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Les soldates israéliennes parlent

Israël est l’un des rares pays où le service militaire est obligatoire pour les femmes. Comment vivent-elles cette période de deux ans dans leur vie, la guerre, l’occupation ? L’ONG Breaking the Silence a recueilli pour la première fois leurs témoignages, dont nous publions ici des extraits.

« La vraie combattante, elle tabasse les Arabes »

Grade : premier sergent | Unité : patrouille frontalière D’une certaine manière, une femme soldat a plus à prouver, sur le terrain aussi. Je l’ai dit, une femme soldat qui sait cogner est une combattante qu’on respecte. Capable. Coriace. Il y en avait une avec moi quand je suis arrivée, qui était là depuis un bon moment. Elle était – wow, tout le monde parlait de ce cran qu’elle avait, parce qu’elle pouvait humilier des Arabes sans ciller. Et ça, c’était la chose à faire. Le « ticket d’entrée » ? Oui, en quelque sorte. Quand j’ai rejoint la compagnie, le groupe était en manœuvres d’entraînement et j’ai obtenu les meilleures notes, hommes et femmes confondus. Ils étaient tous impressionnés et j’avais vraiment la cote, jusqu’à ce qu’on aille sur le terrain. Là, ils ont réalisé que je n’étais pas une vraie dure. Ils se disaient : « Elle a la carrure, elle sait frapper, c’est une vraie karaté kid, mais tout ça ne se voit pas quand elle est sur le terrain. » Ce n’était pas que je m’en fichais. J’étais juste trop froussarde. D’abord, je n’aimais pas faire des entorses aux tours de garde. Je ne dis pas que je ne m’endormais jamais pendant mon service. Ça nous arrive à tous. Mais je n’étais pas très chaude pour interrompre le boulot et partir faire ceci ou cela. Genre : « Allons donc faire un tour dans tel ou tel village… » Parce que, vous savez, la routine ça rend dingue. Mais je n’étais pas du genre à m’emballer. Donc j’avais un problème. Mais, au tout début, les gens m’appréciaient vraiment. C’était évident ou implicite qu’il y avait ce « ticket d’entrée » pour les filles ? Je crois que les hommes ont moins de choses à prouver de ce point de vue, mais ce n’était pas clairement dit. On parlait bel et bien de la manière dont la vraie combattante tabasse les Arabes sans avoir le moindre scrupule. « Celle-là, elle rigole pas, il faut la voir les humilier » – c’était normal de dire quelque chose comme ça à voix haute. « Regarde celle-là, une vraie caïd, regarde comme elle les humilie, comme elle les gifle. La gifle qu’elle a balancée à ce type ! » On entend ça tout le temps.  
 

« Garde tes opinions pour toi ! »

