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Iles fantômes et terres fictives

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Des îles n’ayant jamais existé et figurant sur des cartes nautiques qui ont traversé les siècles. Ou encore un pays de cocagne sur la côte du Honduras, imaginé par un escroc de génie pour soutirer de l’argent à des investisseurs… La cartographie n’est pas toujours une science exacte.


© Helmink Antique Maps

Septentrionalium Terrarum Descriptio : l’Arctique tel que se le figurait en 1595 le mathématicien et géographe flamand Gerard Mercator (ici dans une réédition de 1623).

En novembre 2012, le monde a perdu une île. Depuis plus de cent ans, l’île de Sable figurait sur les cartes, dans la mer de Corail, à mi-chemin entre l’Australie et la Nouvelle-Calédonie. Mais, lorsqu’une équipe d’océanographes effectuant une étude sur la tectonique des plaques est arrivée sur les lieux, elle n’a trouvé que de l’eau, à perte de vue et sur 1 300 mètres de profondeur. Cette île, qui apparaît dans les bases de données maritimes et sur Google Maps, semble devoir son existence fantomatique au fait que les cartes numériques modernes sont établies à partir de données satellitaires et de vieilles cartes nautiques de l’Amirauté britannique. En 1774, le capitaine James Cook aperçut une île de sable à quelque 260 milles marins à l’est de sa localisation actuelle. En 1876, un baleinier repéra une île plus proche de ses coordonnées. En 1895, des îlots de sable furent inventoriés sur une carte de l’Amirauté britannique et un peu plus tard dans un annuaire maritime australien. À partir de 1979, toutefois, les Français se mettent à retirer cette île inexistante de leurs cartes nautiques. L’expédition de 2012 ne l’a pourtant pas complètement rayée de la carte : tapez « Sandy Island » sur Google Maps, et son ancien « emplacement » apparaît bien dans la vaste étendue du Pacifique Sud, mais assorti d’une note expliquant qu’il s’agit d’une « île inexistante répertoriée sur les cartes depuis plus d’un siècle ». Inexistante et toujours sur la carte (1). Le livre fascinant d’Edward Brooke-Hitching, qui se définit comme un « cartophile incorrigible », montre que des lieux qui n’existent pas peuvent perdurer, parfois des siècles, à partir du moment où un cartographe les a consignés noir sur blanc. « Il s’agit d’un atlas du monde non pas tel qu’il a existé mais tel qu’on se le figurait. » Souvent, certains aimeraient bien que ces endroits existent vraiment. En 1997, alors que les États-Unis et le Mexique s’apprêtaient à se partager les eaux internationales riches en pétrole du golfe du Mexique, le Mexique envoya un bâtiment de la Marine à la recherche de l’île Bermeja (« vermeille »), qui avait été placée au large de la ­péninsule du Yutacán sur les cartes mari­times entre le XVIe et le XIXe siècle. La Marine ne ­trouva rien. Une expédition organisée par une université mexicaine
en 2009 fit également chou blanc. Circulèrent alors des théories du complot affirmant que l’île avait été détruite par la CIA, et des responsables politiques mexicains réclamèrent une enquête, car seule une bombe H aurait pu faire disparaître l’île. Il n’y a pas que dans les lieux les plus reculés des grands océans que des sites cartographiés peuvent être aussi pérennes qu’insaisissables. La mention de « ruines » sur la carte de l’expédition de l’explorateur William Leonard Hunt dans le désert du Kalahari en 1885 a donné lieu de nombreux voyages en quête de la « cité perdue du Kalahari ». La plus récente, en 2010, qui utilisa des ULM pour les observations aériennes, ne sera certainement pas la dernière. Parfois, aussi, les cartes sont fausses parce qu’elles sont fondées sur un mythe. Thulé, terre inconnue que l’on pensait être située à proximité du cercle ­polaire, apparaît dans les écrits des Grecs anciens puis chez Virgile et Pline. Dans