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Le Kurdistan


En retirant les forces spéciales américaines de la frontière turco-syrienne, la Maison Blanche a signé l’abandon de ses alliés kurdes. La Turquie a lancé une offensive mercredi 9 octobre contre ces combattants que le président Erdogan qualifie de « terroristes ».

Turcs et Kurdes s’affrontent depuis des siècles. Dans cet article paru le 31 janvier 1840 dans le Journal des débats politiques et littéraires, Xavier Raymond retrace, avec le concours de deux voyageurs européens ayant mis par écrit leurs pérégrinations au Kurdistan, l’histoire de cette région malmenée et malaimée. Il en profite également pour relater deux jolies légendes concernant ses origines.

Entre les nations mal famées de l’Asie, et c’est une catégorie malheureusement très nombreuse, les populations qui ont habité ou qui habitent aujourd’hui les montagnes du Kurdistan se sont distingués de tout temps par une réputation également mauvaise, quels qu’aient été les religions et les peuples, mis en rapport avec elles par le hasard des vicissitudes humaines.

Xénophon n’avait sans doute pas donné grande idée aux Grecs de ces farouches Karduques qui incommodèrent si fort la retraite des Dix Mille. Les Romains qui virent déboucher de ces montagnes les innombrables essaims des cavaliers parthes, si redoutables aux légions, ne se sont pas épargnés pour faire à leurs ennemis une triste renommée de perfidie et de cruauté. Stupide comme un Kurde, disent aujourd’hui familièrement les Turcs à qui le prophète n’a pas enseigné la parabole célèbre de l’homme qui aperçoit une paille dans l’œil de son voisin ; voleur comme un Kurde,disent les marchands syriens d’Alep, les Arméniens d’Erzferoum, les Persans de Tauris et d’Ispahari, car tous ils ont eu à souffrir du pillage de quelque caravane dévalisée par ces bandes de pasteurs que la mauvaise saison ramène dans les pays de plaines au grand détriment du commerce et de la sécurité des communications. Pour nous, vulgaire public européen, nous ne pouvons avoir que de bien faibles notions sur ces peuplades ; elles n’ont pour ainsi dire pas d’histoire ; elles n’ont ni langue, ni littérature originales, et partant elles ont été assez négligées de nos orientalistes, chargés de nous éclairer sur le compte des peuples asiatiques. Le nom des Kurdes n’est le plus souvent parvenu jusqu’à nous que par la rumeur des siècles, les malédictions des peuples voisins et celles de presque tous les voyageurs qui ont approché de loin ces redoutables montagnes, ou enfin par les bulletins de victoires que nous apportait périodiquement te correspondance du Levant, alors qu’il existait une armée turque, se couvrant officiellement de gloire tous les jours aux dépens des Kurdes sanguinaires et belliqueux.

Pour qui aimerait à discuter les opinions reçues et la sagesse traditionnelle des nations, il serait donc difficile de trouver un peuple qui eût plus que les Kurdes besoin d’une réhabilitation complète. Peut-être ne serait-ce pas une tâche irréalisable si l’on savait tirer éloquemment parti du témoignage que rendent des Kurdes sir John Malcolm et M. Claudius Rich, les deux voyageurs européens qui, à notre connaissance du moins, ont fait le plus long séjour dans le Kurdistan, et qui tous deux ont rendu les plus grands et les plus véritables services à la science asiatique. M. Rich surtout, qui a fait plusieurs voyages dans le Kurdistan, et qui a consacré une année presque entière à sa dernière excursion dans ce pays, s’exprime en maint endroit de son livre de la manière la plus avantageuse sur l’intelligence et le caractère des Kurdes. Nous ne citerons qu’un seul passage :

« Ce n’est pas sans un vif regret que je quitte le Kurdistan. J’y ai trouvé, contre toute attente, les meilleures gens que j’aie jamais rencontrées pendant mon long séjour dans le Levant. Là je me suis uni à quelques personnes par les liens d’une véritable amitié, et je dois dire que non seulement ces personnes, mais tout le monde, m’a traité avec une loyauté, une bonté, une hospitalité entière dont le souvenir durera pour moi autant que la vie. »

