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« Interdire la GPA n’est pas réaliste »

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Légaliser et encadrer la gestation pour autrui est une garantie pour le bien-être et la sécurité de tous, à commencer par les enfants à naître, plaide une anthropologue israélienne.

Elly Teman est une anthropologue israélienne spécialiste de la gestation pour autrui. Elle enseigne à l’Institut universitaire Ruppin, près de Netanya. Elle est l’auteure de Birthing a Mother (« Accoucher d’une mère »), University of California Press, 2010.   En Israël, la gestation pour autrui est autorisée mais uniquement pour les couples hétérosexuels. Est-ce une position judicieuse ? La loi israélienne sur la gestation pour autrui (GPA) a été promulguée en mars 1996. Elle prévoit que tout contrat de maternité pour autrui soit examiné par une commission nommée par l’État avant que la mère porteuse et les parents d’intention puissent commencer la préparation médicale pour le transfert d’embryon. Cette loi protège la mère porteuse, les parents intentionnels et le bébé, parce qu’elle garantit que le bébé sera un citoyen israélien, que le contrat sera légal et valable et que les parents intentionnels pourront être considérés comme les parents du bébé. Seules les femmes dont l’état de préparation psychologique et la santé ont convaincu la commission peuvent devenir mères porteuses. C’est un avocat fiduciaire qui s’occupe de son dédommagement et de lui rembourser ses frais éventuels. La gestatrice établit une relation avec les parents d’intention, ce qui humanise un processus qui, autrement, pourrait dériver vers l’exploitation et la chosification. Privés de cette possibilité légale en Israël, des couples homosexuels ou des célibataires doivent recourir à une mère porteuse à l’étranger. Non seulement ils n’ont pas la possibilité de nouer un lien avec elle, mais ils n’ont souvent même pas l’occasion de la rencontrer. Les mères porteuses sont mises dans des situations contraires à l’éthique qui peuvent supposer un danger pour leur santé et leur état psychologique, sans ­bénéficier des droits que confère un cadre légal. De plus, des ­parents d
intention israéliens qui ont eu recours à la GPA dans des pays comme l’Inde, le Népal, la Thaïlande ou le Mexique se sont retrouvés dans un vide juridique pendant des mois, voire des ­années. Il y a eu des cas où les bébés ont fini par naître apatrides, et les parents d’intention n’ont pas été autorisés à les ramener en Israël. C’est pourquoi je pense que ce n’est pas judicieux de la part de l’État de restreindre la gestation pour autrui aux couples hétérosexuels. Il est temps d’étendre la loi aux couples homosexuels et aux célibataires. La France, elle, interdit purement et simplement la GPA. Oui, du coup les Français qui souhaitent avoir des enfants par ce biais se rendent à l’étranger. Des cas comme celui de la ­famille Mennesson, qui a créé l’association Clara, montrent le casse-tête auquel sont confrontés les parents d’intention et leurs enfants nés par GPA. Les travaux de l’anthropologue ­Jérôme Courduriès illustrent également ces difficultés. Je crois que la France devrait accepter l’idée que la GPA ne va pas disparaître, que les gens déploieront beaucoup d’efforts et engageront de grandes dépenses pour y avoir recours. Interdire cette pratique en France et rendre difficile pour les parents d’intention de ramener leurs enfants en France et de se voir reconnaître la filiation fait en définitive du tort aux enfants nés de la sorte. Légaliser et réglementer la GPA permettrait d’éviter ces situations douloureuses pour toutes les parties. Le concept même de la GPA fait qu’il y a toujours des risques d’exploitation, de marchandisation et d’entorses à l’éthique, mais réglementer la maternité pour autrui, ériger des garde-fous et surtout permettre l’instauration d’une relation de confiance entre mère porteuse et parents d’intention peut rendre le processus plus humain. Beaucoup de spécialistes français disent que la maternité pour autrui fait primer le désir d’enfant sur le véritable intérêt de l’enfant. Qu’en pense l’anthro­pologue que vous êtes ? Les débats autour de la GPA sont souvent empreints de présupposés fondés sur des normes sociales et culturelles plutôt que sur des éléments probants. Mon travail en tant qu’anthropologue, c’est de mettre ces présupposés de côté et d’écouter ce que disent les mères porteuses et les parents d’intention. Les psychologues et le public en général présument que la mère porteuse et le bébé tissent des liens affectifs in utero et que les enfants voudront un jour rencontrer la « mère » qui les a portés, comme on l’entend souvent dans le cas de l’adoption. Cependant, aucune des mères porteuses que j’ai interviewées dans le cadre de mes recherches ne s’est attachée au bébé. Les enfants nés par GPA et que j’ai vus grandir en Israël (certains ont maintenant 18 ans) ne considèrent pas leur gestatrice comme leur mère. La plupart d’entre eux l’ont rencontrée, certains la considèrent comme un membre de la famille étendue ou quelqu’un qui a fait un magnifique cadeau à leur mère, mais ils ne demandent pas pourquoi elle les a abandonnés. Ils savent qu’elle les a portés, qu’elle a pris soin d’eux et les a nourris avant de les « rendre » à leurs « vrais parents ». L’équipe de Susan Golombok à l’université de Cambridge a suivi pendant dix ans des enfants nés par GPA au Royaume-Uni, et son étude montre qu’ils sont « normaux », très aimés et pas traumatisés du tout. Lors d’un débat auquel j’ai participé à l’hôpital universitaire Dexeus de Barcelone, on a demandé à des jumeaux adolescents nés par GPA s’ils se sentaient différents de leurs cama­rades. L’un d’eux a répondu en souriant : « Oui, je suis le seul parmi mes amis à avoir un passeport américain. »   — Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay. Cet entretien est paru en anglais sur le site Cairn.info (cairn-int.info/dossiers).
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Birthing a Mother de Elly Teman

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