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Khalat, une odyssée syrienne

Une illustratrice italienne met en images le journal intime d’une jeune Kurde syrienne, contrainte de prendre le chemin de l’exil avec sa famille. Chronique d’un épuisant périple, du début de la guerre civile, en 2011, à l’installation en Allemagne, en 2015.


En 2011, Khalat n’a pas encore 20 ans. Elle rêve de s’enfuir avec son jeune prof de littérature française par exemple, dont elle s’est entichée, puis de devenir écrivaine, journaliste ou enseignante, de vivre loin et de ne revenir dans sa Syrie natale que pour voir de temps à temps ses parents et son frère aîné, son idole et mentor Muhsen. « L’avenir est un éventail de possibilités », lui dit ce dernier, alors que son vieux père ne rêve, lui, que de lui trouver un mari. Ainsi allait la vie à ­Qamichli, la « capitale » du Kurdistan ­syrien, avant que le pays bascule dans une guerre civile sanglante.

 

Khalat et sa famille sont kurdes, comme la plupart des habitants de cette région du nord-est de la Syrie. Pendant des décennies, sous le régime de Hafez al-Assad puis de son fils Bachar, ils ont vécu en citoyens de seconde zone. Il leur était interdit de parler leur langue en public, de célébrer leurs fêtes. « Les Arabes nous ont traités comme des chiens, maintenant c’est à eux de payer », s’emporte Muhsen. Mais, alors que la ­colère commence à gronder un peu partout dans le pays – la ville de Deraa, dans le Sud, s’embrase en mars 2011 et donne le coup d’envoi du « printemps syrien » –, Khalat s’envole pour Damas, où elle s’inscrit à l’université et découvre Rimbaud et Prévert.

 

Entre-temps, la révolte a gagné ­Qamichli : en octobre, lors des obsèques d’un militant kurde assassiné, la police tire sur la foule. Il y a des morts, mais les Kurdes se soulèvent, et leur milice, les Unités de protection du peuple (YPG), prend le contrôle de la ville et tente de la défendre face aux assauts de l’armée régulière et des djihadistes du Front al-Nosra et du groupe État islamique. Bientôt, ­Qamichli se retrouve, comme d’autres villes ­syriennes, en quasi-état de siège. Que faire ? Après avoir longuement hésité, Khalat et ses parents décident de prendre le chemin de l’exil. Leur long ­périple va d’abord les mener dans le camp de réfugiés de Domiz, dans le nord de l’Irak, où ils vont passer plusieurs mois. Puis, de Turquie, ils vont gagner la Grèce par la mer, traverser les Balkans, passer en Autriche après avoir échappé aux gardes-frontières hongrois et enfin s’installer en Allemagne.

 

Entre 2011 et 2015, Khalat a tenu un journal intime. L’humanitaire italien ­Davide Coltri l’a reproduit dans son ­recueil de témoignages d’exilés et d’apatrides Dov’è casa mia (« C’est où chez moi ? »), paru début 2019 en Italie. Et ­voilà à présent que la jeune illustratrice milanaise Giulia Pex le met en images (Davide Coltri apparaît brièvement dans son livre sous les traits de Paolo). Le récit de Khalat, à la fois réaliste et éminemment subjectif, est précieux ne serait-ce que parce qu’il nous rappelle que la « vague migratoire » dont on parle sans ­arrêt depuis 2011 est composée d’hommes, de femmes et d’enfants aux destins à la fois similaires et uniques.

 

Croqué avec beaucoup d’empathie et de délicatesse par Giulia Pex, le récit de Khalat donne à voir sans emphase ni voyeurisme la réalité humaine, presque intime, d’un exode qui est aussi celui de centaines de milliers de malheureux partis d’Afrique, d’Afghanistan, d’Iran et d’ailleurs. Le livre jette aussi une lumière crue sur le destin de ces Kurdes syriens, parias parmi les parias, qui n’ont jamais été aussi loin de voir se réaliser leur rêve d’un grand Kurdistan réunissant leurs frères et sœurs de Turquie, d’Irak et d’Iran.

 

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LE LIVRE
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Khalat de Giulia Pex, d’après une histoire de Davide Coltri, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Presque Lune éditions, 2020

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