Qu’on se rassure cependant ; nous ne voulons pas entreprendre le panégyrique des Kurdes, tâche au-dessus de nos forces, discussion sans intérêt pour le lecteur. En citant cette longue nomenclature d’accusations, notre seul but a été de faire sentir qu’au moment où les intelligences les plus vulgaires se préoccupent des révolutions dont l’Asie deviendra le théâtre dans un prochain avenir, il est désormais impossible d’écarter de ses prévisions des populations robustes et guerrières qui touchent presque à la frontière russe, qui occupent une enclave inexpugnable au milieu des Etats de la Porte-Ottomane, du vice-roi d’Egypte et de la Perse, qui ont répandu l’effroi de leur nom à Damas, à Alep, àErzeroum, à Tauris, à Ispahan, à Bagdad, les plus grandes villes de l’Asie, les principaux centres des communications pour le commerce, les idées et les hommes.

Quel est donc ce pays ?

Quelles sont les populations qui l’habitent ?

Les Kurdes occupent le centre et la plus grande partie de cette immense chaîne de montagnes qui descend du pays des Tcherkesses jusque sur la côte orientale du golfe Persique, et sépare d’une manière si précise l’Asie occidentale du centre de ce vaste continent. En lisant les descriptions qui nous ont été données par les voyageurs, ou même en jetant simplement les yeux sur la carte, on ne peut retenir un mouvement d’admiration et d’effroi en songeant aux terribles convulsions naturelles dont toute cette région a été le théâtre. Au Nord c’est la mer Noire qui a percé quarante lieues de montagnes pour s’épancher dans la Méditerranée ; ce sont les mers Caspienne et Aral dont la présence est inexplicable et dont la persistance semble miraculeuse, car elles sont à grand’ peine alimentées par de rares cours d’eaux, et entourées de sables qui devraient laisser filtrer leurs eaux ou les absorber par l’évaporation pendant les chaleurs dévorantes de l’été. A l’Est et à l’Ouest ce sont les déserts de la Syrie, de l’Arabie et de la Perse, encore tout imprégnés de sel et de détritus marins ; au Sud c’est le golfe Persique qui déchire le continent sur une étendue de plus de mille lieues carrées. Ainsi, à chaque pas, on trouve les traces des révolutions les plus violentes dont les dernières secousses se font encore sentir par des tremblements de terre qui détournent les cours des fleuves, font écrouler des montagnes et renversent les villes. Il y a quelques siècles à peine qu’une de ces catastrophes porta dans la mer Aral les eaux de l’Oxus qui jusque là s’étaient écoulées dans la mer Caspienne. Bagdad, Mossul, les villes de la Géorgie, de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan ont toutes plus ou moins souffert de ces terribles commotions. Sir John Malcolm, dans ses instructifs et amusants Sketches of Persia, nous apprend qu’un tremblement de terre détruisit complètement la ville de Tauris, il y a de cela soixante-dix ou quatre-vingts ans.

Les personnes qui voudront parcourir le livre de M. Rich y trouveront un paysage de l’aspect le plus sauvage et le plus tourmenté, c’est la vue d’un couvent chrétien établi à quelques lieues de l’ancienne Ninive au milieu de montagnes bouleversées par des tremblements de terre. Si les traditions du Shah Nameh indiquent le Mazandêràn comme le séjour de géants et de génies qui se jouent à déplacer les montagnes, ne doit-on pas trouver l’origine de ces croyances populaires dans le souvenir d’événements qui se répètent encore trop souvent sous nos yeux ?

