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La compagne magique de Thomas Mann

Il était homosexuel. Elle le savait. Leur union ne reposa jamais sur l’attirance physique et fut pourtant une réussite. En grande partie grâce au non-conformisme de Katia.

Quand il épousa Katharina Pringsheim en 1905, Thomas Mann expliqua qu’il avait daigné « se donner une loi ». Vingt ans après, il citait Hegel : « Le chemin éthique vers le mariage commence par la décision de s’unir, le développement d’une inclination ne vient que plus tard. » Avant de préciser : « J’ai lu cela avec plaisir, parce que ce fut mon cas. » Il n’y a pas de doute, le mariage fut pour Thomas Mann un point d’ancrage fondamental, qui lui permit d’obtenir, moyennant de menus sacrifices personnels, de nombreux avantages ; grâce à cette union, le tumulte de sa vie intellectuelle put être équilibré par la stabilité absolue de sa situation matérielle. Il est rare de voir un projet de vie si ambitieux réussir aussi parfaitement. Le célèbre discours que Thomas Mann prononça pour les 70 ans de sa femme (« Aussi longtemps que les hommes penseront à moi, ils penseront à elle ») exprime un amour entièrement fondé sur la gratitude – gratitude, avant tout, envers l’infinie indulgence de Katia.   Une famille atypique Lorsque Thomas Mann décida de conquérir la plus belle et la plus riche femme de Munich, son roman Les Buddenbrook avait déjà fait de lui un écrivain célèbre. Mais il n’avait jusqu’alors déclaré son amour qu’une seule fois dans sa vie : c’était à un camarade de classe de Lubeck, qui lui avait ri au nez… Il a conservé un silence douloureux sur ses aventures ultérieures avec de jeunes hommes de son âge et on n’a aucune preuve qu’il ait eu des relations avec des femmes avant de connaître Katia. Que le jeune Thomas ait eu de brûlantes expériences érotiques en Italie est possible, mais non avéré. Et cela importe peu, d’ailleurs, car l’union qu’il recherchait à travers le mariage était d’une tout autre nature. Cette alliance résulta de la volonté, fermement mûrie (même si elle se révélera vaine), de renoncer à ses penchants homosexuels. De ces débuts pour le moins précaires est né un merveilleux amour, comme l’atteste avec force le fait que Thomas Mann n’ait pas eu à dissimuler longtemps ses préférences sexuelles devant son épouse. Lorsque, à près de 80 ans, il se prend d’une folle passion pour le garçon d’hôtel zurichois Franz Westermeier, Katia reste aussi placide qu’un quart de siècle auparavant face à ses amours de vacances avec Klaus Heuser – lequel avait même été l’hôte des Mann dans leur villa de la rue Poschinger, à Munich. Dans cette famille, le père était homosexuel, et cela fonctionnait ainsi. Cela fonctionnait-il bien ? Pour répondre à cette question, il faudrait connaître l’origine des nombreux malheurs – suicides, toxicomanie et dépressions – qui accablèrent les enfants de Thomas Mann (1) (et que la toute-puissance du père peut suffire à expliquer). Cette femme sans laquelle Thomas Mann n’aurait pas eu la même vie, ni sur le plan matériel ni sur le plan intellectuel, se voit aujourd’hui consacrer deux biographies presque aussi fouillées l’une que l’autre. Celle de
Inge et Walter Jens est la plus fiable ; s’appuyant exclusivement sur des sources de première main, elle est émaillée de nombreuses citations tirées de la correspondance que Katia entretenait avec sa famille ; celle de Kirsten Jüngling et Brigitte Roßbeck (2), un duo spécialisé dans les biographies féminines, est plus touffue, et partant plus riche en détails factuels, certes souvent tirés de la littérature secondaire. Il n’en demeure pas moins intéressant d’apprendre que Katia a traduit un roman de plus de mille pages de Thackeray, Vanity Fair. Achevée dans les années 1920, cette version parut dans les années 1950 dans une collection de littérature étrangère de la RDA. Dans les deux ouvrages, la partie consacrée à la période antérieure au mariage est de loin la plus passionnante. L’histoire de la riche famille juive des Pringsheim, convertie au christianisme dès la génération des grands-parents de Katia, est en elle-même un sujet d’histoire culturelle très intéressant. Un rédacteur en chef de la revue satirique Kladderadatsch côtoie une pionnière du féminisme ; et l’amitié avec Georges II, le « duc Théâtre » de la cour de Saxe-Meiningen (3), fait bon ménage avec un wagnérisme de la première heure qu’Alfred, le père de Katia, défendit un jour à coups de chope de bière. La fortune légendaire de la famille, acquise dans les chemins de fer, servit de cadre au développement d’une étonnante