Grade : sergent | Unité : bataillon Shimshon Qu’attend-on de vous en tant que sous-officier du corps d’éducation (1) ? Beaucoup de choses. Et d’abord, expliquer leur mission aux soldats et leur apprendre à s’en tenir vraiment à leurs objectifs. N’est-ce pas le rôle des officiers supérieurs ? Le sous-officier du corps d’éducation travaille aux côtés du commandant et l’aide à faire en sorte que ses soldats intériorisent les valeurs de l’armée israélienne. Encore une fois, la persévérance dans la mission passe avant tout, et bien sûr la pureté des armes, la camaraderie, la responsabilité. Je crois qu’il y a onze principes. J’ai honte d’avouer que je ne me les rappelle pas tous (2). Et puis il y avait cette histoire de récupération, qui consistait à offrir des récréations aux soldats, à les emmener en balade, en excursion. Nous voulions absolument leur donner l’occasion d’aller se baigner, alors on a contacté plusieurs agents de sécurité dans les colonies [du Goush Etzion, en Cisjordanie] pour leur demander de nous laisser utiliser leur piscine. Il y a aussi tout un discours sur la nécessité de découvrir la région et son histoire pour motiver le soldat, lui faire prendre conscience de ce pour quoi il se bat. Pour moi, c’était le plus difficile et cela m’a valu quelques prises de bec avec mon officier supérieur. Par exemple, dans le Goush Etzion, il y avait un type, c’était un peu le John Wayne du coin, toujours en vadrouille avec une volée de gamins sur les talons. Il connaissait vraiment son truc et il emmenait toujours l’un ou l’autre visiter les sources du Goush Etzion. Enfin, d’après moi, il était complètement cinglé. Et mon officier n’arrêtait pas de dire : « Allez, emmenez les soldats voir *** pour qu’il leur fasse visiter. » Naturellement, au bout de dix minutes, la visite virait à la diatribe politique. Un jour… il y a un chêne solitaire là-bas, juste à côté d’un des principaux villages, et le type se met d’emblée à raconter aux soldats l’histoire des batailles du Goush Etzion. Je ne sais pas, j’ai eu du mal avec ça parce que je viens du « mauvais » côté de l’échiquier politique. Il commençait à parler du berceau de notre culture, des choses comme ça, alors je me suis plus ou moins raclé la gorge. Le commandant, lui, buvait du petit-lait parce que tous les officiers du bataillon Shimshon étaient… Impossible d’avoir une opinion différente de la leur. Qu’est-ce que vous entendez par « différente » ? Différente. Par exemple, être contre la guerre ou contre l’occupation, quelque chose comme ça. Quand vous êtes dans l’armée là-bas, dans les territoires occupés, pas moyen de penser autrement. Si un soldat disait quelque chose de différent, on le faisait taire. Il est vraiment arrivé que quelqu’un parle et qu’on le fasse taire ? Moi (pendant cette visite). J’ai demandé à ce colon de ne pas s’aventurer sur ce terrain et je me suis fait vertement remettre à ma place par le commandant. Sur-le-champ. Qu’est-ce qu’il a dit ? Des choses désagréables. Il savait. Il a compris pourquoi je m’étais raclé la gorge et il a dit : « OK, on sait ce que tu penses, garde tes opinions pour toi. » Encore une fois, les liens entre l’armée et les colons dans les territoires occupés sont, disons… L’hospitalité, les « petits cadeaux », tout ça venait souvent des colonies. À Tekoa par exemple, les familles accueillaient des soldats pour le sabbat, apportaient des petits plats aux soldats en poste. Je trouve ça problématique. Ça me met mal à l’aise. Mais, d’un autre côté, les soldats sont là pour les protéger, alors ils veulent les gâter, c’est légitime.  
 

« Des actes d’irrespect qui ne me ressemblent pas »