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Les montagnes que la nature a produites au milieu d’une contrée si violemment agitée par elle sont en complète harmonie avec les scènes terribles qui leur ont donné naissance. Les voyageurs qui renoncent quelquefois à les décrire les comparent presque tous, pour l’aspect général, à celui d’une mer en fureur que l’in fluence d’une volonté toute puissante aurait subitement pétrifiée. Aussi renferment-elles en mille endroits des escarpements inabordables, des défilés où le cavalier kurde, malgré sa téméraire hardiesse, n’ose s’engager qu’en mettant pied à terre. Un Tartare qui avait par couru la route de Bagdad à Van, et qui voulait donner à M. Rich une idée des difficultés qu’il avait rencontrées dans son périlleux voyage, lui racontait qu’en arrivant dans les montagnes qui touchent au lac de Van, « il avait été regardé comme une merveille par les habitants qui ne croyaient pas à la possibilité de traverser leur pays à cheval ; quand il descendit dans la ville de Van, le gouverneur et les plus âgés des habitants lui affirmaient qu’on n’avait jamais vu un seul cavalier descendre des cimes impraticables de la province de Hakkari. » Si l’on ne rencontre pas partout dans le Kurdistan des contrées aussi difficiles, toujours est-il vrai que les montagnes y sont généralement élevées ; et, bien qu’on n’en signale encore aucune qui soit couronnée de glaces éternelles, on peut cependant voir qu’il s’y forme de grands dépôts de neige, à en juger par les lacs qu’elles alimentent (le lac d’Ourmia à plus de trente lieues de long sur dix ou douze de large), par les grands fleuves qui descendent de leurs sommets, l’Araxe, l’Euphrate et le Tigre, par les nombreux cours d’eau, qui serpentent dans toutes leurs vallées et interrompent souvent les communications, dont elles seraient au contraire les instruments les plus actifs pour des peuples éclairés. Quelques districts sont couverts de belles et épaisses forêts ; mais c’est l’exception. Les pentes des montagnes n’offrent presque toujours que des pâturages incultes aux innombrables troupeaux des nomades, tandis que la culture n’a pu s’étendre au-delà des vallées où la fonte des neiges précipite la terre végétale arrachée aux flancs des montagnes.

Si maintenant on se pénètre bien de ces circonstances naturelles qui ont dû exercer une influence majeure sur les destinées de ce pays, si l’on rapproche ces circonstances des événements dont l’histoire nous a conservé le souvenir, il ne sera pas difficile de se faire une idée exacte de la manière dont se sont formées les populations qui habitent aujourd’hui le Kurdistan, et des nécessités qui les ont maintenues dans un état voisin de la barbarie. Ce pays en effet s’est trouvé sur la route de tous les grands conquérants qui ont révolutionné l’Asie ; mais à tous il a présenté des difficultés d’occupation si considérables, qu’aucun n’a pu s’y établir. Ce fut donc un lieu de refuge assuré pour les vaincus de toutes les époques, et ils sont venus successivement occuper par petits détachements quelque pâturage abandonné, quelque retraite inaccessible où il leur était toujours facile de se défendre contre des tribus isolées et peu nombreuses. Alexandre parut comme un éclair dans ces montagnes lorsqu’il vint battre Darius auprès d’Arbelles ; mais après lui le Kurdistan échappa complètement aux Grecs qui cependant fondèrent des royaumes de quelque durée jusque dans l’Afghanistan ; les Romains virent leurs conquêtes arrêtées sur les bords du Tigre ; les Arabes traversèrent, sans s’y arrêter, les montagnes qui sont à l’est de Bagdad pour aller conquérir la Perse, et quand après les invasions des Tartares les empires de Perse et de Turquie eurent pris une assiette définitive, ils ne purent malgré les efforts de plusieurs siècles soumettre le Kurdistan à leur autorité immédiate. Enfin, dans les temps modernes, Nadir-Shah vint à deux reprises assiéger inutilement Mossul et Bagdad ; plus récemment encore Abbas Mirza, le père du prince aujourd’hui régnant, fit aussi dans ces montagnes plusieurs campagnes qui n’eurent pas plus de résultats que n’en avaient eus les expéditions dirigées par Aga Mohammed Khan, l’oncle et le prédécesseur du feu roi de Perse.

