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Ils refusent de grandir

Ils vivent chez leurs parents ou, mariés sur le tard, jouent aux jeux vidéo comme leurs enfants. Ces hommes-garçons incarnent le refus de la maturité qui s’affiche sur les écrans et dans la rue. Rien d’étonnant, dans une société où le modèle patriarcal est ébranlé, les repères du passage à l’âge adulte effacés et la culture jeune partout commercialisée.

Qu’est-ce que la maturité ? Historien de la culture populaire américaine, Gary Cross ne définit jamais le mot. Mais il sait ce qu’elle n’est pas. Partout où se tourne son regard, il voit « des hommes qui refusent de grandir, des maris de 35 ans qui prennent plaisir à jouer à ces jeux vidéo qui obsèdent les garçons de 12 ans ; des petits amis qui évitent de s’engager dans le mariage ou de fonder une famille ; des pères qui entrent en conflit avec l’arbitre ou l’entraîneur de leur fils dans les compétitions sportives junior (1). Nous connaissons tous des hommes de la trentaine ou la quarantaine qui préfèrent s’occuper de leur voiture plutôt de leur famille, des pères qui veulent partager les marottes de leurs enfants, et même des patrons et des leaders politiques qui agissent avec l’impulsivité de l’adolescence. Beaucoup éprouvent un sentiment de frustration et de confusion à l’égard de ce qu’est la maturité et de la question de savoir s’ils peuvent ou veulent y accéder. Je les appelle les hommes-garçons ».

Nous avons certes tous à l’esprit les personnages immatures de bien des films et romans contemporains, les Peter Pan débraillés qui ont pour seule idée de s’amuser et faire la fête, dépourvus de tout intérêt pour ces exigences de l’amour ou du travail qui pourraient les détourner de la recherche du plaisir immédiat (2). Certains sont des jeunes hommes qui refusent de grandir, d’autres des adultes qui cherchent à être jeunes.

Cross ne traite pas des femmes qui essaient de s’habiller et de parler comme leur fille, « veulent partager les marottes de leurs enfants », entrent en conflit avec les organisatrices des jeux de leur gamine ou sont obsédées par la jeunesse et la peur de vieillir. On aurait pu accepter cette omission si le but de l’auteur était d’explorer le changement de signification de la condition masculine à une époque où le service militaire et le statut d’unique soutien de famille n’en sont plus les traits principaux. Mais pour un livre sur « la fabrique de l’immaturité moderne », Cross aurait dû nous expliquer ce qui différencie les hommes-garçons des femmes-filles dans un monde où règne le marketing asexué des produits promettant une perpétuelle jeunesse et dont l’économie est fondée sur l’hyperconsommation. L’absence des femmes comme groupe de comparaison affaiblit son analyse. « La plupart des hommes de la génération de mon père ne sont pas devenus des beatniks, des playboys ou des rodders (3), écrit-il, mais beaucoup ont trouvé un dérivatif en lisant Sur la route de Kerouac, le “Playboy Adviser (4)” ou le magazine Hot Rod. Cela faisait partie d’une révolte silencieuse des chefs de famille. » [Lire  « Trois générations », ci-dessous.] Révolte ? N’était-ce pas plutôt un moyen d’échapper momentanément au rôle du soutien de famille, comme cela peut l’être aujourd’hui pour une femme de regarder Sex and the City ou de lire les rubriques de conseils d’un magazine féminin ?

