Le site est en chantier pour vous permettre de retrouver toutes vos fonctionnalités.

Une Jane Austen dans le Japon médiéval

À la cour de Kyoto, au XIe siècle, les mœurs sont régies par le bouddhisme et l’amour courtois. Une femme y écrit un roman-fleuve, Le Dit du Genji. Ce texte continue de nous parler, tant les ressorts de la psychologie humaine affirment leur constance.

 


© Japan’s National Diet Library

Les estampistes de l’époque Edo ont abondamment illustré les épisodes du Dit du Genji, souvent à des fins parodiques.

Chef-d’œuvre japonais du XIe siècle considéré par beaucoup comme le premier roman de l’histoire, Le Dit du Genji traite avant tout de l’art de la ­séduction. Non qu’on y trouve des scènes de sexe : dans la prose de ­Murasaki Shikibu, les choses sont rarement explicites – elles sont suggérées, par allusions souvent ­nébuleuses. Ce qui compte dans les scènes de séduction, c’est l’art, la ­poésie – au sens propre d’ailleurs : la bonne façon de s’y prendre avec la femme désirée, c’est de lui faire parvenir des poèmes écrits sur du papier parfumé de la meilleure qualité par l’intermédiaire d’un messager vêtu avec élégance et d’un bon rang social. Si cette stratégie ­d’approche s’avère ­fructueuse, on échangera d’autres poèmes.

Une des raisons pour lesquelles le contact physique entre hommes et femmes est rarement décrit dans le Dit du Genji, c’est que les protagonistes de l’amour courtois ne se voient presque jamais distinctement, et en tout cas pas nus ; la nudité complète est rare, même dans l’art érotique traditionnel japonais. Les femmes de haut rang se tenaient dans la pénombre, derrière des rideaux, des paravents ou des panneaux coulissants. Être vue au grand jour, qui plus est ­debout plutôt qu’allongée à l’intérieur sous plusieurs couches de vêtements, aurait été incroyablement impudique pour une femme respectable. Les dames étaient dissimulées par des rideaux même quand elles parlaient aux membres masculins de leur famille. Un soupirant pouvait s’embraser à la vue d’une manche dépassant de la pénombre ou au simple bruissement de la soie ­derrière un ­paravent laqué.

Malgré tous ces obstacles, les gens ­parvenaient tout de même à leurs fins. Le Dit du Genji – dont Dennis Wash­burn vient de proposer une nouvelle traduction anglaise – montre que les hommes et les dames de cour de l’époque Heian (794-1185) avaient des mœurs souvent remarquablement légères. Les hommes de haut rang comme l’imaginaire prince Genji, héros priapique du conte à épisodes de Murasaki, étaient censés avoir plusieurs épouses et de nombreuses concubines. Genji, surnommé le Prince radieux, contracte son premier mariage à 12 ans, juste après la cérémonie de sa majorité. Les aventures avec les dames de cour et les suivantes étaient l’une des gratifications de la vie d’aristocrate. Des formes d’adultère plus discrètes en étaient une autre. Genji a, très jeune, une liaison passionnée avec la maîtresse de son père. Plus tard, son propre fils, ­Yugiri, s’éprendra de l’une de ses épouses. Et père et fils convoiteront de concert Tamakazura, une jeune fille que Genji a adoptée.

 

dit du genji

 

Pas étonnant dès lors que même les empereurs n’aient jamais su avec certitude qui était leur véritable géniteur. La question est très sensible dans le ­Japon ultra-impérialiste des années 1930, époque où le romancier Junichirô Tanizaki traduit Le Dit du Genji en japonais moderne. Il expurge de ce fait le texte de toutes les références à un souverain censé appartenir à la lignée impériale mais qui est en fait issu de la liaison de Genji avec la maîtresse de son père.