Quant aux derniers efforts qu’ont faits les Turcs, on sait aujourd’hui apprécier à leur juste valeur les victoires remportées par Reschid-Mehemet-Pacha et les troupes régulières du sultan Mahmoud. Toutes ces tempêtes ont amoncelé dans le Kurdistan les débris de presque tous les peuples et toutes les religions de l’Asie. Ou y rencontre des Arabes Ismaéliens dont l’histoire est inconnue, des musulmans chiites, des Yezidis dont les idées religieuses semblent enveloppées d’un voile impénétrable et que les uns assimilent aux Druses de la Syrie, tandis que les autres les représentent comme issus des anciens disciples de Zoroastre et des adorateurs du feu. Les chrétiens sont nombreux et répandus par tout le pays. On compte parmi eux des chrétiens jacobites, des Nestoriens et des catholiques grecs qui reconnaissent l’autorité du patriarche de Mossul, où les dominicains ont un couvent. Ces chrétiens forment, avec les peuplades que nous avons nommées avant eux, la population fixée du Kurdistan, celle qui cultive la terre et est assujettie, comme c’est presque toujours le cas en Asie, aux tribus plus belliqueuses et surtout bien moins vulnérables des pasteurs. Il faut excepter cependant les Yézidis des montagnes de Sindjar, près d’Ana, ceux-là même qui accueillirent si mal le colonel Chesney dans sa belle expédition sur l’Euphrate, et les Nestoriens établis entre Amadia et Djulamerk qui ont su conserver leur indépendance. Les Juifs et les Arméniens composent, avec les chrétiens, les classes industrieuses ; ils font le commerce dans les villes, y exercent les métiers.

Au-dessus de ces populations asservies et désignées tantôt sous le nom de gourân, tantôt sous la dénomination turque de raias, s’élèvent les véritables souverains du pays, ces redoutables pasteurs qui descendent jusque dans les environs d’Alep, qui poussent leurs troupeaux dans presque toute l’Arménie et la Perse occidentale. Ce sont les débris des tribus turcomanes, du Turkestan et de la Perse, que les conquêtes et les révolutions dont l’Asie a été le théâtre ont chassées vers les montagnes du Kurdistan. Chaque siècle, chaque conquérant semble avoir fourni sa part à cette population guerrière ; on y rencontre jusqu’à une tribu d’Afghans expulsée de son pays par Nadir-Shah, jusqu’à une fraction de cette tribu Zend qui, vers la fin au dernier siècle, disputa le trône de la Perse aux Kadjars.

Toutefois, s’il est quelques-unes de ces tribus dont on peut constater l’origine, la plupart d’entre elles ne sauraient donner des renseignements exacts sur leur histoire. Voici, par exemple, comment les Bebbehs de la tribu Kermandj, la plus illustre et la plus puissante famille du Kurdistan, racontent l’origine de leurs grandeurs. Nous traduisons :

« II y avait (on ne dit pas même dans quel siècle) deux frères à Darishmana, Fakih Ahmed et Kliidder. Ils avaient beaucoup souffert du voisinage des Bulbassis, qui étaient alors la plus puissante tribu du district de Pizdher. Fakih Ahmed, qui était d’un esprit hardi et entreprenant, quitta Darishmana en jurant qu’il n’y reviendrait qu’avec les moyens de se venger. Il alla à Constantinople, où il entra au service du Sultan, qui faisait alors la guerre aux Francs. II n’était pas rare à cette époque de voir décider une bataille par un combat singulier entre deux champions choisis de part et d’autre parmi les plus vaillants des deux armées. Or, en arrivant au camp, Fakih Ahmed apprit qu’un chevalier franc avait depuis cinq jours livré cinq combats, dans chacun desquels il avait vaincu et tué les plus fameux guerriers des Turcs. Fakih Ahmed s’offrit pour aller à son tour défier ce redoutable adversaire, sur quoi le Sultan le fit appeler, et après lui avoir adressé quelques questions sur son pays, il lui permit de tenter l’aventure, et lui fit présent d’un beau cheval et d’un bon sabre. A la première passe le chevalier franc fut désarçonné. Fakih Ahmed avait mis pied à terre pour couper la tête du vaincu, lorsqu’à sa grande surprise il reconnut dans son ennemi une belle fille qui le supplia d’épargner sa vie, et lui promit de l’épouser. Déjà tout amoureux, il emporta sa captive plein de joie, et quand le Sultan lui demanda quelle récompense il voulait pour sa prouesse, il sollicita et obtint un firman qui lui accordait le titre de bey, et lui concédait à jamais la propriété du village et des terres de Darishmana. En cela, il fit preuve de modestie ou d’ignorance excessive, car s’il avait demandé la propriété de tout le Kurdistan, il n’y a pas à douter qu’il ne l’eût obtenue. Toutefois, enchanté de ses nouvelles acquisitions, il revint triomphant dans son village en compagnie de sa belle épouse, dont il eut deux enfants, Baba-Suleiman et Boudak-Keighan. Nous aurions dû dire que la belle guerrière s’appelait Keiglian. Fakih Ahmed eut, comme par le passé, de fréquentes querelles avec les Bulbassis, qu’il battait toujours sans pouvoir les mettre définitivement à la raison. Or, un-jour qu’il courait la campagne, les Bulbassis vinrent se présenter en force pour piller ses terres. Keighan monta à cheval, et seule elle fit un grand carnage des ennemis et les mit en fuite, bien qu’ils fussent au nombre de cinq ou six cents. Après cette victoire, elle fit assembler le peuple et dit :