Le défi présenté par le sujet fascinant abordé par Cross n’est pas seulement d’identifier des tendances qui sont propres aux hommes mais aussi de distinguer ce qui, dans la société actuelle, ne relève pas simplement d’un changement d’oripeaux de la bonne vieille psychologie humaine. Ainsi, les anciens de toute génération adorent fulminer contre l’ignorance et la sottise des jeunes, et contre les innovations high-tech, assurées de détruire la société. (Les parents sumériens devaient se plaindre de l’invention de la roue : « Les humains se sont très bien débrouillés sans depuis 143 000 ans, et maintenant les gamins ne vont plus rien vouloir faire. ») Cross est conscient de ce piège, mais y tombe régulièrement, comme lorsqu’il juge des jeux vidéo. Au moins ne les rend-il pas responsables de la violence des adolescents. Il ne résiste cependant pas à la tentation de mentionner que certains jeunes tueurs de masse américains en étaient fans. La remarque tombe à plat, puisque la violence des adolescents a plongé au cours des décennies qui ont vu grandir la popularité les jeux vidéo (5). Ce que leur reproche Cross, c’est de contribuer à l’immaturité prolongée des mâles : « Les jeux vidéo conduisent des hommes “mûrs” par ailleurs à négliger les relations féminines et familiales […] au profit de la rencontre très individualiste et passablement solitaire avec d’éphémères sensations fortes » [lire ci-dessous « Quadras et jeux vidéo »]. Est-ce à dire qu’avant les hommes « mûrs » entretenaient une relation profonde avec leur femme et leur famille ? Ou bien préféraient-ils le poker, le sport, les bars et la confection de maquettes de voiliers dans leur garage ? « Ces jeux, ajoute-t-il, renforcent la vision infantile du monde, censément rempli de croquemitaines cachés sous le lit, et la réaction non moins infantile qui consiste à prendre plaisir à les flinguer. » Une vision certes infantile, mais malheureusement partagée par des personnes de tout âge, comme en témoigne la façon dont les adultes ont toujours considéré « l’ennemi ». Que faisaient les Américains « mûrs » des années 1950 pendant la Guerre froide, sinon renforcer la vision infantile que le monde était rempli de dangereux communistes dans les films et les écoles ? Cross pense-t-il que la plupart des adultes ne ressentent pas un plaisir intense à « flinguer » des ennemis à la guerre ? Et qu’en est-il lors des matchs de foot ?

Une charge jubilatoire

En historien de la culture, Cross se concentre sur le « rejet de la maturité » visible dans tous les champs culturels – télévision, cinéma, héros, vêtements, et toute la panoplie des loisirs allant de Disneyland aux jeux vidéo –, bref, le passage de Cary Grant à Hugh Grant [lire ci-dessous « Les métrosexuels vont fêter leurs 20 ans »]. La charge est jubilatoire pour des représentants de la génération du baby boom, comme moi, qui en tirent un sentiment de nostalgie pour un passé révolu et voient justifiée leur hargne à l’égard de la culture contemporaine, mais cela ne constitue en rien une explication satisfaisante de quoi que ce soit. Nombre d’affirmations du livre se désintègrent comme des pissenlits quand on souffle dessus. Ainsi, Cross nourrit notamment cette idée implicite de la maturité : « Devenir adulte signifiait [naguère] abandonner les fantasmes et les sensations fortes au profit de plaisirs culturels complexes. » Vraiment ? Les plaisirs culturels complexes sont bons pour ceux qui ont du temps, une solide instruction et de l’argent pour l’opéra, Ulysse et le polo. Mais abandonner les fantasmes ? Tous les êtres humains entretiennent des fantasmes, qu’ils soient générés lors d’un rêve éveillé ou par procuration dans une lecture ou un film, de Beowulf à Batman. Les fantasmes sont les clauses dérogatoires de toutes ces peines à perpétuité auxquelles la vie nous condamne.

Reste que Cross a identifié un phénomène intéressant : l’idée que nous nous faisons de la maturité a changé. Le mot lui-même paraît vieux jeu, il semble émaner de quelque aîné autoritaire qui voit dans le fait de s’amuser une menace contre l’ordre social. (Cross se sent obligé de défendre l’amusement, même s’il ajoute qu’« il est parfois difficile de faire la différence entre l’amusement des hommes et celui des hommes-garçons ».) Il fut un temps où il était aisé de savoir quand on devenait un adulte : les étapes de la vie vous le disaient. Vous obteniez un boulot d’adulte et mettiez des vêtements d’adulte ; vous aviez votre première aventure sexuelle sérieuse ; vous faisiez votre service militaire ; vous enterriez vos amours d’adolescent et vous vous mariiez ; vous deveniez un parent peu après 20 ans. Les bouleversements démographiques et économiques qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont bousculé ces jalons pour des millions de personnes, avec pour conséquences de retarder les décisions de carrière, le mariage ou la cohabitation et le passage au statut de parent, en moyenne, jusqu’à l’aube de la trentaine voire davantage. La mondialisation a changé la nature du travail et la sécurité des emplois ; et les enfants des baby-boomers ont moins d’opportunités et une bien moindre sécurité de carrière que leurs parents.

