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Il suffit d’une étincelle

La crise mondiale accuse les lignes de fracture de la société chinoise. Vingt millions de migrants ruraux ont perdu leur emploi. Leur usine ayant fermé, des ouvriers attaquent leur patron. Laissés à l’écart de l’expansion, les paysans expriment leur colère. Les inégalités ont atteint un niveau digne de l’Amérique latine. L’économie manque d’entreprises compétitives. Fondé sur une alliance tacite entre les classes moyennes et le régime autoritaire, l’équilibre du pays se voit fragilisé.

La révolte a éclaté en décembre 2008 dans le sillage d’un simple conflit salarial dans une petite usine fabriquant des valises bon marché. À la suite d’une forte chute des commandes, l’entreprise ferma du jour au lendemain sans payer les salaires des ouvriers. Ceux-ci se mirent à démolir l’usine avant de se retourner vers ses dirigeants. La police arriva sur les lieux et tenta de contenir les salariés en les enfermant dans l’enceinte de l’établissement, tandis que les dirigeants leur proposaient un marché : ils pourraient récupérer une partie de leurs arriérés s’ils s’engageaient à quitter la ville. Cette stratégie échoua. Selon un compte rendu du Washington Post, une centaine d’ouvriers s’attaquèrent au barrage policier aux cris de : « Les droits de l’homme n’existent pas ici ! » Pour des observateurs extérieurs qui auraient tendance à voir la Chine comme un État répressif, un tel mouvement de protestation peut sembler surprenant. Mais, plus surprenant encore, l’émeute avait lieu à Dongguan, une grande ville du delta de la rivière des Perles, le cœur industriel du sud du pays. Uni par de forts liens culturels et commerciaux avec Hong Kong, le delta est l’atelier du monde. L’immense majorité des grandes entreprises occidentales qui ont délocalisé la production font fabriquer leurs produits dans les usines qui bordent ses autoroutes. À l’intérieur, des équipes de jeunes femmes, appréciées pour leur dextérité, passent de longues journées à assembler toutes sortes de choses, des jouets aux puces électroniques. Selon une estimation, avec ses soixante millions d’habitants, le delta assure 5 % de la production mondiale de biens manufacturés. Pourtant, même le delta de la rivière des Perles semble incapable de se prémunir contre la vague de contestation qui menace l’ensemble de la Chine alors que la crise financière mondiale dévaste l’économie du pays, qui repose essentiellement sur les exportations vers l’Occident. La plupart des économistes chinois considèrent que le pays a besoin d’une croissance annuelle d’au moins 8 % pour absorber les nouveaux venus sur le marché du travail, paysans qui partent vers les grandes villes ou jeunes frais émoulus de l’université. Vingt millions de travailleurs migrants ont perdu leur emploi depuis le début de la crise et plus de 60 000 usines ont fermé l’année dernière, conséquence directe de l’effondrement des investissements étrangers et des commandes des entreprises occidentales. Certains fonctionnaires reconnaissent en privé que le chômage est à son plus haut niveau depuis l’arrivée du Parti communiste au pouvoir en 1949. Accord tacite Cet affaiblissement de l’économie pourrait bien être la première menace sérieuse à laquelle le régime ait à faire face depuis les manifestations de Tian’anmen en 1989. Il met en cause la validité du modèle chinois et menace de rompre l’accord tacite entre les dirigeants et la classe moyenne, celle-ci tolérant l’autoritarisme du régime en contrepartie de la garantie d’une forte croissance, dont elle est la principale bénéficiaire. Cet hiver, la contestation a gagné d’autres villes industrielles. Par crainte des licenciements, des ouvriers ont séquestré leur patron, défilé dans les rues en s’en prenant aux usines, aux véhicules de police et même aux bureaux du Parti. Certains manifestants ont commencé à se coordonner au niveau des provinces, donnant corps à la grande hantise du Parti, qui reste à ce jour la seule véritable institution nationale et est très attentif à ce qu’aucun groupe ne s’organise à ce niveau. Cet hiver, des dizaines de milliers de chauffeurs de taxi, dans un certain nombre de régions, se sont soudain mis en grève pour protester contre le prix de la location de leur véhicule. L’automne dernier, un groupe d’intellectuels de premier plan a publié sur Internet la Charte 08, manifeste appelant à la fin du parti unique et à la mise en place d’une justice véritable. En quelques semaines, malgré les risques d’arrestation, elle avait recueilli plus de 10 000 