Ce que l’on attendait avant tout d’un gentilhomme noble, c’était qu’il ait du style. Séduire la femme d’un autre était pardonnable ; un mauvais poème, une calligraphie maladroite ou un parfum inapproprié ne l’étaient pas. Ivan Morris, le grand spécialiste de la culture japonaise, écrit dans The ­World of the Shining Prince (1) qu’en dépit de l’influence du bouddhisme « la société de l’époque Heian était régie par le style plutôt que par les principes moraux, et la beauté physique y tenait généralement lieu de vertu ».

 

Je ne suis pas sûr que ce soit tout à fait exact. La croyance bouddhiste en la réincarnation faisait de la beauté, sous toutes ses formes, un témoignage de ­vertu dans une existence antérieure. Avoir une belle calligraphie ou un talent pour la poésie était la marque d’une bonne réputation dans une vie précédente comme dans celle-ci. Un prêtre du Dit du Genji décrit ainsi une jeune femme : « Elle est vraiment splendide, n’est-ce pas ? C’est certainement en ­récompense de ses bonnes actions dans une autre vie qu‘elle a été dotée de cette beauté. » Le prince Genji lui-même est décrit comme de si belle allure que «  les autres hommes en venaient à regretter qu’il ne fût pas une femme. Sa beauté était telle qu’il aurait été injuste de la comparer à celle des plus jolies femmes de la cour ».

Tout cela montre qu’il s’agissait d’une société plutôt décadente. L’idéal aristocratique de beauté masculine – beaucoup de parfum, un visage arrondi, la peau lisse, des tenues somptueuses – était proche de l’idéal féminin. Cette atmosphère de décadence à l’apogée de l’ère Heian laisse aussi penser à la fin prochaine d’un régime – un monde, selon Genji, « où toutes choses semblent sur le déclin ».

Moins de deux siècles plus tard, la ­noblesse de la cour de Heian –égocentrique, absorbée par les rituels et les raffinements des intrigues de palais, ignorante du monde extérieur et surtout affligée d’un ennui mortel – serait ­balayée par des clans provinciaux vigoureux, ­notamment les samouraïs, avec leur code guerrier et leurs idéaux martiaux. Mais à l’époque de Genji, au début du XIe siècle, la capitale impériale (l’actuelle Kyoto) rayonnait encore. Quiconque avait la malchance de vivre en province était jugé trop peu raffiné pour être pris au sérieux.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Le sens du style était intimement lié à celui de la hiérarchie. Tout dépendait de celle-ci : les préséances sur la voie publique, la couleur des vêtements, la possibilité de devenir l’épouse d’un noble plutôt que sa simple concubine. Et la position hiérarchique reflétait aussi le karma : un rang élevé était consi­déré comme une vertu héritée d’un bon comportement dans une vie antérieure. C’est ainsi que les classes dominantes justifiaient leurs privilèges.

Le roman montre que les relations sexuelles ne relevaient pas seulement d’un jeu libertin complexe mais aussi d’une impitoyable stratégie. La politique de l’époque Heian était fondée sur les alliances. Les empereurs régnaient en théorie sur le Japon, mais le véritable pouvoir était pour l’essentiel exercé en coulisses par le clan Fujiwara. D’où la nécessité pour les filles Fujiwara d’épouser des princes impériaux, dont certains deviendraient un jour empereurs. Ainsi, les Fujiwara contrôlaient le trône et gouvernaient le pays, ou du moins les régions à proximité de la capitale impériale.

 

Murasaki Shikibu – ce n’est pas son véritable nom mais un surnom, celui du grand amour de Genji – appar­tenait à une branche cadette du clan Fujiwara. Son père était un gouverneur provincial qui, chose inhabituelle pour l’époque, transmit sa grande connaissance de la littérature chinoise à sa studieuse fille. Normalement, seuls les hommes écrivaient en chinois, signe de leur rang supérieur, tandis que les femmes s’en tenaient au japonais – ­raison pour ­laquelle les premiers auteurs de prose en japonais furent des femmes de haute naissance, comme l’étaient leurs lecteurs. Les fameuses Notes de chevet, recueil des réflexions d’une dame d’honneur de la cour, Sei Shonagon (2), datent d’ailleurs plus ou moins à la même époque que Le Dit du Genji.

