Iran : un test positif
par Clay Shirky

Iran : un test positif

Clay Shirky reconnaît avoir péché par optimisme. Mais il estime qu’Internet est capable, comme le montre l’expérience iranienne, d’inoculer à un régime autoritaire une « maladie technologique auto-immune ».

Publié dans le magazine Books, mars-avril 2010. Par Clay Shirky
Dans sa récente critique de mon point de vue, Evgueni Morozov va jusqu’à dire que je suis « le principal responsable de la confusion intellectuelle ambiante sur le rôle politique d’Internet ».Permettez, d’abord, un acte de foi élémentaire : la vie civique n’étant pas créée par la seule action des individus, mais par celle de groupes, la multiplication des téléphones mobiles et des connexions Internet va la remodeler, en changeant la façon dont les membres de la société interagissent.Certes, l’argument ne dit rien ou pas grand-chose du rythme, du mode ou de la forme finale que prendra cette transformation. Il existe un grand nombre de scénarios possibles, plus ou moins optimistes. Cependant, l’analyse de Morozov est une réaction à un courant spécifique de l’utopisme d’Internet. Selon ce modèle, l’effet des médias sociaux sur la vie des citoyens des régimes autoritaires sera rapide, irrépressible et positif – une sorte de 1989 numérique. Il nous conduit à anticiper l’importance des médias sociaux dans la démocratisation rapide de toute société.L’argument est simpliste, et j’admets avoir contribué à le nourrir en analysant les mécanismes par lesquels les citoyens peuvent coordonner l’action collective, sans faire état de la façon dont l’action publique visible fournit aussi aux régimes répressifs de nouvelles modalités de riposte. Morozov a raison de me critiquer pour ce déséquilibre, et pour l’optimisme injustifié qu’il engendre sur les médias sociaux comme force de démocratisation. Dont acte.Je voudrais néanmoins défendre une notion qui est aussi dans la ligne de mire de Morozov, l’idée que les médias sociaux améliorent les « cascades informationnelles » décrites par la politologue Susanne Lohmann. Voilà qui représente aussi une nouvelle dynamique de contestation politique, qui modifiera la lutte entre les insurgés et l’État, quand bien même l’État l’emporterait à chaque fois. La question reste ouverte de savoir si cela donnera un avantage aux soulèvements populaires dans les régimes autoritaires – c’est un point sur lequel Morozov et moi divergeons –, mais les nouvelles modalités de l’action publique coordonnée bouleversent, je crois, la donne.Le mécanisme décrit par Lohmann est simple : quand un petit groupe se lance dans l’action publique contre un régime, et que la réaction du régime est feutrée, cela fournit une information sur la valeur de la participation au groupe de citoyens qui a choisi de ne pas participer. Certains membres de ce groupe se joindront alors au prochain cycle de manifestations.Un nouveau manque de réaction du régime fournira une information supplémentaire au nouveau groupe d’indécis, accroissant ainsi la participation. Par conséquent, une réaction musclée du régime peut réussir à mater l’insurrection, mais elle risque aussi de contraindre, voire, dans des cas extrêmes, de délégitimer le régime. Si le régime tarde à réagir, il peut donc perdre la partie de deux manières : l’insurrection peut l’emporter, ou l’État peut l’emporter, mais à un coût prohibitif. Entre ces deux hypothèses, le régime peut aussi l’emporter en réprimant l’insurrection à bon compte.Avantage net pour les contestatairesAvant l’avènement des médias sociaux, l’effondrement du communisme en Europe de l’Est a fourni un exemple classique de réaction tardive et inefficace de…
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