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L’inventrice du droit des femmes


Mary Wollstonecraft

L’idée de faire d’un jour dans l’année la « journée internationale pour la lutte des droits de femmes » (c’était vendredi 8 mars) aurait été évoquée dès 1910 lors de la conférence internationale des femmes socialistes. Mais l’expression « droits des femmes » est elle à jamais attachée à la féministe britannique Mary Wollstonecraft et à son traité « Défense des droits des femmes » publié en 1792. Elle en est l’inventrice, rappelle l’écrivain Paul Ginisty dans l’édition du 21 mai 1887 de Gil Blas. À l’occasion de la critique d’un ouvrage rassemblant des portraits de femmes, il dresse celui de cette personnalité indépendante et novatrice, sans oublier d’égratigner ses héritières.

Que devient le « droit des femmes » ? On constate un déplorable ralentissement dans l’ardeur de Mme Hubertine Auclert ! Nous n’avons plus de ces belles campagnes où elle poussait à une levée de boucliers contre le genre masculin. Les meetings où l’on disait son fait à la tyrannie de l’homme deviennent rares. O honte ! aux élections municipales, nous n’avons pas vu surgir la moindre candidature féminine ! Est-ce que la foi dans un avenir émancipateur se perdrait ?

Tandis que les revendications sommeillent, M. Arvède Barine évoque, dans ses Portraits de femmes, une figure qui doit être chère à toutes celles qui luttent pour la conquête de leurs libertés, car ce fut cette Anglaise audacieuse, cette Mary Wollstonecraft qui, à la fin du siècle dernier, leva la première le drapeau de la révolte et inventa réellement le « droit des femmes ». Elle est fort oubliée aujourd’hui, cependant. Elle a eu le sort de plus d’un novateur. Le programme formulé de nos jours lui appartient toutefois bien en propre, et on n’a guère été plus loin qu’elle, qui, du premier coup, avait réclamé une égalité complète entre l’homme et la femme. La physionomie est curieuse et romanesque, et bien que M. Arvède Barine mette, à la retracer, un peu d’ironie, il ne se défend pas, peut-être, de quelque sympathie pour cette personnalité originale. Songez, en effet, que demander l’accès des femmes aux fonctions publiques, solliciter pour elles des mandats législatifs et des ministères, était, en 1790, une chose terriblement nouvelle !

L’atavisme qu’on met volontiers en avant à propos de tout, actuellement, explique assez, chez Mary Wollstonecraft, ses velléités belliqueuses. Elle était d’une famille où l’on paraissait avoir de la poudre au lieu de sang dans les veines. Son père et sa mère avaient ensemble d’étranges querelles, sur toutes choses, et, élevée dans ce milieu de salpêtre, Mary semblait disposée à ne pas être une résignée dans la vie.

Et elle ne le fut point ! Elle fomentait volontiers des révolutions autour d’elle ; une de ses sœurs était mal mariée : Mary l’enleva à son foyer, et, de sa propre initiative, la déclara dégagée de ses devoirs. En même temps, elle ouvrait une école où elle prétendait inculquer aux jeunes filles des principes tout différents de-ceux qui avaient cours. L’école, hélas, manqua bientôt d’élèves. Les parents, effrayés, s’empressaient de retirer de ses mains les enfants qu’elle élevait dans un beau mépris de toute autorité.

Il lui restait du moins à formuler la théorie des principes nouveaux qu’elle voulait répandre. Et la voici entassant brochures sur brochures, développant des idées qui n’étaient guère en l’air alors, et parlant de la « mission de sa vie ». Hardiment, elle exposait, d’emblée, tous les desiterata qui sont encore ceux des partisans du droit des femmes à présent. Elle voulait une éducation qui fut la même pour les deux sexes ; elle voulait les femmes électeurs et éligibles. Elle assurait que les femmes seraient d’aussi bons avocats et d’aussi bons médecins que les hommes, et, en ce qui regarde la médecine, du moins, ses prophéties commencent à se réaliser.

Enfin, elle fut l’apôtre de l’union libre —et prêcha d’exemple. Ce ne fut pas sans quelques désillusions, par où Mary Wollstonecraft est précisément fort intéressante. Cette révolutionnaire farouche était, au fond, une âme ingénue.

Elle était fort belle et très désirable ; en dépit de ses idées avancées, quelque vertu la retenait encore. Ce fut un sacrifice douloureux qu’elle fit à ses théories que d’accepter de devenir la compagne d’un aventurier américain qui affectait de partager ses principes. Elle était venue à Paris en pleine Terreur ; ce fut là que se passa ce roman d’amour, dont elle devait s’échapper toute meurtrie ; car l’Américain, quand il fut las de sa conquête, ne se gêna point pour la quitter, en la laissant mère. Quel effondrement pour la pauvre Mary, qui souffrait à la fois comme femme et comme philosophe ! On se représente le tumulte de ses pensées. Et l’ingrat lui tenait toujours au cœur !

Elle fut, un moment, très ébranlée, puis elle reprit la lutte plus ardemment que jamais, au grand scandale de sa pudique patrie. Pauvre et touchante détraquée ! Elle avait beau maudire l’homme, dans ses brochures, elle avait besoin d’amour, elle avait des appétits de tendresse violents, et, de nouveau, elle fut dupe de sa naïveté. Son nouveau conquérant ne la rendit pas plus heureuse que le premier, et, découragée, ce fut sans doute sans trop regretter la vie qu’elle mourut en donnant le jour à une fille qui fut depuis la femme du poète Shelley.

Tête folle et cœur ardent, sincère dans ses excentricités, victime de ses théories, cette étrange femme qui, la première, formula les revendications de son sexe, paraît, il faut l’avouer, bien autrement attachante que les tapageuses conférencières d’aujourd’hui.

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