signatures. « Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de colère ici, me dit Li Datong, l’un des plus célèbres analystes politiques chinois, rencontré à Pékin. Le gouvernement a su adroitement convaincre la classe moyenne qu’il est inutile de protester… Mais il suffit d’une étincelle pour que cela change. » Un visiteur de Shanghai ayant quitté la Chine en 1979 ne reconnaîtrait pas la ville aujourd’hui. À la place de l’actuelle partie orientale du quartier commercial, Pudong, il n’y avait que des champs de riz. C’est à cette date que Deng Xiaoping, abandonnant les guerres intestines chères à Mao et sa conviction que l’État doit régir l’économie, lança la politique désignée plus tard sous le nom de « réforme et ouverture ». Il mit fin à la collectivisation de l’agriculture, commença à autoriser les entreprises privées et encouragea le Chinois ordinaire à profiter du capitalisme – tout en prenant soin de décrire cette nouvelle idéologie comme une forme de socialisme. Avec la bénédiction de Deng, les gouvernements locaux se mirent à investir dans la petite industrie et les entreprises privées. Conscient que le pays avait absolument besoin d’investissements étrangers massifs, Deng créa des zones économiques spéciales dans le sud du pays, qui devaient servir de vitrine de cette nouvelle politique d’ouverture en mettant en avant l’abondance de la main-d’œuvre bon marché pour attirer les capitaux. Les réformes de Deng étaient destinées à préserver le régime. Comme l’a fait remarquer Bao Tong, ancien conseiller de Zhao Ziyang, le Premier ministre de Deng, celui-ci n’a jamais eu l’intention d’abandonner le principe du parti unique ou de mener de véritables réformes politiques. Mais il avait compris que, sans ces réformes économiques, le peuple chinois finirait sans doute par rejeter la domination du Parti. Dans un discours célèbre, il annonça que « certains s’enrichiraient avant les autres » et que l’investissement – à la fois chinois et étranger – serait concentré dans un premier temps dans les grandes villes de la côte comme Shanghai et Canton. Il présida également à la création d’une ville nouvelle fondée sur une ouverture économique totale, Shenzhen, dans le Sud, qui finit par devenir une sorte d’eldorado pour les travailleurs chinois. Dans le même temps, le gouvernement dissuadait les habitants des campagnes de migrer vers les grandes villes et conservait les meilleurs postes pour les élites urbaines bien introduites dans les milieux politiques, celles-là mêmes qui représentaient un risque pour le Parti depuis le mouvement du « Mur de la démocratie » à Pékin en 1978, première manifestation d’une opposition au régime après la mort de Mao (1). Pendant près de trois décennies, cette politique a porté ses fruits. La croissance a souvent dépassé les 10 % et 150 millions de personnes sont sorties de la pauvreté. Certaines années, la Chine a reçu plus d’investissements étrangers directs que les États-Unis. Les villes de la côte sont désormais des mégalopoles où les salaires sont comparables à ceux de sociétés bien plus avancées – Shanghai a aujourd’hui un PIB par habitant de plus de 7 000 dollars. La stratégie de cooptation de la classe moyenne a plutôt bien marché. Depuis le début des années 2000, dans sa très large majorité, la classe moyenne urbaine accepte, voire soutient, un régime qui l’a considérablement enrichie tout en lui laissant, en comparaison avec l’époque de Mao, une grande liberté. Dans un article publié en 2006, Jonathan Unger écrivait : « Les fonctionnaires qui, dans les années 1980, n’avaient pas de quoi s’acheter un réfrigérateur ou une télévision couleur, voire même des chaussures en cuir, et qui habitaient dans de tristes immeubles sans ascenseur ont désormais un niveau de vie qu’ils n’auraient jamais pu imaginer. Ils ne veulent pas faire de vagues. Si l’idée du gouvernement était d’acheter la classe moyenne salariée, ça a marché… Il y a bien sûr des exceptions, mais la plupart des intellectuels ont tendance à accepter et approuver le statu quo et à voir les conditions de vie difficiles des paysans et des ouvriers comme le prix à payer pour la modernisation de la Chine (2). » Étonnante stabilité Aux yeux de nombreux observateurs étrangers, le pays est parvenu à un degré de stabilité étonnant pour un régime autoritaire. Au point, peut-être, d’incarner un nouveau modèle de développement capitaliste. Un modèle dans lequel l’État continue de jouer un rôle actif dans de nombreuses entreprises, alors même qu’elles sont en concurrence sur le marché mondial ; et où le peuple tolère l’autoritarisme en échange de la prospérité. À l’automne 2007, j’ai interrogé plusieurs fonctionnaires et professeurs chinois : alors que, trois ans plus tôt, la plupart d’entre eux auraient nié l’existence d’un modèle économique chinois qui puisse avoir une valeur pour le reste du monde, ils étaient désormais intarissables sur la réussite de la Chine et sur les programmes de format