On ne sait pas grand-chose de la vie de Murasaki. La position de son père n’était ni assez prestigieuse ni assez stable pour qu’elle puisse évoluer dans les hautes sphères. Elle se maria sur le tard avec un homme beaucoup plus âgé qu’elle – dont elle n’était sans doute pas l’épouse principale. La légende veut qu’elle ait entamé la rédaction de son roman après la mort de son mari. Même si son rang aurait dû l’exclure des cercles de la cour, sa réputation littéraire lui donnait accès au ­salon de l’impératrice, où elle se sentait rarement à sa place. Sa position périphérique, qui a été celle de tant d’autres écrivains après elle, lui fournit un excellent poste d’observation. Murasaki observe les manœuvres sexuelles, les intrigues sociales, les tractations matrimoniales, le tourbillon d’affronts et de flatteries autour d’elle avec le regard pénétrant, souvent sardonique, et toujours averti d’une Jane Austen médiévale. Sa vision bouddhiste de la nature fugace de la vie et de la vanité des affaires humaines ajoute un soupçon de mélancolie à sa prose aristocratique fleurie.

Le Dit du Genji est un livre imposant (plus d’un millier de pages), constitué de 54 chapitres plus ou moins reliés entre eux qui retracent les histoires de quatre générations. Comme la qualité littéraire du texte est inégale, on a souvent mis en doute son attribution. De l’avis de certains spécialistes, quelqu’un d’autre aurait terminé le livre après le décès de Mura­saki. Au moins un de ses traducteurs récents, Royall Tyler, juge peu solides les preuves en faveur d’un auteur unique. D’autres, comme Dennis Washburn, dernier traducteur en date et professeur de littérature asiatique au Dartmouth College, penchent pour un seul auteur : malgré sa longueur, Le Dit du Genji possède une unité de style et de sensibilité qui semble conforter cette thèse.

 

Le manuscrit original a disparu. Des fragments de texte survivent dans un rouleau peint du XIIe siècle, mais les éditions modernes se fondent sur la compilation faite au XIIIe siècle par le poète ­Fujiwara no Teika. Une dizaine de milliers de livres auraient été consacrés au Dit du Genji, sans compter d’innombrables études universitaires, commentaires et monographies. Plusieurs écoles de pensée s’affrontent à son propos ­depuis au moins le XIIe siècle.

La principale difficulté pour traduire l’ouvrage, en japonais moderne comme dans d’autres langues, réside dans le carac­tère extrêmement évasif du japonais de cour de l’époque Heian – pas seulement la langue, mais aussi les nombreuses références et allusions. Chaque page est parsemée de poèmes ou ­d’expressions évoquant des sources littéraires chinoises ou japonaises qu’un esthète du XIe siècle se serait flatté de détecter, mais qui échappent à la plupart des Japonais d’aujourd’hui, sans parler des lecteurs étrangers. Le nom des personnages constitue un problème supplémentaire. Comme il était jugé discourtois d’appeler les gens par leur nom de naissance, la plupart des personnages du Dit du Genji ne sont identifiés que par leur rang. Les traducteurs contournent le problème en utilisant des surnoms issus soit des poèmes composés par les personnages, soit de leur environnement physique, soit de leurs particularités : la dame Rokujo habite une demeure sur Rokujo, c’est-à-dire la Sixième Avenue ; la dame Fujitsubo habite le Fujitsubo, le clos aux Glycines. Niou, le petit-fils de Genji, un séducteur à la beauté ravageuse, est connu sous le nom de Prince parfumé en raison de son odeur délicieuse (niou en japonais). Une traduction littérale du Dit du Genji serait illisible. L’imprécision, si poétique en japonais, serait purement et simplement incompréhensible pour le lecteur occidental. Tout l’art est de rendre la saveur du style lyrique de Murasaki en rendant ce qu’elle voulait dire avec un minimum de précision. Mais comme souvent on ne sait pas ce qu’elle voulait dire, il faut deviner ou interpréter.