Grade : sergent de réserve | Unité : Hatikva Je vais d’abord parler en général parce que je n’arrive pas à mettre le doigt sur quelque chose de spécifique. Je suis arrivée pour faire ma période de réserve avec une grande motivation et le sentiment très fort de ne pas en avoir fait suffisamment pendant mon service militaire (3). C’est pour ça que, deux mois à peine après ma démobilisation, j’étais déjà ici, affectée au checkpoint de Qalandiya [entre Ramallah et Jérusalem]. Quelques mots sur mon unité : ce sont des volontaires plus âgés, qui ont parfois jusqu’à 60 ou 70 ans. Et il y a des moments réellement ridicules. Ces types, quand on leur ordonne de se coucher pendant un exercice, ils disent : « Écoute, je peux me coucher, mais je ne suis pas sûr de pouvoir me relever ensuite. » Ce sont vraiment des mecs sympas qu’on a fait venir pour élever un peu le niveau d’humanité au checkpoint. On travaille en alternance par périodes de huit heures, matin et soir. Je peux vous raconter des trucs qui pour moi étaient… Bon, c’est vrai que je suis quelqu’un d’assez sensible, en particulier à la souffrance des autres, et d’une certaine manière – mais peut-être que je commence par la fin – cette sensibilité, je l’ai complètement perdue durant ces deux semaines là-bas. J’avais l’impression d’être dans un monde à part où je faisais des choses dont je n’ai pris conscience qu’ensuite, avec le recul. Je veux dire, je n’ai frappé personne ni rien de la sorte mais je pense à des actes d’irrespect qui ne me ressemblent pas du tout. En tout cas, à cette époque, j’aimais beaucoup la photo et je prenais les gens qui faisaient la queue. On n’a pas l’impression d’imposer quoi que ce soit. Et puis, certaines personnes coopéraient. J’imagine qu’elles pensaient en tirer un meilleur traitement. Un truc qui m’embêtait vraiment, c’était le niveau de désordre. Je ne peux même pas imaginer ce que c’est de supporter ça pendant trois années entières, et maintenant il y a là-bas ces types de la police militaire qui y passent tout leur service sans être jamais relevés. Vous vous trouvez dans cette situation absurde où, déjà, on ne vous dit pratiquement rien au briefing – voilà la zone, point. Ensuite vous partez pour le checkpoint. Et là, les rumeurs du jour commencent à circuler. Il est question d’alertes. Supposons que l’officier de renseignement dise une chose et le DCO [Bureau de coordination de district] une autre. Alors, tout le monde a sa propre version de la situation. Du coup, mettons qu’une personne venant de Bethléem veuille traverser. Il est possible que le soldat qui contrôle sa file la laisse passer parce qu’il aura entendu une chose, tandis que celui de la file d’à côté aura retenu des instructions différentes et l’empêchera de passer. Ils sont assis côte à côte mais il n’y a aucune communication entre eux. Alors vous vous sentez obligée de… d’expliquer à la personne qu’elle ne peut pas passer, mais de quoi vous parlez, au fond ? Je veux dire, quel est votre argument si le type à côté vous contredit ? Vous avez l’impression que tout ce pour quoi vous vous battez, le désir de se sentir investi d’une mission nationale, qu’il y a un but précis à votre présence à cet endroit, tout ça ne tient pas vraiment debout. Il n’y a pas de système d’alerte fiable. Toutes les informations se contredisent, et ça me rendait folle. C’était plus fort que moi. J’ai essayé, je me disais : OK, puisque je suis ici de toute façon, je vais faire le tour des postes de contrôle avec un carnet et tenir les soldats informés. Mais il était impossible d’obtenir la moindre information cohérente. C’est quelque chose de très perturbant pour moi et j’imagine que ça agace aussi beaucoup les soldats là-bas.  
 

« Il faut que je me tire de là »

Grade : sergent | Unité : police militaire de Sachlav Je me souviens d’une discussion qu’on a eue un jour en rentrant dans nos cantonnements. L’une des filles affirmait avoir giflé un Arabe. C’était la première fois que j’entendais parler d’une jeune femme soldat qui avait vraiment fait ça. Qu’est-ce que vous lui avez dit ? Ça a lancé toute une discussion. Les filles ont demandé : « Mais comment as-tu osé ? » Et je me souviens qu’elle a répondu : « Il a été grossier avec moi, alors je l’ai giflé. » Et voilà que je pense à cet Arabe, un adulte, approché par une jolie blonde qui le gifle au poste de contrôle. Cette image est tellement choquante… Et elle en parlait de façon tellement… Plus tard, nous en avons discuté et, à nouveau, des filles ont demandé : « Comment as-tu osé ? Je ne pourrais jamais faire une chose pareille. » On a fait un tour de table où chacune disait si elle aurait pu ou non. Au bout de dix secondes, deux autres avaient reconnu l’avoir fait. L’une d’elles avait un jour ordonné à un Arabe de se mettre à genoux. Une autre a avoué avoir plusieurs fois pointé son arme sur le visage d’un Arabe, en le menaçant. Il était en face d’elle et avait dit : « OK, qu’est-ce que vous voulez ? » Quelque chose du genre. Alors, elle lui avait planté le fusil sous le nez. J’étais choquée ; c’étaient mes amies. Vous vous sentiez comme étrangère ? Je me souviens d’être rentrée chez ma grand-mère et de lui avoir dit : « Il faut que je me tire de là. Il faut que je parte. »  
 

« J’ai vite appris à rester à ma place »