ion que le gouvernement avait créés à l’intention de milliers de fonctionnaires et de technocrates des pays en développement. Mais ces décennies de forte croissance ont dissimulé de nombreux problèmes. La concentration des investissements dans les villes de l’Est a entraîné de nouvelles disparités dans un pays qui se caractérisait, jusque-là, en comparaison du reste de l’Asie, par une relative homogénéité de revenus. Aujourd’hui, les provinces les plus riches, comme le Fujian, dans le sud-est de la Chine, ont un PIB par habitant dix fois supérieur à celui des provinces de l’intérieur. La Chine est désormais comparable aux pays d’Amérique latine sur le plan des inégalités. Dans les villes de l’Est, les investissements massifs ont provoqué une surcapacité de production, tandis que les paysans de l’intérieur du pays peinent à trouver les ressources nécessaires pour acheminer leurs produits sur le marché. Des villes comme Shanghai sont pleines de gratte-ciel à moitié vides et d’infrastructures ultramodernes et inutiles comme le train Maglev, qui propulse les voyageurs à 430 km/h entre le nouvel aéroport et le centre-ville. Quand j’ai pris le Maglev, j’étais quasiment le seul passager. Quand on quitte la côte Est pour les provinces de l’intérieur, le décalage est saisissant. J’ai pris un vol à l’aéroport de Shanghai, où j’ai patienté en dégustant un cappuccino à 8 dollars, en direction du Gansu, une province aride dont les paysages lunaires et les canyons désolés rappellent beaucoup le sud-ouest des États-Unis. À l’arrivée, j’ai traversé des villages de paysans faits de petites cabanes de pierre chauffées par un poêle à charbon. Beaucoup de ces paysans, qui vivent à peine de ce qu’ils produisent, habitent toujours à proximité du lieu où ils sont nés. Occupé à acheter le soutien des classes moyennes, le gouvernement a trop souvent ignoré ces masses paysannes qui passent pour impuissantes. Laissés pour compte des politiques d’investissement, les paysans doivent également faire face à toutes sortes de prédations. Des fonctionnaires locaux corrompus les chassent de leurs terres pour y installer des zones commerciales ou industrielles, ce qui leur permet en général de toucher quelques pots-de-vin. Le gouvernement central a lancé de grands projets pour canaliser l’eau des régions rurales vers les grandes villes de la côte Est ; les nappes phréatiques de la grande plaine du Nord, la principale région agricole du pays, pourraient être complètement épuisées d’ici à trente ans. Certains fonctionnaires locaux volent purement et simplement les fonds publics. Plusieurs sièges locaux du Parti sont connus pour leurs équipements somptueux, avec spa et bar karaoké. Selon un rapport de la Fondation Carnegie, le coût de la corruption représente 10 % du montant de l’ensemble des contrats publics : « La probabilité pour qu’un fonctionnaire véreux aille en prison est de moins de 3 %, ce qui fait de la corruption une activité à haute rentabilité et à faible risque. Même les petits fonctionnaires ont la possibilité d’amasser une fortune illicite de plusieurs dizaines de millions de yuans. » Jusqu’à ces derniers mois, les élites urbaines se sont très peu souciées des problèmes des zones rurales. Comme l’écrit Unger, « elles ne voulaient et elles ne veulent toujours pas que les paysans chinois, qui représentent la majorité, jouent un rôle décisif dans le choix de ceux qui gouvernent le pays. La plupart d’entre elles méprisent le peuple des campagnes ». Mais le gouvernement ne peut pas oublier éternellement des centaines de millions de personnes. Les dirigeants de Pékin doivent se souvenir que les émeutes paysannes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont contribué à renverser le régime impérial. Depuis une dizaine d’années, dans l’espoir d’éviter de graves troubles sociaux dans les campagnes, Pékin a commencé à lever les restrictions de déplacement, autorisant la main-d’œuvre rurale à venir s’installer en ville. Mais rien n’a été fait pour préparer le pays au bouleversement provoqué par les migrations de masse. Travailleurs migrants Comme le montre Leslie Chang dans Factory Girls, malgré les conditions de travail difficiles (journées de douze heures, hébergement dans des dortoirs bondés), de nombreux jeunes travailleurs