Adultes émergents

Ces évolutions sont si profondes que les psychologues du développement ont défini une nouvelle période entre l’adolescence et l’âge adulte, en gros entre 18 et 25 ans : les « adultes émergents (6) ». Les jeunes gens de cette catégorie sont souvent dans le premier cycle universitaire, en école professionnelle ou occupent des emplois temporaires mal payés et sont donc au moins en partie dépendants financièrement de leurs parents – principale cause d’« immaturité » [lire ci-dessous « Ils vivent chez leurs parents »]. C’est le groupe le plus susceptible de vivre une vie instable, de se sentir déraciné et de prendre des risques. Ces « adultes émergents » sont aussi la population la plus mobile : ils quittent le domicile familial puis y reviennent, vont d’une ville à l’autre, font des allers et retours entre un appartement partagé et l’indépendance. Ils ne s’enracinent pas, comme leurs parents l’avaient fait à leur âge, et le taux de comportements à risque – binge drinking, rapports sexuels non protégés, conduite à grande vitesse en état d’ivresse – est plus élevé que dans toute autre tranche d’âge, adolescents inclus.

Cross reconnaît ces mutations démographiques et économiques mais n’en fait pas la pièce maîtresse de ses analyses et le résultat est plus un livre sur le glaçage du gâteau que sur le gâteau lui-même. Si les emplois convoités se font rares, pourquoi ne pas en tester d’autres ? Si les emplois sont moins sûrs, pourquoi ne pas se montrer plus modeste dans ses ambitions ? Si l’on n’a plus l’assurance d’une carrière stable de la première embauche à la retraite, pourquoi s’accrocher à la première filière trouvée ? Si le mariage a tant de chances de se briser, pourquoi se dépêcher de se marier ? Et si tout est relatif, si le monde ne peut être sauvé, si rien n’est vrai, pourquoi sacrifier le présent pour l’avenir alors qu’on peut s’amuser ? Cross attribue le refus de la maturité visible dans les comportements, les vêtements, l’humour, la culture et les valeurs – et l’essor concomitant d’une société dédiée à la « recherche sans fin de sensations fortes » – à (entre autres) : le rejet par la génération des baby-boomers du modèle patriarcal de la paternité et du respect de l’autorité, le féminisme et l’innovation technique.

Ces évolutions ne furent pas entièrement mauvaises, admet-il. Le féminisme a permis aux hommes de devenir de meilleurs pères, plus impliqués – du moins ceux qui ont choisi d’avoir des enfants. Mais, avance-t-il, ces changements ont aussi « diminué la “rétribution” du patriarcat et de la culture de la maîtrise de soi, du raffinement et de la responsabilité. Ces changements ont émasculé les hommes […] et ont aussi réduit la responsabilité masculine au travail et en famille, rendant leur vie moins “mûre” ». En l’absence d’un modèle intelligent de maturité capable de remplacer l’ancien, devenu archaïque, le marché l’a fait à notre place, vendant les valeurs de la complaisance envers soi-même, de la consommation et des émotions fortes. À mesure que la culture jeune s’est vue commercialisée et institutionnalisée, les attitudes qu’elle induit ont commencé de dominer dans toutes les générations, avec son humour scatologique puéril, son cynisme en matière de relations et son goût pour les « manifestations de la violence esthétisée ».