« Hommes de Darishmana, vous savez que Fakih Admed épargna ma vie quand il aurait pu me tuer. Aujourd’hui je viens de m’acquitter envers lui, et c’était le plus ardent de mes vœux. Vous raconterez à votre maître ce que vous avez vu, et vous lui direz que je suis partie pour un pays où il lui serait impossible de venir me rejoindre. Dites-lui qu’il s’épargne la peine de me poursuivre, car ce serait en vain, et de notre rencontre il ne pourrait résulter que des malheurs dont je ne voudrais pas être la cause, Dieu le sait. »

Ayant ainsi parlé, elle lâcha la bride à son cheval et disparut comme l’éclair. A son retour, Fakih Ahmed fut, comme on le pense bien, fort étonné de tout ce qui était arrivé, et fort affligé de perdre sa bien-aimée Keighan ; aussi résolut-il de la poursuivre malgré les avis qu’elle lui avait donner. Il la rencontra dans la vallée de Kbidderan et la conjura de retourner auprès de lui.

« C’est impossible, répondit la belle guerrière, vous êtes Musulman, et moi je suis une femme franque. Je retourne au pays de mes pères. Adieu, ne me suivez pas, ou bien craignez ma colère. »

Mais qui peut empêcher l’amour de courir à sa perte ? Fakih Ahmed voulut arrêter la fugitive ; mais elle, mettant sa lance en arrêt, traversa départ en part l’amoureux guerrier, et, le voyant tomber, elle partit au galop. Elle n’était pas loin cependant, qu’elle eut des remords de sa cruelle conduite ; était-ce là la reconnaissance qu’elle devait à celui qui l’avait épargnée ? et s’il était Musulman, n’était-il pas aussi le père de ses enfants ? Pendant qu’elle faisait ces tristes réflexions, elle avait insensiblement ralenti l’allure de son cheval ; bientôt on la vit retourner sur ses pas, puis mettre pied à terre et panser les blessures qu’elle même avait faites. Elle appliqua sur les plaies de son époux un baume tout-puissant, et voyant venir du secours, elle repartit. L’amoureux musulman, en dépit du traitement barbare dont il avait été la victime, ne fut pas plus tôt guéri de ses blessures qu’il se remit en route pour poursuivre la cruelle. Il alla bien loin, bien loin, jusque dans le Franghistan (pays des Francs), et un soir il entra tout harassé de fatigue et couvert de poussière, dans une grande ville pleine de mouvement et de bruits joyeux, qui contrastaient douloureusement avec les chagrins dont son cœur était déchiré.

Enfin, dans une rue, il rencontra un corps de musiciens chantant et jouant de leurs instruments, et suivis d’un beau cortégé éclairé par des torches qui jetaient une vive lumière, c’était, à n’en pas douter, un riche seigneur qui allait chercher sa jeune épouse ! Ne sachant que faire, ne sachant où trouver un gite pour la nuit, Fakih Ahmed résolut de s’en remettre au hasard et de rester là où son cheval s’arrêterait. Il mit donc la bride sur le col du fidèle animal, et celui-ci vint s’arrêter devant la porte d’une vieille femme qui, après avoir fait quelques difficultés, consentit cependant à recevoir le musulman.