migrants cherchent à se faire embaucher dans les usines. Elles offrent des salaires relativement élevés et aussi, souvent, une forme de liberté – une vie loin de chez soi, avec un peu d’argent à soi. Cent trente millions de migrants ont rejoint les villes au cours de la dernière décennie, dépassant très largement les capacités de l’État en matière de logements, d’écoles et de services de santé. Deng n’a rien mis en place pour remplacer le « bol de riz en fer » – le système de sécurité sociale de l’ère maoïste – qu’il a délibérément fracassé. Le Chinois moyen doit se débrouiller tout seul dans une société où les hôpitaux refusent les patients qui n’ont pas suffisamment d’argent sur eux et où les pauvres ne peuvent pas envoyer leurs enfants à l’école (3). À la fin des années 1990, les zones urbaines chinoises ne ressemblaient en rien aux villes d’autres pays en développement comme l’Inde, où l’on croisait des groupes de miséreux à chaque coin de rue. Les politiques de restriction des déplacements étant toujours en vigueur, il était difficile de trouver un mendiant ou un sans-abri dans une ville comme Shanghai. Mais, au cours de la dernière décennie, les choses ont commencé à changer. Officiellement, le taux de chômage reste faible, les travailleurs migrants étant exclus des statistiques, mais ces chômeurs absents des chiffres officiels forment un nouveau sous-prolétariat, n’ayant pas accès à l’aide sociale. Dans les villes des provinces de l’intérieur, qui sont souvent la première étape des travailleurs migrants, des campements sont apparus à proximité des gares et des points d’eau, remplis de jeunes hommes cherchant à se faire embaucher sur les chantiers de construction. Même à Shanghai et Pékin, les pauvres ont cessé d’être invisibles. Les migrants s’entassent dans des immeubles délabrés à la périphérie ou dans des dortoirs préfabriqués miteux à proximité des chantiers. Avant l’assouplissement des mesures de restriction des déplacements, très peu de paysans savaient comment on vivait en ville. Maintenant, ils ont vu de leurs propres yeux l’ampleur des inégalités et ils ont fait l’expérience du mépris de la classe moyenne urbaine. Les migrants qui retournent dans les campagnes attisent le ressentiment à l’égard de la Chine côtière, et leur colère explique l’empressement croissant des populations rurales à lutter pour leurs droits. Si ce sont les militants des droits de l’homme issus des élites cultivées qui attirent le plus l’attention des médias occidentaux, des fonctionnaires chinois m’ont confirmé qu’ils craignaient bien davantage l’agitation des campagnes. De fait, chaque année, les « incidents de masse » (euphémisme par lequel le gouvernement chinois désigne les manifestations) sont bien plus nombreux dans les campagnes que dans les villes. Ayant moins à perdre, les manifestants des campagnes en viennent plus vite à l’affrontement. Rare dans les années qui ont suivi Tian’anmen, la violence s’est banalisée dans les conflits ruraux, où manifestants et forces de l’ordre sont armés de matraques, d’armes à feu, voire de bombes. Même la police, pilier de tout État autoritaire, s’est mise en grève dans certaines provinces. Dans la désormais tristement célèbre ville de Dongzhou (dans le sud du pays), les habitants opposés à la construction d’une nouvelle centrale électrique sur des terres confisquées sans indemnisation par les fonctionnaires locaux défilèrent dans les rues et défièrent la police. En décembre 2005, pour la première fois depuis 1989, les forces de sécurité tirèrent à balles réelles, tuant vingt personnes. Mais les réformes économiques ont eu d’autres conséquences négatives. La stratégie de Deng a rendu la Chine bien trop dépendante des exportations. Rien n’était prévu en cas de baisse des investissements étrangers ou de chute de la consommation mondiale. Le pays a amassé d’énormes excédents commerciaux, ce qui lui a permis de créer un fonds de réserve en devises d’environ deux trillions de dollars. Mais, en misant tout sur les investissements étrangers, le gouvernement a omis de créer les conditions d’une consommation intérieure forte : il n’a rien fait pour s’assurer qu’il existait des banques disposées à proposer des crédits immobiliers ou automobiles, ou des établissements ruraux susceptibles d’aider les paysans à se moderniser. Les consommateurs ont donc mis leur argent à la banque, ou sous le matelas, ce qui fait de la Chine l’un des pays où le taux d’épargne des ménages est le plus fort. La concurrence du Vietnam Cette stratégie faisait partie d’un marché conclu implicitement avec les États-Unis, dans