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Les idées préconçues sur le capitalisme

Le capitalisme n’a plus la cote, et pourtant… Avec les avancées techniques, la sensibilisation de l’opinion et l’action publique, il est l’un des quatre « cavaliers » du progrès. Un économiste américain démolit quelques idées préconçues.


© Nana Kofi Acquah / The New York Times / Réa

Culture du manioc au Ghana, en 2019. Si les pays riches réduisent leur consommation, quel sera le sort des pays africains dont le PIB a crû fortement ces dernières années ?

Andrew McAfee veut vous remonter le moral. Si vous lisez son dernier livre avec un esprit ouvert, il pourrait bien y parvenir ! Cet économiste du Massachusetts Institute of Technology (MIT) se joint aux « nouveaux optimistes » (Bill Gates, Steven Pinker, Hans Rosling et d’autres) pour essayer de nous persuader que le monde ne va pas à la dérive. Le principal argument de More from Less est que le capitalisme et le progrès technologique nous permettent « de prendre davantage soin de la Terre au lieu de la mettre à sac».

Malheureusement, admet-il, cette bonne nouvelle est difficile à croire pour beaucoup de gens, tant le catastrophisme est ancré dans nos esprits. Avant 1700, la population de l’Angleterre a oscillé pendant des centaines d’années entre 2 et 6 millions d’habitants. Lorsque la paix coïncidait avec de bonnes récoltes, ce nombre augmentait, pour s’effondrer à nouveau lorsque notre incapacité à nourrir la population croissante ramenait la famine. Robert Malthus avait raisonnablement supposé que cette tendance se poursuivrait et alerté sur les conséquences de la croissance rapide de la population britannique au début de la révolution industrielle. Il s’est trompé. Le capitalisme et la technologie ont complètement changé la donne, nous permettant de nourrir des populations plus nombreuses que jamais. Le nom de Malthus est devenu synonyme de prévisions terriblement inexactes.

Paul Ehrlich est l’héritier intellectuel de Malthus. Depuis les années 1960, il prédit le malheur et le désastre à partir de l’épuisement de toutes les ressources naturelles dont nous dépendons 1. Le premier « nouvel optimiste », Julian Simon, lui proposa ce pari : choisir n’importe quelle ressource naturelle et n’importe quel horizon temporel supérieur à un an. Si le prix de la ressource augmentait, Julian paierait Ehrlich ; s’il baissait, ce serait l’inverse. Ehrlich en a choisi cinq – cuivre, chrome, nickel, étain et tungstène –, et le prix des cinq a baissé. Ehrlich est incorrigible : après toutes ces années d’échecs abyssaux en matière de prévisions, il continue à enseigner aux étudiants de Stanford que la catastrophe est imminente.

Et il n’est pas le seul à le penser. De nombreux écologistes et groupes de pression vous diront que nous polluons, déboisons et détruisons la planète, épuisons ses ressources naturelles et conduisons à l’extinction la plupart des autres espèces. Tout cela nous rend malades et, surtout, les dégâts s’accélèrent.

Si improbable que cela puisse paraître à beaucoup, les données indiquent le contraire. À mesure que nous devenons plus prospères, nous exploitons les ressources plus efficacement, consommons moins d’énergie, polluons moins et nettoyons la pollution du passé. Nous reboisons même la Terre et protégeons les autres espèces. McAfee produit des données convaincantes et de nombreux exemples, mais qui va le croire ? Une bonne nouvelle n’est pas une nouvelle ; il faut que ça saigne. Nous aimons tous les histoires qui font peur.

Les données concernant la consommation de ressources naturelles aux États-Unis proviennent de l’Institut d’études géologiques, un organisme fédéral créé en 1879. Cet organisme suit soixante-douze de ces ressources, de l’aluminium au zinc, et seules six d’entre elles n’ont pas dépassé leur pic de production. Même la consommation d’énergie diminue – elle avait reculé de 2% en 2017 par rapport au pic de 2008, malgré un accroissement du PIB de 15 % en dix ans. La raison ? L’économie américaine fait un usage plus rationnel des ressources. McAfee cite en exemple le lait et l’aluminium. Entre 1950 et 2015, la production laitière américaine est passée de 250 milliards à 447 milliards de litres, alors que le nombre de vaches est passé de 22 à 9 millions. Il s’agit d’un gain de productivité de 330 %. Lorsque les canettes en aluminium sont apparues en 1959, elles pesaient 85 grammes. Leur poids est tombé à 21 grammes en 1972, et il n’était plus que de 13 grammes en 2011.

La révolution des communications est pour beaucoup dans cette amélioration, comme l’illustre l’histoire des autorails. À la fin des années 1960, les compagnies ferroviaires américaines possédaient des milliers de ces monstres de 30 tonnes, mais seulement environ 5% d’entre eux se déplaçaient chaque jour. Non parce que les 95% restants ne devaient pas bouger, mais parce que leur propriétaire ne savait pas où ils se trouvaient. En revanche, il savait que s’il pouvait augmenter la proportion de wagons en circulation chaque jour de 5 à 10%, il n’en aurait besoin que de la moitié. Aujourd’hui, chaque autorail communique sa position précise à son propriétaire plusieurs fois par seconde – grâce à la révolution des communications.

