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Iran : un test positif

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Clay Shirky reconnaît avoir péché par optimisme. Mais il estime qu’Internet est capable, comme le montre l’expérience iranienne, d’inoculer à un régime autoritaire une « maladie technologique auto-immune ».

Dans sa récente critique de mon point de vue, Evgueni Morozov va jusqu’à dire que je suis « le principal responsable de la confusion intellectuelle ambiante sur le rôle politique d’Internet ».

Permettez, d’abord, un acte de foi élémentaire : la vie civique n’étant pas créée par la seule action des individus, mais par celle de groupes, la multiplication des téléphones mobiles et des connexions Internet va la remodeler, en changeant la façon dont les membres de la société interagissent.

Certes, l’argument ne dit rien ou pas grand-chose du rythme, du mode ou de la forme finale que prendra cette transformation. Il existe un grand nombre de scénarios possibles, plus ou moins optimistes. Cependant, l’analyse de Morozov est une réaction à un courant spécifique de l’utopisme d’Internet. Selon ce modèle, l’effet des médias sociaux sur la vie des citoyens des régimes autoritaires sera rapide, irrépressible et positif – une sorte de 1989 numérique. Il nous conduit à anticiper l’importance des médias sociaux dans la démocratisation rapide de toute société.

L’argument est simpliste, et j’admets avoir contribué à le nourrir en analysant les mécanismes par lesquels les citoyens peuvent coordonner l’action collective, sans faire état de la façon dont l’action publique visible fournit aussi aux régimes répressifs de nouvelles modalités de riposte. Morozov a raison de me critiquer pour ce déséquilibre, et pour l’optimisme injustifié qu’il engendre sur les médias sociaux comme force de démocratisation. Dont acte.

Je voudrais néanmoins défendre une notion qui est aussi dans la ligne de mire de Morozov, l’idée que les médias sociaux améliorent les « cascades informationnelles » décrites par la politologue Susanne Lohmann. Voilà qui représente aussi une nouvelle dynamique de contestation politique, qui modifiera la lutte entre les insurgés et l’État, quand bien même l’État l’emporterait à chaque fois. La question reste ouverte de savoir si cela donnera un avantage aux soulèvements populaires dans les régimes autoritaires – c’est un point sur lequel Morozov et moi divergeons –, mais les nouvelles modalités de l’action publique coordonnée bouleversent, je crois, la donne.

Le mécanisme décrit par Lohmann est simple : quand un petit groupe se lance dans l’action publique contre un régime, et que la réaction du régime est feutrée, cela fournit une information sur la valeur de la participation au groupe de citoyens qui a choisi de ne pas participer. Certains membres de ce groupe se joindront alors au prochain cycle de manifestations.

Un nouveau manque de réaction du régime fournira une information supplémentaire au nouveau groupe d’indécis, accroissant ainsi la participation. Par conséquent, une réaction musclée du régime peut réussir à mater l’insurrect
ion, mais elle risque aussi de contraindre, voire, dans des cas extrêmes, de délégitimer le régime. Si le régime tarde à réagir, il peut donc perdre la partie de deux manières : l’insurrection peut l’emporter, ou l’État peut l’emporter, mais à un coût prohibitif. Entre ces deux hypothèses, le régime peut aussi l’emporter en réprimant l’insurrection à bon compte.

Avantage net pour les contestataires

Avant l’avènement des médias sociaux, l’effondrement du communisme en Europe de l’Est a fourni un exemple classique de réaction tardive et inefficace de la part du régime. Tiananmen, à l’inverse, représente un cas classique de réaction tardive mais efficace ; mais la transformation consécutive de l’État chinois continue d’être mue notamment par la conviction que, sans croissance économique continue, les forces qui avaient porté l’insurrection pourraient resurgir.


Mais tout cela se passait avant l’invention d’Internet et des téléphones portables. Qu’en est-il, aujourd’hui, de la capacité d’action de citoyens armés de ces outils ?


Morozov introduit les exemples de la Biélorussie et de l’Iran. Malheureusement pour les Biélorusses, les dirigeants de pays de faible importance géopolitique trouveront toujours plus facilement le moyen de museler les mouvements démocratiques, avec ou sans médias sociaux, que ceux de pays plus stratégiques. La situation de l’Iran est beaucoup plus complexe : le gouvernement dépend davantage de sa légitimité perçue, démocratique et théocratique. En outre, l’importance géopolitique de l’Iran est considérable à plus d’un titre. À l’évidence, les manifestations qui ont suivi les élections du 12 juin 2009 ont été facilitées par les médias sociaux. Twitter a capté l’attention des Occidentaux, mais les outils les plus efficaces furent les téléphones mobiles, qu’il s’agît d’envoyer des messages, des photos ou des vidéos.


Quand le régime est parvenu à couper les différents canaux de communication des manifestants, ceux-ci se retirèrent sur les toits pour crier des slogans dans la nuit. Cette action coordonnée n’eut besoin d’aucune technologie, mais elle avait été rendue possible par les preuves de solidarité données par les utilisateurs des médias sociaux pendant les manifestations. C’est pourquoi les chiffres sont trompeurs quand ils indiquent le tout petit nombre de gens qui exploitent les médias sociaux pour le changement politique. Les mouvements insurrectionnels, même en faveur de la démocratie, sont toujours, au début, l’affaire d’une minorité conduite par un petit groupe de jeunes instruits. Dans le cas iranien, une fois que l’information sur le mécontentement général se fut répandue en cascade, la coordination populaire est restée intacte, même après le verrouillage des outils qui avaient contribué à disséminer l’information.


Cela fait de la situation à Téhéran un test majeur. Comme d’habitude, l’État a plus de pouvoir que les insurgés, mais la contestation a réussi à transformer un mécontentement diffus en véritable mouvement de protestation, en partie grâce à ces outils. Moussavi et d’autres figures de l’opposition savent désormais qu’ils représentent une fraction significative de la population lorsqu’ils s’expriment. Et quand l’action de masse redevient possible, de nouvelles manifestations se produisent, comme on l’a vu le 4 novembre avec l’incroyable éruption d’un mouvement anti-Khamenei, attesté par des centaines de vidéos postées sur YouTube, en ce jour habituellement consacré aux rassemblements antiaméricains.


Il est impossible de savoir ce que nous réservent les prochains mois en Iran, mais le recours aux médias sociaux a déjà réussi plusieurs tests : il a permis aux citoyens de mieux se coordonner, de faire connaître au reste du monde la violence des milices bassidjis ou le meurtre de la chanteuse Neda Agha Soltan. En obligeant le régime à couper les moyens de communication, les manifestants ont inoculé à l’Iran une sorte de maladie technologique auto-immune. Quel que soit le désir d’un régime d’empêcher les contestataires de communiquer entre eux, une économie moderne ne peut fonctionner sans téléphone.


Plus les citoyens peuvent se réunir facilement, plus la faculté d’informer sur les atrocités commises par le régime est grande. Et plus les mesures d’automutilation prises par l’État – comme celle consistant à bloquer les téléphones portables – se traduiront par un avantage net pour les contestataires.


Ce texte est paru sur le site de Prospect le 11 décembre 2009.

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