lequel la Chine devait, pour l’essentiel, subventionner la consommation américaine. Selon Michael Pettis, économiste à l’université de Pékin, « la demande excédentaire américaine et l’offre excédentaire chinoise étaient à peu près équilibrées jusqu’à très récemment. En raison de son excédent commercial, la Chine amassait nécessairement des dollars, qui devaient être exportés (investis) aux États-Unis. Cette exportation de capitaux ne passait pas par de l’investissement privé, mais par l’accumulation forcée d’une vaste réserve de devises, ensuite recyclées aux États-Unis sous forme d’achats de bons du Trésor américain et d’autres actifs en dollars par la banque centrale chinoise ». Mais la Chine dépendait trop des investissements étrangers pour la fabrication de produits bon marché. Le pays n’a pas réussi à créer des entreprises nationales capables de rivaliser avec les multinationales et d’innover dans des secteurs de pointe comme les technologies vertes ou la téléphonie mobile. Le développement des rares marques internationales d’origine chinoise, comme la compagnie de télécommunications Huawei, repose sur un entrelacs opaque de subventions publiques et de prêts consentis par des banques liées à l’État. Faute de personnel dirigeant compétent et de services clients efficaces, la plupart des entreprises chinoises ne sont pas compétitives sur les marchés des pays développés. Elles ont donc tendance à cibler essentiellement l’Afrique, l’Asie du Sud-Est et l’Asie centrale, où elles ne sont pas en concurrence directe avec les entreprises occidentales ou japonaises. La Chine découvre également que, même si elle semble disposer d’un réservoir inépuisable de main-d’œuvre bon marché, des pays voisins comme le Vietnam vendent désormais le travail encore moins cher et attirent les investisseurs – les entrepreneurs chinois eux-mêmes affluent au nord du Vietnam pour y installer des usines. Le fait que la Chine manque d’entreprises compétitives sur le marché mondial ne devrait pas nous surprendre. S’appuyant sur une masse considérable de données financières révélées récemment, Yasheng Huang, l’un des tout premiers critiques du miracle économique chinois, démontre dans un livre saisissant que le pays est en réalité devenu moins capitaliste et moins libre sur le plan économique au cours des deux dernières décennies. Au début des années 1980, le gouvernement a étranglé les jeunes entrepreneurs qui devaient faire face à la fois aux très grandes entreprises détenues par l’État et aux multinationales. À l’opposé, d’autres pays d’Asie ont soutenu les entreprises privées nationales en incitant les citoyens à consommer leurs produits, ce qui a eu pour effet d’interdire l’accès des entreprises étrangères à de nombreux segments du marché intérieur. Cette stratégie a porté ses fruits : le Japon, la Corée du Sud et Taiwan ont des entreprises qui, à l’image de Samsung en Corée ou d’Acer à Taiwan, sont compétitives sur le marché mondial. Stabilité menacée Huang montre également qu’au début des années 1980 une bonne part du dynamisme de la Chine reposait sur les campagnes, qui furent les premières à adopter l’économie de marché, les agriculteurs se regroupant dans des sociétés par actions pour vendre leurs produits. L’esprit d’entreprise des paysans avait alors contribué à assurer une répartition équitable de la croissance économique, qui était aussi forte dans les campagnes que dans les villes. Mais ces dernières années, totalement abandonnées par l’État, les zones rurales ont perdu leur dynamisme et l’inégalité n’a cessé de croître. Habiles à anticiper l’évolution de l’opinion publique, les autorités savent qu’elles sont confrontées à un problème réel. Lors des sommets économiques mondiaux et des rencontres avec les leaders occidentaux, les dirigeants chinois affirment contrôler la situation. À la tribune du Forum économique mondial de Davos, en janvier dernier, le Premier ministre Wen Jiabao a fait miroiter le chiffre magique de 8 % de croissance pour 2009. Pourtant, lui aussi perçoit très bien le danger. Dans Qiushi, une publication du Parti, il a prévenu que les « facteurs qui nuisent à la stabilité sociale allaient progresser », un aveu étonnamment direct pour un dirigeant chinois. Jusqu’ici, Pékin s’en est tenu à une stratégie de contrôle des troubles sociaux bien rodée, fondée sur un mélange de cooptation et de répression. Les fonctionnaires locaux ont commencé à acheter les contestataires en leur promettant de couvrir les salaires non payés, voire en les soudoyant pour les faire taire. De son côté, le gouvernement central a financé un plan de