curseur de votre machine à remonter le temps sur le carbonifère, il y a 300 millions d’années, et vous atterrirez dans un monde inconnu. Ni herbe ni fleurs, ni oiseaux ni mammifères, ni grenouilles ni serpents, ni mouches ni fourmis. Pourtant, parmi ces formes de vie méconnaissables, quelques créatures vous rappelleraient immédiatement des spécimens encore vivants aujourd’hui : limules, onychophores, scorpions, lamproies, dipneustes, ammonites, cycas, fougères queue-de-cheval. Ce sont ces « survivants » que Richard Fortey part visiter dans leur milieu, ce qui le conduit à parcourir le monde à travers plages, forêts, déserts et marécages. Ici, il s’émerveille devant des « stromatolithes » antédiluviens dans la baie Shark, en Australie – ces structures en forme d’oreillers que construisent en eau saline peu profonde de minces pellicules de microbes, forme de vie qui existait déj
à il y a deux milliards d’années ; là, il est dans un temple bouddhiste en Chine pour contempler les seuls spécimens de gink­gos sauvages, dont les feuilles, inchangées, apparaissent à l’état de fossiles datant du début de l’époque des dinosaures, il y a 200 millions d’années. Si vous n’avez pas le temps de marcher sur ses traces, profitez du voyage dans votre fauteuil offert par ce guide chaleureux et fascinant qu’est Fortey. Expert ès fossiles, il porte sur les espèces vivantes un regard différent. Des chaînes de montagnes entières ont été réduites à néant depuis le temps où vivaient ses chers trilobites. Pourtant, certains fragments de leur séquence d’ADN persistent sous une forme au moins partiellement reconnaissable, non seulement chez leurs parentes les limules, mais aussi chez vous et moi. « La vie dure plus longtemps que les montagnes même, car le plus grand survivant de tous est l’ADN. » Ce livre aurait été amusant à lire (et à écrire) à n’importe quel moment de ces dernières centaines de millions d’années, mais il l’est particulièrement aujour­d’hui. Jusqu’à récemment, nous dépendions des fossiles pour obtenir quelques indices sur l’histoire de la vie. À présent, l’ADN nous fournit un bon aide-mémoire, une liste exhaustive de solutions aux énigmes. C’est comme si nous étions tombés sur quatre heures d’interview télévisée de César et de Vercingétorix.

Le mystère n’en disparaît pas pour autant : au contraire, il s’intensifie. Plus nous en apprenons sur les gènes et le corps de ces espèces résistantes, plus nous pouvons poser de questions. Pourquoi la primitive Amborella, plante à fleurs de Nouvelle-Calédonie, possède-t-elle dans ses cellules des blocs du génome d’une mousse, fait stupéfiant que j’ai découvert lors d’un récent colloque ? Pourquoi l’ornithorynque a-t-il dix chromosomes sexuels ? Pourquoi l’échidné et lui ont-ils, pour les mâles, un aiguillon venimeux à l’arrière, le venin étant un attribut dont les autres mammifères sont entièrement dépourvus (« à l’exception des critiques de livres », écrit plaisamment Fortey) ?

« Havres temporels »

Et, surtout, comment font-ils pour survivre ? Tout comme les centenaires ont une particularité qui leur permet de tenir dix décennies sans mourir, ces espèces survivantes ont quelque chose qui leur a permis de traverser des centaines de millions d’années sans s’éteindre ni changer de forme. Chose très intéressante, Fortey identifie des « havres temporels », des habitats et des lieux où l’on trouve de véritables grappes d’espèces survivantes. L’estuaire boueux d’une baie proche de Hongkong révèle non seulement un brachiopode, mais aussi un amphioxus et un siponcle qui n’ont guère changé depuis le paléozoïque. Une chaîne de montagnes chinoise est couverte d’arbres survivants ; même chose pour la Nouvelle-Calédonie. Un plateau sous-marin à l’est du Queensland abrite plusieurs survivants, dont le nautile, conçu selon un modèle qui dominait les océans du mésozoïque. Les espèces survivantes sont en général des espèces qui procréent lentement, qui se développent lentement et qui vivent longtemps. Des espèces conçues pour courir les marathons géologiques.   Cet article est paru dans le Spectator, le 1er octobre 2011. Il a été traduit par Laurent Bury.
LE LIVRE
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Survivants de La mécanique cachée du vivant, Harper Press

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