Quelle est cette fête que l’on célèbre, demanda Ahmed ? « Ne savez-vous pas, répondit la vieille, que la fille du roi, cette héroïne qui était partie pour faire la guerre aux mahométans nous est enfin rendue après des années d’absence. C’est une grande joie pour nous, mais surtout pour son cousin qui l’épouse aujourd’hui. » Fakih Ahmed supplia la vieille de lui procurer une entrée à la fête ; elle finit par céder à ses ardentes prières, en mettant pour condition qu’il se déguiserait en femme afin de ne point la compromettre par sa figure étrange. Fakih Ahmed accepta d’autant plus volontiers qu’il espérait, à l’ombre du voile, conserver l’incognito, et peut-être, si les soupçons qui venaient tout à coup de bouleverser son âme étaient fondés…

En effet, il sut si bien prendre son temps qu’il pénétra jusque dans l’appartement des femmes, jusque dans la chambre réservée aux mystères de l’amour. Cette pièce était vide, Fakih Ahmed s’y cacha derrière la moustiquaire du lit nuptial. Bientôt les époux arrivèrent, et dès que Keighan (car c’était elle), se trouva au pouvoir de son cousin : « Infâme, lui dit celui-ci en la frappant lâchement, tu as été prisonnière chez les musulmans, tu es déshonorée, comment oses-tu te présenter devant moi ? ». « Fakih Ahmed, s’écria la jeune femme dans son désespoir, ô ! Fakih Ahmed que n’es-tu là ! »

A cet appel le musulman s’élança de sa cachette, poignarda son indigne rival et s’enfuit avec son épouse à Constantinople où le Sultan le traita magnifiquement et augmenta l’étendue des fiefs qu’il lui avait déjà accordés. Fakih-Alimed retourna ensuite à Darishmana, en compagnie de son épouse qui désormais ne songeait plus à le quitter, et il vécut heureusement avec elle pendant le reste de sa vie. Avant de mourir, il agrandit considérablement ses possessions. Son fils aîné, Baba Suleiman, qui lui succéda, acheva de conquérir tout ce que possèdent aujourd’hui les princes de Sulimania. Le second fils de Fakih-Ahmed, Boudakh-Keighan, mourut sans avoir de postérité. »

Le roman peut être joli ; mais à moins de bien grandes découvertes il ne jettera jamais une vive lumière sur les faits historiques, d’autant moins que les personnes qui le donnent comme de l’histoire ne peuvent pas s’accorder à deux cents ans près sur l’époque où se sont passés les événements qui sont rapportés dans ce conte merveilleux.

Mais s’il est presque impossible de faire l’histoire de ces peuplades, en revanche il est bien facile de concevoir qu’une population composée d’éléments si différents par les races, les mœurs et les religions, a dû vivre dans un état de querelles et de discordes perpétuelles auxquelles elle a été vouée, disent les Kurdes, par Mahomet lui-même. Ils racontent en effet qu’aux jours où le prophète commença à répandre la lumière de la foi, une ambassade vint au nom de toutes les tribus saluer l’envoyé de Dieu, et que celui-ci fut saisi d’effroi en considérant la haute taille et la robuste apparence qui distinguent les Kurdes entre tous les Asiatiques. Ramassant une poignée de sable, Mahomet la jeta au vent en s’écriant :

« De même que ces grains de poussière viennent d’être à jamais dispersés par le vent, fais, ô mon Dieu, que les Kurdes soient à jamais divisés entre eux ; car s’ils pouvaient s’entendre, quelle nation sur la terre serait capable de leur résister ! » Et la prière du prophète fut exaucée.