Une des raisons pour laquelle le texte coule si facilement, c’est que Murasaki enchaîne sans heurts poésie et exposés, monologues intérieurs et apartés de l’auteure. Mais cela aussi complique la traduction, car on ne sait pas toujours qui s’exprime à un moment donné. Bien sûr, chaque traduction reflète l’époque où elle a été effectuée. Il en va de même des interprétations du texte. Les érudits de l’époque Kamakura (1185-1333), plus austère, portèrent un regard moralisateur sur la culture courtoise Heian et sur le livre qui en est la plus fameuse expression. Ils interprétèrent Le Dit du Genji comme un conte moral sur la nature éphémère et la vanité de la vie profane, thème bouddhiste qui imprègne tout le livre. Dans le roman, bon nombre de femmes, meurtries par leurs aventures amoureuses, se font nonnes. Genji lui-même exprime souvent – sans beaucoup de conviction, il est vrai – le désir de se retirer dans une vie de contemplation. Mais il est trop tenté par les attraits du monde pour y renoncer. Le fait que Murasaki ait dépeint ceux-ci de façon si séduisante sera jugé plutôt scandaleux lorsque les valeurs des samouraïs et la moralité confucéenne se seront imposées à leur tour.

 

Ivan Morris explique que les érudits japonais de la vieille école avaient tendance à rejeter l’époque Heian, qu’ils considéraient comme licencieuse et immo­rale, tout comme les victoriens ­décriaient la liberté de mœurs de l’époque élisabéthaine. Et pourtant, Le Dit du Genji sera bientôt considéré comme emblématique de la culture japonaise et deviendra, à l’époque moderne, un motif de fierté patriotique.

À l’époque Edo (1603-1868), période où la classe commerçante hédoniste exerce autant d’influence culturelle que celle, plus ascétique, des samouraïs, Le Dit du Genji fait partie du bagage obligatoire d’une personne bien née, au même titre que la cérémonie du thé et l’art floral. Washburn nous apprend que dans la dot des jeunes filles figuraient des éditions illustrées du Dit du Genji. L’attrait du chef-d’œuvre de l’époque Heian auprès des marchands de l’époque Edo devait beaucoup à ce style aristocratique que les nouveaux riches admiraient tant.

 

C’est précisément parce que le livre avait le statut de classique de la haute culture que les romanciers de l’époque Edo eurent envie d’en faire des pastiches. Le plus célèbre, écrit au XIXe siècle par Ryutei Tanehiko, s’intitule « Un ­Genji rural, par une fausse Murasaki ». Ce texte, très vaguement inspiré du récit original, poussa les artistes à produire des gravures érotiques appelées shunga. L’une de ces séries, réalisées par Utagawa Kunisada dans les années 1830, dépeint avec force détails les différents personnages du Dit du Genji en flagrant délit. Elle s’intitule « L’ardente Murasaki trouve le plaisir en cinquante chapitres et plus ». Plus d’un siècle auparavant, l’estam­piste Hishikawa Moronubu avait réalisé une version du Dit du Genji tout aussi provocante, intitulée « L’oreiller parfumé de Genji », avec des amants en tenue de l’époque Heian et un texte ­emprunté à l’œuvre originale. À l’époque Edo, il était aussi de coutume pour les prostituées de prendre le nom d’amantes célèbres du Genji. À l’instar de leurs clients commerçants, les courtisanes aimaient se donner des airs de grandeur – peut-être aussi pour se moquer d’eux.

Tout cela est bien éloigné du monde courtois de Murasaki et, plus encore, de la culture du Japon contemporain, sans mentionner celle de l’Occident. Et pourtant, le Dit du Genji nous parle encore, même si l’on ne s’intéresse pas particulièrement à l’histoire japonaise. C’est sans doute parce que, sous la surface d’une culture éloignée et souvent étrange, les personnages millénaires de Murasaki expriment des émotions qui nous sont familières.