Grade : sergent | Unité : Corps d’éducation patrouille frontalière Je vais commencer par mon expérience dans la patrouille frontalière, la première chronologiquement parlant. Ma première expérience, ç’a été le machisme et les jeux de pouvoir dont j’ai été la cib
le. Vous particulièrement ? Particulièrement. J’ai intégré ce bataillon en tant que sous-officier du corps d’éducation. Il y avait d’autres femmes sur la base : une en charge de l’alphabétisation, une assistante sociale, une secrétaire… Mais tous les autres étaient des hommes. Les premiers commentaires étaient vraiment grossiers, je ne me souviens pas des mots précis mais c’était du genre : « Eh ! Une nouvelle sous-off, elle va pouvoir nous préparer le café. » Ils étaient vraiment lourds. Ils s’en prenaient constamment à moi. Un capitaine débarquait sans crier gare dans mon bureau et me reprochait de ne pas travailler, c’était n’importe quoi ! J’étais ravie de rédiger mes conférences hebdomadaires ; je travaillais sans arrêt. Mais il n’arrêtait pas de dire que je passais la journée assise à ne rien faire. Il faisait irruption dans mon bureau et il me harcelait. Un jour il m’a embrassée de force, et m’a collé sa langue dans la bouche. C’était répugnant. Et je n’ai pas réagi, comme si… Vous comprenez, il était capitaine et moi je commençais tout juste mon service alors j’étais intimidée. Il y avait une distinction très nette entre officiers et sous-officiers. Comment avez-vous réagi à ce harcèlement sexuel ? Je ne connaissais pas ce terme. C’était en 1998, ce n’était pas si… Quand j’en ai parlé à ma mère, elle m’a dit : tu dois porter plainte. Mais pour moi, elle était folle, après tout ce n’était pas si grave et, honnêtement, je ne travaillais pas aussi dur que les hommes… Bref, toutes sortes d’excuses. Quoi qu’il en soit, c’était ma toute première expérience. J’ai été vraiment humiliée, rabaissée. Petit à petit, avec le temps, je me suis rapprochée d’eux, des officiers comme des soldats. J’ai entendu toutes sortes d’histoires. C’était l’époque des patrouilles conjointes avec les Palestiniens (4). Ils travaillaient par tranches de huit heures et ils étaient tout le temps fatigués. Pendant les huit heures de repos, ils jouaient au backgammon, regardaient des films pornos et des feuilletons et racontaient toutes sortes d’histoires sur les patrouilles qui me paraissaient particulièrement humiliantes pour les Palestiniens. Quel genre d’histoires ? C’étaient seulement les histoires qui circulaient à la base, et je ne sais pas à quel point elles étaient vraies, mais il y avait beaucoup de fanfaronnade : l’un racontait qu’il avait lancé un shekel et ordonné aux Palestiniens de la patrouille de sauter et de faire tout un tas d’autres trucs humiliants pour pouvoir récupérer cette pièce. Soi-disant, les Palestiniens auraient fait n’importe quoi pour un shekel. Je n’avais pas tellement de latitude pour m’exprimer. Si je disais un mot, on me faisait taire aussitôt. J’ai vite appris à rester à ma place. Quand j’ai entendu cette histoire, assez bouleversée, je suis allée tout droit trouver les officiers : il fallait qu’on rédige une conférence là-dessus, pour pouvoir en discuter. Mais on m’a demandé de ne pas le faire. Je veux dire, ils ne l’ont pas exprimé aussi franchement mais j’ai compris à leur attitude que ça ne les intéressait pas d’ouvrir une discussion sur le sujet.  
 

« Certaines disjonctaient »