 

Il n’y a pas que les États-Unis. Au Royaume-Uni, l’Institut de la statistique publie une comptabilité annuelle des flux de matières (il s’agit de la consommation totale de produits de toute sorte, allant des produits alimentaires aux matériaux de construction en passant par les hydrocarbures), et un document de 2011 conclut que le Royaume-Uni a atteint une utilisation maximale des ressources matérielles au début des années 2000 2. Les données d’Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne, montrent que l’Allemagne, la France et l’Italie ont connu une consommation totale de métaux, de produits chimiques et d’engrais stable ou en baisse au cours des dernières années.

Et, non, avant que vous ne posiez la question, cette réduction de l’utilisation des ressources naturelles n’est pas seulement le résultat de la réorientation de nos économies vers les services. Alors que les biens ont diminué par rapport aux services en pourcentage du PIB mondial, leur production et leur consommation ont continué à augmenter en termes absolus. Nous connaissons un grand découplage : nous dématérialisons la production industrielle.

Non seulement les pays développés utilisent moins de ressources naturelles, mais ils polluent moins. Aux États-Unis, la loi sur la lutte contre la pollution atmosphérique de 1963 a été considérablement amendée et renforcée en 1970, 1977 et 1990. La loi sur la pollution de l’eau a été adoptée en 1972, celle sur l’eau potable en 1974 et celle sur le contrôle des substances toxiques en 1976. D’autres pays développés possèdent un arsenal équivalent.

Les résultats sont notables. McAfee cite un autre des « nouveaux optimistes », Matt Ridley : « Une voiture actuelle émet moins de pollution en roulant à pleine vitesse qu’une voiture garée en 1970, à cause des fuites ».

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McAfee réfute aussi l’idée que nous serions en train de faire disparaître des milliers d’espèces : « Les extinctions documentées sont relativement rares (environ 530 recensées au cours des cinq derniers siècles), et le rythme semble avoir ralenti au cours des dernières décennies. » Cela ne veut pas dire que notre impact sur les autres espèces soit anodin : « La plus grande menace pour les espèces animales n’est pas l’extinction absolue, mais la diminution considérable de la taille des populations, en raison de la surchasse et de la disparition des habitats ». Mais, même à cet égard, la tendance est encourageante. « En 1985, les parcs naturels et autres zones protégées ne représentaient que 4 % de la surface terrestre mondiale ; en 2015, ce chiffre avait presque quadruplé, pour atteindre 15,4 %. À la fin de 2017, 5,3 % des océans de la planète étaient protégés de la même manière. »

Nous utilisons moins de terres pour l’agriculture, et les terres que nous ne cultivons plus redeviennent des forêts. « Dans l’ensemble du monde développé, ce processus domine désormais toutes les coupes d’arbres, et le reboisement général est devenu la norme. » Ce n’est pas le cas dans les pays en développement, mais, «même avec la déforestation persistante et d’autres problèmes, un seuil critique a été franchi : à l’échelle de la planète, nous avons connu un “récent renversement de la perte de la biomasse terrestre mondiale”, comme l’a conclu une équipe de recherche internationale en 2015. Pour la première fois depuis le début de l’ère industrielle, notre planète devient plus verte, et non plus brune ».

Le monde devenant plus prospère, affirme McAfee, nous pouvons nous attendre à ce que cela continue. « En 1999, 1,76 milliard de personnes vivaient dans l’extrême pauvreté. Seize ans plus tard, leur nombre avait diminué de 60 %, pour atteindre 705 millions. On compte aujourd’hui des centaines de millions de pauvres en moins qu’en 1820, où la population mondiale était sept fois moindre qu’aujourd’hui ». Heureusement, « l’histoire de la réduction de la pauvreté dans le monde ne se limite pas à la Chine. Toutes les régions du monde ont connu une forte baisse de la pauvreté ces dernières années. »

Si vous pouvez retenir votre incrédulité un peu plus longtemps, vous vous demanderez ce qui est à l’origine de cette évolution positive. Andrew McAfee recense quatre facteurs : la technologie, le capitalisme, la sensibilisation de l’opinion et l’action publique.

La technologie nous donne de nouveaux moyens de résoudre de vieux problèmes, le capitalisme incite à inventer ces nouveaux moyens puis à les mettre en œuvre. Comme le disait Abraham Lincoln, nous ajoutons « le combustible de l’intérêt [le capitalisme] au feu du génie [la technologie] dans la découverte et la production de choses nouvelles et utiles ». Malheureusement, de nos jours, le capitalisme n’a pas bonne presse dans de nombreux milieux.

 

McAfee insiste néanmoins sur le fait que l’expansion du capitalisme a amélioré le sort de l’humanité au-delà de l’imaginable. Son adoption partielle par l’Inde en 1991 «mérite de figurer dans les annales de l’histoire économique  aux côtés de ce jour de décembre 1978 où le Parti communiste chinois a décidé d’ouvrir son économie, ou de ce jour de mai 1846 où la Grande-Bretagne a voté l’abrogation des lois sur les céréales. […] Entre 1978 et 1991, plus de 2,1 milliards de personnes – soit environ 40% de la population mondiale de 1990 – ont commencé à vivre dans un système nettement plus capitaliste».