Dans la société polygame du XIe siècle, où les femmes étaient contraintes de partager l’affection de leur mari avec des ­rivales, les sentiments n’étaient pas moins vulnérables qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les superbes jeunes femmes invitées par des nobles comme Genji à vivre en concubines sous leur luxueuse protection redoutaient souvent les conséquences : que penseraient d’elles les autres femmes ? La nouvelle venue n’aurait-elle pas à pâtir de leur jalousie, surtout si elle était plus jeune et jolie ? Des appréhensions souvent parfaitement légitimes.

Tanizaki écrit que les écrivains japonais ont découvert l’amour romantique dans la littérature européenne – avant, ils ne connaissaient que l’attirance sexuelle. Il n’a sans doute pas tort, à en juger par le ton désabusé des romans japonais des XVIIe et XVIIIe siècles, qui ont pour cadre les quartiers chauds de Kyoto et d’Edo. Voir des hommes du XIe siècle jurer un amour éternel à des femmes qu’ils ont à peine vues peut nous sembler bizarre. Néanmoins, Le Dit du Genji ­révèle des sentiments bien plus complexes, et cepen­dant faciles à reconnaître.

Genji est le don Juan type, surtout dans ses jeunes années. Il aime les défis. Une femme qui décide de devenir prêtresse est particulièrement tentante, de même qu’une jeune fille destinée à épouser l’empereur (ce qui provoque une péripétie qui manquera conduire Genji à sa perte). Le grand séducteur est aussi vaniteux qu’une diva. Murasaki attache beaucoup plus d’importance à la beauté physique de son héros qu’à celle de ses conquêtes féminines, lesquelles sont surtout célébrées pour leurs nobles manières et leurs prouesses calligraphiques. Genji peut aussi être pervers. Dans le chapitre ­intitulé « Les lucioles », il s’amuse à ­organiser une rencontre amoureuse entre son demi-frère et sa fille adoptive, pour laquelle il éprouve lui-même du désir. Pétrifiée, soucieuse de ne pas être vue, la jeune fille se réfugie aussitôt derrière un rideau ; Genji ouvre un sac contenant des lucioles qui, à sa grande honte, lui éclairent le visage, la donnant à voir à tous.

Murasaki est une auteure trop talentueuse pour faire de ses personnages des êtres entièrement bons ou mauvais. Comme tous les humains, ils peuvent être les deux à la fois. Genji aime toutes ses femmes à sa façon. Au contraire de bien des don Juan, il s’avère aussi loyal d’une certaine manière : il prend soin des femmes même une fois qu’elles ont perdu tout intérêt amoureux à ses yeux. Rien de cela ne contredit la théorie de Tanizaki sur l’amour prémoderne au Japon. Ce qui la contredit, en revanche, c’est la relation de Genji avec la Murasaki du récit, qui devient plus intense au fil du temps. Il sera dévasté par sa mort prématurée, qui donne lieu à l’une des scènes les plus émouvantes du livre. Tout à coup, la vie n’est plus un jeu.

À certains égards, Genji fait penser à l’un de ces aristocrates du XVIIIe siècle des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, qui se retrouvent pris au piège de leurs sentiments alors qu’ils pensent avoir la maîtrise totale de leurs divertissements érotiques. Sa mère étant de naissance roturière, Murasaki ne peut pas être l’épouse principale de Genji. Comme concubine, sa position sociale est vulnérable. Malgré sa jalousie, elle tolère que Genji épouse par devoir une jeune fille d’un rang supérieur, et ­supporte aussi toutes ses infidélités.

La tristesse de Murasaki et les remords de Genji sont admirablement décrits. Le protocole oblige Genji à passer les trois premières nuits avec sa nouvelle épouse. Il dit à Mura­saki (dans la traduction de Washburn) :« “Ce soir, c’est la troisième nuit. Il me faut y aller. Mais c’est vraiment la nuit que vous devez me pardonner de ne pas vous consacrer. Je me haïrais si, après cette nuit-ci, je laissais quoi que ce soit déranger encore notre relation.” Déchiré par des émotions contradictoires, il semblait souffrir d’un authentique chagrin. Murasaki eut un sourire désabusé : “Si votre propre cœur est indécis, alors comment donc saurais-je, moi, ­résoudre votre dilemme ? Je me demande quel sera votre choix, au bout du compte.” Comme cela ne servait à rien d’en dire plus, Genji eut honte et s’allongea à plat ventre, le visage dans les mains. »

 

Quand Genji ne se résout pas à la quitter, Murasaki le rappelle doucement à ses devoirs. Elle lui dit : « Votre hésitation donnera aux autres une fausse impression ; c’est moi que l’on plaindra. » Les mœurs ont changé, la psychologie humaine beaucoup moins.