Grade : sergent | Unité : police militaire de Sachlav Il s’est produit chez nos filles [dans une unité de la police militaire à Hébron] une véritable polarisation politique. Certaines ont dit franchement : « Ça suffit, je ne suis pas une combattante, je suis taillée pour être secrétaire. » Et c’est ce qu’elles sont devenues. L’une d’elles a changé d’affectation et est passée chauffeur. Elle se contentait de conduire la Jeep de la compagnie. D’autres disjonctaient et devenaient de vraies dures, pires que les hommes. C’est-à-dire ? Un Arabe dit un mot de travers à une fille, par exemple, et elle appelle quatre types pour venir s’occuper de son cas. Toute une escouade de gars accourt pour le passer à tabac, et ensuite elle garde l’Arabe en détention. Vous vous souvenez d’un incident en particulier ? Je vais vous raconter une histoire. J’étais en poste – on attendait la relève. L’une des filles présentes avait des opinions extrémistes et cette fois-là, je ne me souviens pas exactement pourquoi, mais on était en alerte. On devait se tenir prêts, fusil armé, une balle dans le canon et un doigt près de la gâchette. Près de la gâchette, pas sur la gâchette. Et là, il y a eu cette détonation : on a entendu un coup partir. Évidemment, on s’est précipités pour voir ce qui s’était passé. Une jeune femme soldat se tenait plantée là, debout en face d’un Arabe en sang affalé au sol : « Il a essayé de m’attaquer. Il a essayé de m’attaquer. » Il avait pris une balle dans le ventre – il avait une plaie par balle au niveau de l’estomac –, alors on a demandé : « Qu’est-ce qu’il a fait ? Qu’est-ce que tu veux dire par “Il a essayé de m’attaquer” ? » Le soldat qui était là avec elle était complètement déboussolé, il se contentait de répéter : « C’est comme elle dit. C’est comme elle dit. » La fille a raconté une histoire de papiers que le Palestinien aurait refusé de lui montrer, puis il l’aurait attaquée et tant bien que mal elle aurait essayé de s’écarter, se serait tournée et lui aurait tiré dans le ventre. Quelque chose comme ça. Et vous, vous voyez un Arabe qui s’est fait tirer dessus à bout portant et qui tient sa carte d’identité à la main. Et vous dites à la fille : « Écoute, c’est impossible. Ton histoire ne tient pas. Et qu’est-ce qui est arrivé à cet autre soldat pour qu’il soit terrifié de parler ? » Ensuite, il y a eu une enquête et tout ça. Apparemment, elle lui avait demandé ses papiers, il s’était approché pour les lui donner, un peu trop près. Elle l’a repoussé avec son fusil et la balle est partie. Mais sa première réaction, au lieu de « Oh ! non. Qu’est-ce que j’ai fait ? », c’était : « Il a essayé de m’attaquer. » Cette fille a fini par admettre qu’il s’était trop approché d’elle, et, comme le fusil était chargé, la balle est partie quand elle l’a repoussé avec le canon. Elle l’a admis ? Oui. Elle l’a reconnu au moment de l’enquête. Elle n’a pas été poursuivie je crois. Elle a quitté la compagnie. Pour toute punition, elle a changé d’affectation.  
 

« Oubliez ça ! »

Grade : sergent | Unité : patrouille frontalière Un jour, j’ai emmené les soldats au théâtre – c’était un « dimanche culturel ». Ces garçons venaient de différentes zones rurales, ils découvraient pour la première fois le Habima [le théâtre national israélien]. C’était super. Je me sentais vraiment bien en sortant. On est rentrés [dans la bande de Gaza] dans un camion ouvert à l’arrière. À la minute où nous avons passé le checkpoint, c’est comme si nous étions entrés dans un autre monde. Ils ont changé immédiatement. Des Palestiniens marchaient sur le bas-côté avec leur âne et leur charrette. Les hommes ont soudain pris dans le camion les cageots remplis des restes de nourriture et ont commencé à lancer des trucs sur eux. J’étais avec les soldats à l’arrière du camion. Un officier était assis à l’avant. Je suis devenue hystérique. Je me suis mise à leur crier dessus : « Qu’est-ce que vous faites ?! On revient d’une soirée tellement civilisée, qu’est-ce qui vous prend ? » Ils se sont contentés de rire et m’ont obligée à me rasseoir – genre, reste tranquille. J’ai frappé à la vitre de la cabine pour attirer l’attention de l’officier et j’ai exigé qu’on s’arrête immédiatement. L’officier m’a répondu un truc du genre « Ne vous en mêlez pas. » J’ai crié : « Ils sont en train de jeter des légumes sur les Arabes, arrêtez-vous ! » Ils s’en fichaient, ils n’ont rien fait. Et les gars ont continué tout le long du trajet. Ils balançaient du fromage frais, des légumes pourris. J’étais dans tous mes états quand on a rejoint la base. À un moment – je ne sais plus si c’était tout de suite après –, je suis allée trouver le commandant. Je crois qu’il était major ou lieutenant-colonel, je ne sais plus. Il n’a pas eu l’air trop perturbé : « Oubliez ça. » J’ai parlé à d’autres personnes là-bas et personne… Tout le monde a essayé d’étouffer l’affaire. J’ai rédigé un bulletin hebdomadaire sur le sujet : personne n’a accepté de le distribuer. Pas un seul officier n’en voulait. J’en ai alors fait part à mon supérieur, puis à d’autres officiers du commandement de la région Sud de passage et en un rien de temps on m’a affectée à la formation des officiers. En une semaine à peine. Je me souviens qu’après ce tollé personne ne m’accordait plus la moindre attention. On m’évitait.  
 