la ­Carta marina, établie au XVIe siècle par le Suédois Olaus Magnus, elle est située au nord-ouest des Orcades et gardée par de redoutables monstres marins. Nombre de cartes également sont inexactes à cause d’erreurs de bonne foi, dues à de mauvais instruments de mesure ou à l’interprétation erronée d’un mirage ou encore de formations nuageuses à basse altitude. Et puis il a des cartes qui sont des fictions parce que leur auteur était un affabulateur. Le charlatan le plus effronté évoqué dans le livre est l’Écossais Gregor MacGregor – un mercenaire qui se trouve être l’arrière-petit-­neveu du hors-la-loi Rob Roy (2), lequel débarqua à Londres en 1822 en affirmant que le roi de la côte des Moustiques lui avait accordé un royaume situé dans ce qui est le Honduras actuel : le territoire de Poyais. Poyais, affirmait ainsi Gregor MacGregor, était une terre merveilleusement fertile, regorgeant d’or, et il avait juste besoin de financement pour l’exploiter. À l’aide d’un guide promotionnel intitulé Aperçu de la côte des Moustiques, incluant le territoire de Poyais, il réussit à soutirer une petite fortune à des investisseurs. Deux navires de colons se mirent en route pour le Honduras. Mais de Poyais, point, et les colons se retrouvèrent coincés au beau milieu de marais impaludés. Autre exemple, une carte de l’Arctique datant de 1913 fait figurer le territoire de Bradley et le territoire de Crocker. ­Aucun des deux n’existe, mais ils témoignent de la concurrence ­féroce que se ­livraient les explorateurs américains Frederik Cook et Robert Peary pour atteindre le pôle Nord en premier. Tous les deux s’attribuent la conquête du pôle Nord, et tous deux jettent un doute sur leurs exploits en affirmant avoir aperçu une terre dans le haut Arctique. Le territoire de Bradley est baptisé ainsi en l’honneur du sponsor de Cook, et celui de Crocker porte le nom de famille de l’un des bailleurs de fonds de Peary. Il s’avère que ce dernier avait ­ajouté a posteriori dans son journal de bord avoir aperçu le territoire de Crocker, là où il avait écrit ­précédemment : « Aucune terre en vue ­aujourd’hui. » Il y a dans cet ouvrage abondamment illustré de savoureuses histoires, comme celle de Mayda, une île de l’Atlantique Nord qui n’a cessé de changer d’emplacement et de forme au cours des siècles sans que quiconque ait jamais foulé son sol. Et qui, après tout, n’est peut-être pas une île fantôme : en 1948, un navire scientifique a identifié, grâce à son sonar, une pointe de terre émergée de 45 kilomètres de diamètre au sud du Groenland. « Lors d’un événement géologique violent survenu il y a plusieurs siècles, on peut supposer que l’île de Mayda a disparu sous les flots, écrit Edward Brooke-Hitching. Quelques traits de plume sur de vieilles cartes sont la seule trace d’une île entière qui s’élevait fièrement jadis dans l’Atlantique à cet ­endroit. » Mais, même si ce livre traite surtout de lieux qui n’ont jamais existé ou qui n’existent plus, il laisse aussi entendre que, même à l’ère du satellite, il y a encore des sites qui n’apparaissent sur aucun relevé. Une fois que l’île de Sable a été officiellement ­effacée en 2012, Danny Dorling, président honoraire de la Société des cartographes britannique, a estimé qu’elle existait peut-être bel et bien. « Il est peu probable que quelqu’un ait inventé cette île de toutes pièces, jugeait-il. Ce qui est plus probable, c’est qu’on l’ait découverte et placée au mauvais endroit. Je ne serais pas surpris que l’île de Sable existe vraiment quelque part dans le coin. »   — Cet article est paru dans The Times le 19 novembre 2016. Il a été traduit par Alexandre Lévy.
LE LIVRE
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The Phantom Atlas: The Greatest Myths, Lies and Blunders on Maps de Edward Brooke-Hitching, Simon & Schuster, 2016

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