Une des étrangetés du Dit du ­Genji pour le lecteur d’aujourd’hui, c’est que les deux personnages principaux, Genji et Murasaki, meurent à mi-livre. Les ­personnages centraux du récit deviennent alors deux jeunes hommes qui convoitent la même femme, ce qui la mène au bord du suicide. Le premier est Niou, le Prince parfumé, le petit-fils de Genji, un homme à femmes creux mais séduisant. Le second, son ami Kaoru, tout aussi parfumé mais beaucoup plus effacé, est officiellement le fils de Genji mais en fait le fruit de la liaison entre un autre homme et la plus jeune épouse de Genji.

Murasaki fait à nouveau entendre les échos d’aventures précédentes. Kaoru est le type même du parangon de vertu qui se targue de rectitude morale tout en déplorant sa timidité sexuelle. Il envie à Niou sa facilité avec les femmes, tandis que Niou lui envie l’intensité de ses sentiments. Kaoru est torturé par son amour malheureux pour la fille de son mentor, un prince âgé qui s’est retiré en ermite à la campagne. La fille meurt jeune, et Kaoru, fou de chagrin, pense à rompre ses liens avec la société des hommes et à suivre l’exemple de son maître ; mais, tout comme Genji, il est incapable de franchir le pas.

C’est alors qu’apparaît une ravissante demi-sœur de l’ancien amour de Kaoru, Ukifune. Kaoru en tombe amoureux, cherchant à ressusciter son ancienne passion. Elle ne l’aime pas vraiment, mais le respecte en tant qu’homme noble et droit qui pourrait la protéger. Une nuit, Niou, qui ne sait pas de qui il s’agit mais l’épie à travers un rideau à demi tiré, tente de la séduire. Craignant de perdre Ukifune, Kaoru l’expédie dans une cachette. Niou la retrouve et arrive, cette fois par la ruse, à ses fins. Il éveille la passion d’Ukifune, mais celle-ci est terrifiée à l’idée de perdre le noble Kaoru. La mort semble être la seule solution.

La mort apparente par noyade d’Ukifune laisse les deux prétendants éplorés (les hommes pleurent beaucoup dans Le Dit du Genji). Mais Ukifune ne meurt pas. Elle est sauvée par un groupe de pèlerins. Prétendant avoir oublié son passé, elle prononce ses vœux et tourne le dos à ce vain monde. Dans le dernier chapitre, « Le pont flottant des songes », Kaoru, averti de sa réapparition, lui envoie par l’intermédiaire de son jeune frère un message où il la supplie de revenir. Elle refuse. Il soupçonne un autre homme de la ­cacher.

Cette conclusion abrupte a donné corps à la théorie que le livre ­serait inachevé. Peut-être bien. À moins que cette fin ouverte ne ­signifie que la vie continue, en cycles infinis, tandis que nous luttons en vain pour nous affranchir des plaisirs éphémères et des chagrins de notre brève existence. Les songes dont il est question dans le titre du dernier chapitre renvoient peut-être à l’art du roman ou bien au caractère illusoire de la vie humaine. Mais si Le Dit du Genji demeure, c’est parce que son auteure sait faire vivre l’illusion.

 

— Cet article est paru dans The New Yorker le 20 juillet 2015. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Kodansha USA, 1994.

2. Gallimard, 1985.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Dit du Genji de Murasaki Shikibu, Verdier

SUR LE MÊME THÈME

Littérature Dans les griffes de Béhémot
Littérature L’amour aux temps de Ceausescu
Littérature Seconde Guerre mondiale : peut-on être juif et hongrois ?

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.