« Je ne veux pas être mêlée à ça »

Grade : sergent | Unité : brigade régionale Binyamin Je terminais un service de quatorze heures. C’était le matin. Au QG de la brigade, on avait des éclaireurs [chargés d’empêcher les infiltrations illégales en territoire israélien] avec nous. On les a rejoints. Ils étaient sympas, nous emmenaient tout le temps en balade dans la région [autour de Binyamin, en Cisjordanie], histoire qu’on puisse se repérer un peu mieux. Ce jour-là, un d’eux m’a dit : « Viens, on va faire un tour. » Et on est allés patrouiller sur une route réservée aux voitures immatriculées en Israël. Ça aussi, c’est une chose incroyable qui m’a échappé pendant tout mon service. Il y avait des routes pour les Juifs et des routes pour les non-Juifs. Juste pour les Palestiniens. Et vous l’acceptiez ? Oui, ça me paraissait sensé. Quand avez-vous changé d’avis ? Quand j’ai quitté l’armée, plus tard, à l’université. Quand j’ai grandi. C’est fou comme vous pouvez devenir quel­qu’un d’autre pendant votre service militaire, quand on vous dit quoi faire, et que vous ne doutez de rien, même si vous vous considérez comme un adulte, curieux et politiquement averti. Ça m’avait toujours paru tout à fait sensé. Pourquoi pas ? Il y a la peur. Je n’en comprenais pas la gravité et je trouvais ça essentiel pour la sécurité. En tout cas, voilà, on patrouillait sur cette route réservée aux Juifs et un camion palestinien est passé, chargé de fruits et légumes. L’éclaireur a décidé de l’arrêter – oui, ces gars sont sympas mais ils sont aussi très machos, et conduire accompagné d’une femme… Je lui demande pourquoi, et il répond : « Il n’a pas le droit de circuler sur cette route. » On arrête le camion. Il me dit de descendre de la Jeep. « Pourquoi ? Je ne veux pas être mêlée à ça. » Il insiste : « Descends, tout va bien. On est dans un endroit tranquille. » On sort. Il y avait des fruits et des légumes dans ce camion, et on voyait bien que le conducteur était le marchand. Il ouvre sa portière et sort – il a l’âge de mon père à peu près, voire un peu plus vieux. C’est un homme âgé. Il est blême et tient à la main un sac de fruits – des raisins, ou des oranges je crois. Il ne dit rien, juste « Prenez, prenez » en hébreu. Il nous tend le sac. Je reste plantée là. Il dit : « S’il vous plaît, prenez-le. » Il voulait seulement nous amadouer, nous calmer. C’était insupportable. Pendant ce temps, l’éclaireur lui a demandé ses papiers. Le type tremblait. Il tremblait… Je suis retournée vers la Jeep en courant. Je répétais : « Je ne veux pas être… » J’en suis encore malade quand j’y repense. Vous comprenez, il ne s’est rien passé là-bas. L’éclaireur l’a laissé partir. Il avait remarqué ma réaction, alors il s’est calmé et l’a rapidement laissé filer. Il lui a expliqué qu’il n’était pas censé circuler sur cette route. Il a compris qu’il… Et la seule chose que j’avais en tête, c’était que cette personne qui aurait pu être mon père avait peur de moi parce que je portais cet uniforme, parce que je roulais dans une Jeep de l’armée, et il était prêt à abandonner son gagne-pain pour qu’on ne lui fasse pas de mal. Mais qu’est-ce qu’on aurait bien pu lui faire ? Manifestement, lui savait très bien ce qu’on aurait pu lui faire, et c’est pour ça qu’il était si bouleversé. Ça m’a poursuivie pendant toutes ces années. Et ce n’était rien. Après tout, on ne l’a pas frappé ni quoi que ce soit… Mais ç’a été une révélation pour moi. Une vraie claque. En quoi cela vous a-t-il touchée ? Ça m’a fait comprendre que je suis tout simplement… qu’il y a un grand hiatus entre ce qu’on me dit, la justice qu’on m’enseigne, et ce qui se passe réellement là-bas, sur le terrain. Tous des monstres, tous des terroristes, tous des suspects. Il faut les contrôler jusqu’au dernier, ne pas les traiter comme des égaux. Ça ne va pas. Cette personne voulait juste gagner sa vie. C’est tout à fait respectable. Bien plus respectable que ce que beaucoup font dans notre pays et même dans notre gouvernement, d’ailleurs. Sérieusement. Et qui suis-je, moi ? Je débarque comme ça, suffisamment jeune pour pouvoir être sa fille, et il est tellement stressé de me voir qu’il blêmit et tente de m’offrir des fruits pour me convaincre de le laisser tranquille. Avez-vous parlé de tout ça avec d’autres personnes ? Dans l’armée ? Non. Je ne savais pas comment approcher mes amis de la base ou mon officier supérieur en disant : « Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? » Après tout, mon boulot, l’essence de ma vie dans l’armée était de suivre une certaine ligne. Je veux dire, de montrer ma fidélité à une certaine ligne de pensée, de ne pas dévier parce dès l’instant où vous déviez, vous cessez d’être un bon soldat, tout le monde le sait.  
 

