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« Influenza »


Quels sont les symptômes ? Est-ce grave ? Comment se protéger ? En 1889, les Parisiens commencent à paniquer face à l’arrivée d’une grippe particulièrement virulente, « l’influenza ».

Pour Le Petit Parisien, dans un article qui n’est pas sans rappeler ce qu’on peut lire aujourd’hui à propos du coronavirus, le journaliste Jean Frollo fait œuvre de pédagogie. Il retrace l’état des connaissances médicale sur cette maladie, invite les lecteurs à suivre des recommandations de bons sens et à ne pas céder à la peur car « Est-ce que la peur est française ? ». Cette « grippe russe », qui a touché tous les continents pendant l’hiver 1889-1890, a tué près d’un million de personnes.


« Influenza », il n’est plus question d’autre chose. On annonçait même que cette bizarre maladie, qui a commencé en Russie, avait fait son apparition, à Paris. Et, alors, on s’interrogeait : « l’influenza, qu’est-ce que ça peut bien être ? »

Rien de très grave, soyez sans crainte. M. le docteur de Cyon, qui a été professeur à l’Académie de médecine de Saint-Pétersbourg, a dit à un de nos confrères ce qu’il pensait de l’« influenza » : « La maladie a été observée notamment dans les casernes, dans le personnel des tramways, dans les grands hôtels, partout où se trouve une agglomération humaine. Est-ce une maladie grave ? Nullement. L’attaque dure généralement de cinq à six jours, pendant lesquels il faut garder la chambre et éviter surtout le froid, mais la maladie finit toujours par la guérison, sans laisser d’autre trace qu’une profonde lassitude, qui elle-même disparaît au bout de quelques jours. On a affirmé que la maladie s’est quelquefois terminée par la mort c’est qu’alors elle se complique de fluxion de poitrine ou autre affection ; mais je le répète, dans l’immense généralité des cas, la maladie ne présente aucun danger. »

On voit que l’opinion de M. le docteur de Cyon est tout-à-fait rassurante. Elle est de nature à calmer l’émotion qui s’était produite dans Paris à la nouvelle que, dans certains grands magasins, un grand nombre d’employés avaient été atteints de l’« influenza ». On parlait déjà d’une grave épidémie. Et on disait qu’elle allait se répandre dans Paris, car, ajoutait-on, les employés du service central des Postes et Télégraphes avaient à leur tour subi les atteintes de la maladie.

Une Commission, tirée du Comité consultatif d’hygiène de France, a été chargée de faire une enquête sur ces faits : or, il résulte des constatations faites par MM. les docteurs Brouardel, doyen de la Faculté de médecine, et Proust, inspecteur des services sanitaires, que l’affection qui semble vouloir se propager à Paris a un caractère absolument bénin ; on est pris d’une fièvre légère, et après un jour ou deux de repos, on peut retourner à son travail, reprendre ses occupations.

C’est, en somme, une épidémie de grippe, maladie plutôt ennuyeuse que dangereuse.

Mais, demanderez-vous, n’a-t-on pas déjà comparé la grippe à l’« influenza » ? Si fait. Il est probable, en effet, que la grippe et l’« influenza » ne sont qu’une seule et même maladie, comme le rhume de cerveau et le coryza. « Influenza » et « coryza » sont les noms scientifiques, voilà tout.

Qu’est-ce que l’ « influenza » ? C’est un mot italien qui signifie « grippe » en Angleterre et « fièvre dengue » en Russie. Telle est la définition qui a été donnée par un savant docteur. Il est de fait que les trois affections ont les mêmes origines : température humide et froide, et les mêmes effets voix rauque, toux, fièvre, migraine, abattement, courbature, lassitude.

Quoi qu’il en soit, cette épidémie est en train de faire son tour du monde, et cela n’a rien qui puisse bien nous étonner, puisque nous sommes en plein dans la saison du froid, de la neige, de la pluie, par conséquent de l’humidité. Qui de nous n’a, par ces jours de décembre, éternué, toussé, craché, se mouchant, pleurant, frissonnant ? Il faut bien payer son tribut à l’hiver qui commence.

La grippe est épidémique, on le sait. Sa gravité n’est qu’apparente. La maladie se termine presque toujours par la guérison au bout de six à dix jours. Elle ne présente quelque danger que chez les personnes très âgées, à cause de la possibilité de complications, parmi lesquelles la fluxion de poitrine tient le premier rang.