McAfee est convaincu que, à long terme, les quatre cavaliers du progrès continueront à chevaucher. « L’utilisation de smartphones et l’accès à Internet augmentent rapidement dans le monde. Cela signifie que les gens n’ont plus besoin de vivre à proximité d’une bibliothèque ou d’une bonne école pour acquérir des connaissances et améliorer leurs capacités. » Et les pays diffèrent des entreprises, en cela que la taille n’induit pas nécessairement une inertie bureaucratique : notre ressource la plus précieuse est l’ingéniosité humaine, et « une économie disposant d’un stock total de capital humain plus important connaîtra une croissance plus rapide ».

Pour prouver qu’il n’est pas climatosceptique, McAfee cite le mantra : « Ça se réchauffe ; c’est à cause de nous ; c’est mauvais ; et nous pouvons y remédier. » Mais, une fois de plus, il affirme que l’évolution dans les pays développés est bien plus positive qu’on ne le pense. Aux États-Unis, « les émissions de gaz à effet de serre ont diminué encore plus rapidement que la consommation totale d’énergie. Cela est dû pour une bonne part au fait que nous utilisons moins de charbon et plus de gaz naturel pour produire de l’électricité depuis quelques années ». Comment pérenniser et étendre cette tendance positive ? McAfee propose deux solutions : premièrement, plafonner et taxer les émissions de carbone et permettre aux entreprises d’acheter et de vendre des droits à polluer ; deuxièmement, réhabiliter l’énergie nucléaire. « Le nucléaire ne mérite pas sa mauvaise réputation. Comme c’est le cas pour les vaccins, le glyphosate et les OGM, l’idée que se fait l’opinion de l’énergie nucléaire est très éloignée de la réalité. »

Malgré toutes ces bonnes nouvelles, le monde est indéniablement grincheux. De nombreux pays ont élu des gouvernements populistes, et, dans certaines régions, notamment dans l’Amérique rurale, la « mortalité par désespoir » due au suicide et à l’abus de drogues ou d’alcool est en augmentation. McAfee pense que les inégalités croissantes jouent un rôle important à cet égard, mais les données de sa source favorite, l’excellent site Our World in Data [«Notre monde en données »], tempèrent ce point de vue. Les inégalités n’augmentent pas de toute évidence au niveau mondial, car les pays en développement ont connu une croissance beaucoup plus rapide que les pays développés. Et si le coefficient de Gini, l’étalon habituel des inégalités, s’est en effet légèrement détérioré aux États-Unis, il n’en va pas de même dans le reste des pays développés, où il est resté assez stable.

 

Le vrai coupable, ce n’est pas l’inégalité mais le sentiment d’injustice, qui préoccupe beaucoup plus la population.

Comme l’observe McAfee, « les gens préfèrent des inégalités justes à une égalité injuste ». C’est le ressentiment qui a porté les populistes au pouvoir. Ces inégalités ressenties s’enracinent dans la remarquable réussite du libéralisme social au cours des dernières décennies. À tort ou à raison, beaucoup estiment que ce succès est allé trop loin : c’est le « politiquement correct devenu fou ». Le conflit de valeurs oppose les partisans du pluralisme et ceux de l’autoritarisme. Comme l’observe McAfee, « la plupart des pays deviennent nettement plus pluralistes – ils affichent davantage de diversité ethnique et d’immigration, d’égalité des sexes, de soutien au mariage homosexuel et à d’autres modes de vie non traditionnels, ainsi que des changements analogues propres à renforcer la diversité. Toute une série de travaux récents montre qu’une part importante de la population, dans tous les pays étudiés, est foncièrement hostile à cette diversité accrue. [Elle] veut une autorité centrale forte pour imposer obéissance et conformisme. »

Cette bataille entre pluralistes et autoritaires fait rage dans le monde entier et a éclipsé les traditionnelles loyautés de classe ainsi que le clivage gauche-droite. Quelle sera son issue ?

 

— Cet article est paru dans le magazine économique Forbes le 4 décembre 2019. Il a été traduit par Alice Lefranc.

 

 

Notes

1. Dans son livre La Bombe P (Fayard, 1970), paru aux États-Unis en 1968, Ehrlich prévoyait par exemple : « Dans les années 1970, des centaines de millions de personnes mourront de faim en dépit de tous les programmes d’urgence qui pourront être engagés. »

2. Le peak stuff, ou pic de consommation : citant la même source, The Guardian indiquait en 2016 que chaque Britannique avait consommé en moyenne 10 tonnes de matières en 2013, contre 15 en 2001.

Pour aller plus loin

Dans ce dossier :

LE LIVRE
LE LIVRE

More from Less. How We Learned to Create More Without Using More (« Plus avec moins. Comment nous avons appris à créer davantage sans consommer davantage ») de Andrew McAfee, Scribner, 2019

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