« Pourquoi tu t’en prends à ce gosse ? »

Grade : premier sergent | Unité : patrouille frontalière Il y avait une autre femme de la patrouille frontalière avec moi. Encore une fois, je pense que les femmes soldats sont plus violentes que les hommes. Donc celle-ci était avec moi et on était, disons, en mission de surveillance dans un poste d’observation sur une colline près d’un petit bois. Un gamin s’approche avec un sac. Elle l’appelle : « Viens ici ! » Il escalade la colline et nous rejoint. Elle ouvre le sac et trouve une sorte de tapette. Là-dessus, elle lui dit : « Bon, tu descends et remontes la colline en dix secondes. » N’oubliez pas qu’il est terrorisé. Imaginez ce gosse, comment il oserait refuser ? Et le voilà qui part en courant, descend, remonte. En plus, il essaie de garder le sourire. Il essaie, je ne sais pas, de se comporter comme un enfant, de croire qu’elle est humaine. Et là, elle lui dit : « Maintenant, fais ça avec tes doigts, presse-les les uns contre les autres. » Je ne sais pas comment l’expliquer – c’est comme le geste pour demander à quelqu’un d’attendre un instant, avec tous les bouts de doigts collés ensemble. Et bam ! Elle le frappe avec la tapette. Le gosse se met à pleurer. « Pourquoi tu pleures ? File ! Tu descends en courant et tu remontes, et si tu n’es pas dans les temps je te colle une raclée. » Elle a recommencé cinq fois à peu près et puis elle a fini par me demander : « Alors ? » Je lui ai répondu de le laisser tranquille, de le laisser partir. J’essayais toujours d’utiliser leur langage : non, laisse-les partir, laisse, je ne peux pas m’en occuper. Ce genre de trucs, comme si je me fichais du sort de ces gens, que ça ne valait simplement pas la peine que je m’en occupe. Parfois ça marchait, parfois non. Mais il y avait certains types avec qui je me sentais plus capable de parler, des hommes qui se comportaient comme ça par conformisme, parce que tous les autres faisaient la même chose, et que je pouvais influencer. Je disais : écoute, pourquoi tu t’en prends à ce gosse ? Demain, un membre du Hamas va l’alpaguer et lui dire de venir pour se venger. Et pourquoi il refuserait ? Si tu le traites bien, je ne dis pas que tu dois le laisser passer – il n’est pas censé passer ? Alors renvoie-le chez lui. Mais traite-le comme un être humain, pour qu’il n’ait pas forcément envie de se faire sauter contre toi demain. Certains m’écoutaient. Tous les militaires ne passent pas leur temps à tabasser des Arabes. Mais c’était clairement l’ambiance qui régnait et c’était la routine.  
 