Je comprends ce contre quoi Gary Cross maugrée, mais j’aurais malgré tout préféré qu’il consacrât moins d’attention aux shows télévisés et plus de temps à examiner les significations de la maturité dans le monde actuel. En l’absence de marqueurs extérieurs comme le mariage, les enfants et les perspectives de carrière, que signifie être « un adulte » ? La chronologie ne nous fournit plus de réponse : nous connaissons tous des jeunes de 15 ans plus mûrs que des personnes de 45 ans qui essaient de s’habiller, de penser et d’agir comme des jeunes de 15 ans. Aujourd’hui, les marques de la maturité sont devenues des qualités internes. À mes yeux, la liste comprendrait le fait de prendre son parti des regrets et des déceptions, de ne pas accuser ses parents de tout ce qui cloche dans sa vie, d’assumer la responsabilité des décisions qui ont mal tourné, d’avoir des règles de conduite et de s’y tenir ; de faire ce qu’il faut quand le moment vient de s’occuper de ses proches malades ou en difficulté, de s’engager pour les autres et pour des causes plus importantes que soi-même. La maturité n’est pas comme le scorbut, un trait que l’on « a » ou que l’on « n’a pas ». C’est un stade que l’on atteint, par l’expérience, le travail, les essais et les erreurs, l’amour et le deuil. Nous pouvons être adultes dans certains domaines et infantiles dans d’autres. Nous pouvons atteindre une certaine forme de maturité très tôt, quand c’est nécessaire, ou repousser ce moment pendant des décennies. Nous pouvons nous efforcer d’y parvenir ou y être contraint par les événements. « L’important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce que l’on a fait de nous », écrivait Jean-Paul Sartre.

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Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 10 octobre 2008. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay. 

Notes

1| « Little League games » : institution américaine qui organise des matchs de baseball.
2| Le syndrome de Peter Pan a été décrit en 1983 par le psychanalyste américain Dan Kiley (Laffont, 1996).
3| « Hot rodders » ou « rodders », amateurs de vieilles voitures qui en dopent le moteur ou en modifient l’esthétique. Il existe une association des rodders français.
4| Rubrique mensuelle de conseils sexuels publiée par le magazine Playboy.
5| Contrairement à ce qu’écrit Carol Tavris, la question de l’influence de la violence des jeux vidéo sur celle des jeunes reste controversée. Nombre de spécialistes considèrent que la relation est indéniable. Voir par exemple Douglas A. Gentile et Craig A. Anderson, dans Handbook of Children, Culture and Violence, Sage, 2005. Voir aussi Michela Marzano et al., Dictionnaire de la violence, PUF, 2011, p.?669.
6| L’expression « Emerging adulthood » a été créée par le psychologue Jeffrey Arnett en 2000. En France, des psychologues utilisent le mot « adulescent », forgé par le prêtre et psychothérapeute Tony Anatrella (Interminables adolescences, Cerf, 2008).

Pour aller plus loin

En anglais

• Michael Kimmel, Guyland: the Perilous World Where Boys Become Men (« L’univers des mecs : le monde périlleux où les garçons deviennent hommes »), HarperCollins, 2008. Sur les garçons « décrocheurs » qui jouent les durs. Par un sociologue auteur d’une histoire remarquée de la masculinité aux États-Unis.
• Kathleen Parker, Save the Males: Why Men Matter and Why Women Should Care (« Sauvez les mâles. Pourquoi les hommes comptent et pourquoi les femmes devraient s’en préoccuper »), Random House, 2008. Par une journaliste conservatrice.
• Lionel Tiger, The Decline of Males, Diane Pub Co, 1999. Par un anthropologue américain renommé. Avec Susan Faludi (lire p. 42), il est le premier à avoir ouvert le feu à propos du « déclin du mâle ».

En français
• Anthony Clare, Où sont les hommes ? La masculinité en crise, Les éditions de l’Homme, 2004. Par un psychiatre irlandais (la version anglaise date de 2001).
• Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (dir.), Histoire de la virilité, tome 3 : La virilité en crise ?, Seuil, 2011. Par un collectif d’historiens.
 

LE LIVRE
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Quand les hommes retombent en enfance de Ils refusent de grandir, Columbia University Press

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