liberté de mœurs : ni ses enfants ni sa femme n’ignoraient que le père, un professeur de mathématiques coureur de jupons, avait pour maîtresse une chanteuse d’opéra qu’il entretenait tout à fait officiellement. Cette intimité entre parents et enfants semble très moderne, et ce non-conformisme prépara mieux que tout Katia à l’aventure qu’elle allait vivre au côté de l’écrivain. La future madame Mann avait six frères aînés et un frère jumeau, et grandit ainsi dans une ambiance très masculine. Elle avait une voix grave, était sportive, fut l’une des premières filles de Bavière à passer le baccalauréat et entreprit des études de sciences. Thomas Mann comprit qu’il trouverait en cette femme la compagne qu’il recherchait, et c’est ainsi que cet homme timide tenta sa chance, avec succès. Thomas Mann s’avouait au bout de quinze ans de mariage profondément reconnaissant envers sa femme « parce qu’elle n’était pas le moins du monde irritée ou blessée dans son amour si elle ne [lui] inspirait pas de désir, si le fait d’être étendu près d’elle ne suffisait pas à [le] mettre en état de lui procurer du plaisir, ou plutôt le plaisir sexuel ultime ». Thomas Mann parvint cependant à lui donner ce qu’elle désirait le plus : des enfants. Le caractère hétérodoxe du couple passa rapidement inaperçu, et la jeune fille aux yeux de braise se transforma bientôt en une pragmatique mère de famille et maîtresse de maison aux hanches généreuses. Katia s’est acquittée de ce rôle avec une perfection toute bourgeoise. Un demi-siècle durant et d’un continent à l’autre, elle a réussi à organiser leur existence dans les différentes villas qu’ils ont occupées, à diriger les cuisinières et les femmes de chambre, à gérer les finances de son mari, à prendre en charge une grande partie de sa correspondance et à être pour ses six enfants une mère et une amie. La personnalité qui se dégage du Journal de Thomas Mann sort encore grandie de la lecture des deux biographies. Politiquement, Katia semble avoir été toujours un peu plus à gauche que son mari, fidèle en cela à ses origines ; lors du Noël 1917, tandis que Thomas travaillait encore aux Considérations d’un apolitique, mamie Pringsheim offrait à ses petits-enfants un roman pacifiste, Bas les armes !, de Bertha von Suttner. La profonde haine que le couple Mann vouait à l’Allemagne pendant la guerre est bien connue (4) : « Les derniers raids britanniques font vraiment chaud au cœur, écrit Katia en mars 1942 à son amie Molly Shenstone, surtout pour quelqu’un qui déteste autant les Huns que moi ! Tu as parfaitement raison, la haine est une nécessité absolue à notre époque. Je persiste à penser que les êtres qui n’exècrent pas ne sont pas non plus capables d’aimer, et voir les gens si fiers de l’absence de haine qu’on constate ici me rend complètement folle. »   Un esprit mordant Les citations choisies par Inge et Walter Jens sont tellement savoureuses qu’on en vient à souhaiter la publication de la correspondance de Katia. Elle avait le don de l’observation et de la formule ; il est d’ailleurs bien connu que ses traits d’esprit forment la matière première de La Montagne magique. Ainsi décrit-elle Hugo von Hofmannsthal comme une sorte de maître des divertissements salzbourgeois : « Quant à notre cher Hugo, il se conduit en personnage de farce ; intendant des menus plaisirs à la verve infatigable, il vole sans répit de l’un à l’autre, avec une évidente prédilection pour les nobles, les attachés, les ambassadeurs et autres princesses roumaines. C’est aussi triste que dégradant ! Avec son embonpoint et les lunettes qu’il arbore, il fait un parfait avocat juif. » Dans ses vieux jours, Katia Mann faisait plus que jamais penser à ces robustes squaws que les années n’altèrent pas, et elle fut aussi active qu’ont pu l’être au XXe siècle, pour la première fois dans l’histoire, les personnes âgées : elle voyageait loin, sillonnait, téméraire et vindicative, les environs du lac de Zurich au volant de sa voiture (5), et épargna à la postérité le spectacle d’une veuve défendant bec et ongles l’œuvre de son mari érigée en chasse gardée. Elle soutint avec sa fille Erika la publication de la correspondance de Thomas Mann et ne mit pas d’obstacles, par la suite, à l’édition de son Journal. D’un bout à l’autre de sa vie, elle se conduisit en individu libre.   Cet article est paru dans le Süddeutsche Zeitung le 4 mars 2003. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.
LE LIVRE
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Madame Thomas Mann, Jacqueline Chambon

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