Ce conte populaire explique l’histoire du Kurdistan et les résultats que la politique de la Perse et de la Turquie est parvenu à obtenir dans ce pays. Trop faibles pour le soumettre par la force des armes, les Persans et les Turcs ont toujours pris soins de se mêler à toutes les guerres qui ont désolé les tribus, excitant les uns à la révolte, promettant aux autres son appui, divisant les familles princières, allumant l’ambition des frères contre les frères, se faisant donner par tous des otages et gagnant quelque chose à chaque révolution nouvelle. Cette conduite suivie pendant des siècles a, fini par partager tout le Kurdistan en deux parties nominalement, l’une la suprématie du Sultan, et l’autre celle de la Perse. La religion a, de son côté, été d’un grand secours à la politique des deux puissances : le mahométisme empreint d’une idée d’unité absolue n’a pu consacrer jusqu’à ce jour l’indépendance d’aucun État vis-à-vis du successeur des califes à moins que le chef de cet Etat ne se déclarât lui-même chef de la religion et commandeur des croyants.

Ainsi en a-t-il été des califes de Cordoue, des shahs de Perse, les empereurs de Maroc, des Wahabites. Les tribus Kurdes, où régnait la foi sunnite, se sont donc naturellement tournées vers le Sultan, de même que les tribus chiites ont accepté la suzeraineté du Shah ; d’ailleurs tous les évènements de l’histoire sont là pour nous montrer combien le joug a été léger, et tout léger qu’il était secoué souvent avec avantage, surtout dans les derniers temps.

Les provinces kurdes qui relèvent de la Perse sont, au sud, celle de Kermanshah partagée entre des tribus que gouverne ou plutôt surveille un agent nommé direc tement par la cour de Téhéran ; celle d’Ardelan, dont le chef réside à Senna et porte le titre de vali ; au nord, celle de Hakkari, située sur la rive méridionale du lac Ourmia, capitale, Djulamerk ; enfin celle de Betlis, sur les bords du lac de Van. Les chefs de ces trois principautés sont héréditaires, et paient un léger tribut quand le pouvoir est assez fort pour se faire craindre. Cinq provinces, où la foi sunnite domine, sont gouvernées par des chefs héréditaires qui cependant sont censés recevoir l’investiture du pacha de Bagdad et doivent lui fournir un contingent militaire. Ce sont, au sud, ceux, de Zehav et de Karatcholan ; au centre, celui de Sulimania ; au nord ceux de Khoi Saudjiack et d’Amadia. La famille Bahdiuàn, qui règne dans ce dernier district, jouit d’une grande réputation de sainteté et, peut-être dans une pensée d’indépendance, cherche à se faire passer pour l’héritière des anciens califes de Bagdad. En outre les Turcs sont parvenus à nommer directement les Pachas de Mossul, les beys de Mardin et d’Erbil (Arelles), les mutzelim de Kerkouk ( Corcyrek de Tar, etc). Tous ces chefs dépendent officiellement du pacha de Bagdad.

Aujourd’hui, l’Europe prétend exercer du droit de sa puissance, de ses lumières, disons-le même, du droit de sa moralité, une haute influence sur les événements qui se préparent en Asie. Elle assiste, toute pleine d’une active surveillance, à la décadence de l’empire turc, et elle cherche, ou du moins les parties désintéressées cherchent à réveiller dans ce grand corps que la vie a presque abandonnée tout ce qui peut promettre encore quelque énergie, quelque moyen de combattre la mort. Nous ne tenons pas la recette pour infaillible, car nous ne prétendons nullement avoir trouvé le remède à tant de maux, mais il nous semble que rien ne serait plus propre à retarder la crise si redoutée, qu’un vaste système de communications, ou, comme disent les Anglais, a large intercourse entre l’Europe et ce pays, dont aujourd’hui le sort est lié au sien, et de tous les moyens qui pourraient conduire à cet heureux résultat il n’en serait pas de plus puissant qu’un grand développement de commerce.

Or, si l’Europe se décidait à faire de véritables efforts dans ce but, elle rencontrerait les Kurdes sur toutes les routes importantes, et cette seule circonstance nous semble de nature à justifier l’attention que nous voudrions appeler sur eux.

 

Xavier Raymond

 

 

 

 

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Journal des débats de Gaultier de Biauzat, 1789-1944

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