Toutefois, il ne faut pas croire que la grippe ou l’« influenza » soit seulement une maladie d’hiver. On a vu des épidémies se déclarer en été. Le célèbre médecin anglais Holland écrivait à ce propos : « L’influenza se montre dans toutes les saisons, pendant les chaleurs de l’été aussi bien que pendant les rigueurs de l’hiver, Elle traverse le monde, et, poursuivant sa marche pendant des mois entiers, elle suit quelquefois une direction déterminée ; elle envahit, à des époques distinctes, deux localités immédiatement voisines, et présenta dans l’une ou dans l’autre une intensité différente, Elle séjourne dans le même lieu pendant des semaines et des mois, sans être modifiée par les variations atmosphériques elle sévit sur les habitants d’une cité, et ceux d’une ville voisine en sont complètement exempts. »

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La maladie débute par un malaise général, des douleurs dans la tête, des troubles dans la vue, des picotements aux paupières, des bourdonnements d’oreilles, des brisements dans les membres, des douleurs dans la poitrine et l’estomac. La face est animée, rouge les yeux brillants et larmoyants. Les forces sont abattues, et la prostration est parfois si grande qu’on croirait les malades atteints d’une affection grave. La fièvre est quelquefois violente, redoublant vers le soir. Le chatouillement dans les fosses nasales et des éternuements fréquents annoncent l’apparition du coryza. Peu après, apparaît le mal de gorge. La toux est toujours quinteuse, pénible, douloureuse, sèche. Enfin, dans le cas de grippe dite « abdominale », et selon la nature particulière du malade, il y a de la constipation ou de la diarrhée : souvent, on observe encore des nausées et des vomissements.

La plupart de tous ces symptômes peuvent exister en même temps, mais le plus ordinairement on en voit quelques-uns dominer tous les autres.

La marche de la grippe est presque toujours rapide. Elle peut s’arrêter au bout de quarante-huit heures, mais elle peut durer de quatre à dix jours. La convalescence qui la suit est prompte. Lorsque la grippe est simple, bénigne, il faut se borner au repos dans une chambre suffisamment chauffée, à la diète, à l’usage des boissons douces et chaudes pour provoquer la transpiration et des bains de pieds irritants pour dégager la tête ; on peut prendre un vomitif ou de légers purgatifs, se badigeonner les côtés du dos et de la poitrine avec de la teinture d’iode si la toux est intense.

Quant à la gravité de la maladie, je le répète, elle est pour ainsi dire nulle. Plus l’accès est violent, plus la marche est rapide vers la guérison. La grippe qui éclate terrassant son malade en une journée est souvent guérie en quarante-huit heures. La grippe qui met deux ou trois jours à arriver à son paroxysme d’intensité dure une semaine, une semaine et demie. Seuls, les phtisiques ont à la redouter, à cause de l’irritation qu’elle occasionne à des organes déjà malades.

En réalité, l’« influenza » ressemble beaucoup à un rhume ordinaire, et ce qui la caractérise surtout, c’est son caractère épidémique. Comme l’a dit le docteur Holland, elle apparait tout à coup dans une ville, dans une province, et pendant un mois, deux mois, elle sévit. Puis elle s’en va comme elle est venue. A quoi est-elle due ? On ne le sait pas très bien encore.

Et n’allez pas croire que c’est une maladie nouvelle. Parfois, il arrive que les médecins, étudiant de plus près les symptômes d’une affection, la connaissant mieux, en transforment le nom. Et, alors, on croit qu’une nouvelle maladie est trouvée, comme si nous n’avions pas déjà assez des anciennes. Mais pour ce qui est de la grippe, déjà Voltaire s’en plaignait en 1768 et Saillant a fait un Tableau historique des épidémies de grippe de 1510 à 1780.

Il y a eu deux ou trois fois de très violentes épidémies de grippe à Paris. Ce fut la joie des inventeurs de pastilles, de sirops, de bonbons pectoraux ! Mais, en somme, la mortalité ne s’en trouva pas augmentée, et grâce à la chaleur, au repos, aux tisanes et aux conseils du médecin, les « grippés » se tirèrent d’affaire.

Vous voyez, Parisiens, mes frères, et si l’« influenza » visite d’autres villes de France, j’en dirai autant à ceux qui les habitent, vous voyez que vous pouvez vous tranquilliser.

On a parlé de panique. Allons donc ! Il ferait beau voir que nous prissions peur ! Est-ce que la Peur est Française ? N’avons-nous pas couru d’autres risques que d’affronter la grippe ? Au milieu de quels événements le Français ne garderait-il pas sa belle humeur. Rappelez-vous ces jours du siège où la faim qui nous étreignait au ventre, ne nous enlevait rien de notre ardeur, et où les obus sifflant sur nos têtes étaient salués de nos éclats de rire.

Dans un vieux drame du théâtre de l’Ambigu, intitulé Roquelaure, à un moment donné, le héros de la pièce, arrêté par des exempts qui le tenaient déjà par le bras, s’écria peste ! Et les exempts de prendre leurs jambes à leur cou ! Ces fuyards-là, comme nous nous en moquons ! Conservons notre sang-froid. Nous, dont Wellington disait « Ils se moquent des balles ! », ne tombons pas en syncope au mot seul d’« influenza ». Nous en serons quittes, -en admettant que l’épidémie ne soit pas enrayée– pour acheter quelques mouchoirs de plus et pour prendre quelques bons bols de tisane, et tout sera dit.

Jean Frollo

 

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Petit Parisien de Louis Andrieux, 1876-1944

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