relance de l’économie de 585 milliards de dollars, soit bien plus que les plans américain ou britannique en proportion du PIB. Les leaders chinois, Wen Jiabao notamment, se sont également efforcés de se présenter sous un jour sympathique. Fin février, le Premier ministre s’est livré à une séance de chat sur Internet, comme un homme politique en campagne dans une démocratie. Ce plan de relance pourrait bien être la meilleure chance pour les paysans d’améliorer leur sort. Contrairement aux programmes précédents, celui-ci vise spécifiquement les zones rurales et promet une couverture maladie universelle et des logements moins chers. Parallèlement, le Conseil d’État, principal organe administratif du pays, fait pression sur les entreprises pour les empêcher de licencier. En février, il semble que le gouvernement central ait convoqué une série de réunions avec les organismes de sécurité pour trouver des moyens de prévenir un emballement de la contestation. Les forces de l’ordre ont arrêté des signataires de la Charte 08, renforcé le contrôle policier dans des régions instables comme le Tibet et la province du Xinjiang, à l’ouest du pays, et considérablement intensifié la surveillance d’Internet. Les journalistes chinois, qui pouvaient jusque-là parler librement des manifestations, sont aujourd’hui menacés d’être limogés s’ils le font. Mais toutes ces mesures pourraient bien échouer. La tradition d’épargne des Chinois et la peur, profondément enracinée, d’un effondrement de l’économie rendent peu probable la perspective d’un redémarrage par la consommation intérieure. C’est le contraire qui risque de se passer : en interrogeant des habitants de plusieurs grandes villes, j’ai constaté que la plupart d’entre eux, redoutant de perdre leur emploi dans les mois qui viennent, avaient l’intention d’épargner davantage. La Banque centrale a reconnu récemment que le pays connaît cette année une phase de déflation, notamment en raison de la faible demande intérieure. Par ailleurs, aucun plan de relance de Pékin ne réussira jamais à convaincre les consommateurs occidentaux de recommencer à acheter, ce qui met les leaders chinois dans une position particulièrement inconfortable, puisqu’ils ne disposent d’aucun moyen d’agir sur le destin économique du pays. Textos et e-mails Les mesures policières pour contrôler les manifestations ont également perdu une grande part de leur efficacité. De très nombreux Chinois vivent désormais dans des logements privés où ils échappent au Parti, qui avait autrefois des informateurs dans presque chaque immeuble. Les manifestants disposent également d’outils bien plus sophistiqués qu’en 1989, qui leur permettent de s’organiser discrètement. Des envois de textos ou d’e-mails à partir de serveurs éloignés difficilement accessibles aux forces de sécurité permettent de rassembler très rapidement des milliers de personnes. Dans la ville de Xiamen, à l’est du pays, les habitants ont réussi, en mai 2007, à empêcher la construction d’une usine chimique grâce à une campagne de textos. Pendant des années, Wen Jiabao et le président Hu Jintao ont mené une campagne pour s’efforcer d’améliorer l’image de la Chine, campagne couronnée par les Jeux olympiques de 2008. Pékin joue désormais un rôle majeur au Conseil de sécurité de l’ONU, envoie des « casques bleus » sur des continents éloignés et sert de médiateur dans des dossiers stratégiques comme le programme nucléaire nord-coréen. Ces efforts ont porté leurs fruits : malgré les problèmes économiques, Hu Jintao a effectué une visite diplomatique dans plusieurs pays d’Afrique et du Moyen-Orient où il a été accueilli comme un roi. Une répression violente qui noierait les troubles sociaux dans le sang comme en 1989 réduirait tous ces efforts à néant. Et, contrairement à 1989, quand Deng, du haut de sa position incontestée à la tête du Parti, avait donné l’ordre d’écraser les manifestations de Tian’anmen, le Parti est aujourd’hui plus divisé et n’a pas de leader aussi puissant et révéré. Hu Jintao serait certainement favorable à l’adoption d’une ligne dure face à la contestation mais d’autres dirigeants sont manifestement plus libéraux, et Hu n’a pas l’autorité de Deng. Les paysans en colère et les ouvriers licenciés vont peut-être pouvoir accomplir ce que les étudiants ont commencé il y a vingt ans. Ce texte est paru le 26 mars 2009. Il a été traduit par Étienne Dobenesque.
LE LIVRE
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Filles d’usine. Des voix au cœur de la Chine moderne de Il suffit d’une étincelle, Picador

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