« Vous êtes qui, d’abord ? Avorton ! »

Grade : sergent | Unité : brigade Nahal Quand j’ai rejoint le 50e régiment de la brigade Nahal en tant que jeune sous-officier, je suis arrivée à *** et la base était déserte. Tout le bataillon était en mission à Qalqiliya (5) et je ne les ai rencontrés qu’à leur retour. J’ai fait un tour dans les différentes compagnies, tout le monde était content et souriant. J’ai parlé un peu avec les soldats et j’ai vu que presque tous avaient des chapelets arabes et des corans miniatures. Je leur ai demandé où ils les avaient trouvés et ils m’ont répondu : « Qu’est-ce que tu veux dire ? On revient tout juste de Qalqiliya. On a pris quelques souvenirs dans les maisons. » Le lendemain, j’ai eu un entretien avec le chef de brigade, qui me demande : « Quelle est votre première impression du bataillon ? » Et moi, jeune femme soldat que je suis, je réponds : « Plutôt bonne, sinon que j’ai vu des soldats avec des chapelets et des corans qu’ils ont emportés de Qalqiliya en souvenir. » Il s’est énervé. Il a failli renverser le bureau. Il a aussitôt décroché son téléphone et appelé le capitaine de compagnie concerné, qui a protesté : « Jamais vu cette fille de ma vie. Elle ment, elle a tout inventé. Mes soldats ne feraient jamais une chose pareille. » Il m’a tendu le combiné et je lui ai dit : « Écoutez, c’est arrivé. » Il s’est mis à me hurler dessus : « Vous êtes qui, d’abord ? Avorton ! Vous ne comprenez rien. » Et voilà. Je suis sortie du bureau du chef de brigade et à partir de ce moment cette compagnie m’a ignorée. Pendant quatre mois, je n’ai pas pu les approcher. Le capitaine a martelé que la sous-off du corps d’éducation était une balance et qu’elle avait cafardé chez le chef de brigade. Pendant quatre mois, je n’ai pas pu approcher cette compagnie, sous aucun motif, même pour le travail. Je me souviens qu’on devait rassembler des photos de soldats pour une soirée de la brigade et cette compagnie a refusé de me donner les siennes parce que j’étais un cafard. Ils ont craché à mes pieds pour les avoir balancés au chef de brigade. Ç’a été un sacré choc quand j’ai débarqué là-bas.  
 

« Mais qu’est-ce que tu fous à donner de l’aspirine à un clandestin  ? »

Grade : premier sergent | Unité : patrouille frontalière Combien de femmes étiez-vous ? Quatre au début. Sur un effectif de combien ? Soixante. Toute cette histoire avec la représentation féminine… La patrouille frontalière est extrêmement fière de compter des femmes soldats. Il y a beaucoup d’hommes et, avec les Druzes et les Bédouins, très nombreux dans la patrouille frontalière où j’étais, ça crée des problèmes spécifiques. Ils ont un problème culturel avec le fait que des filles soient leurs égales. Certaines sont commandants d’escadron, donc les supérieures de ces hommes. Certains se sont adaptés, mais ça crée souvent des ennuis. Certes, les hommes ne sont pas tous violents ou haineux, mais l’ambiance générale favorise ce genre de choses. Quant aux femmes, il y en avait une avec moi qui refusait d’entrer dans le jeu, alors ils la harcelaient constamment. Pourquoi refusait-elle ? C’était une sorte de gauchiste et j’imagine que c’était contre ses principes. Un truc s’est passé avant que j’arrive là-bas, et c’est à cause de ça qu’ils se moquaient d’elle. Un jour, ils ont interpellé un groupe de clandestins. L’un d’entre eux a demandé de l’eau parce qu’il avait mal à la tête et elle lui a donné une aspirine. C’est devenu une blague à répétition, encore six mois au moins après mon arrivée. Genre, « mais qu’est-ce que tu fous à donner de l’aspirine à un clandestin ? Après ça, tu n’as plus qu’à prendre soin de lui ». La honte absolue. Voilà l’attitude générale.  
 

« Ils avaient tué, j’étais tout excitée »

Grade : sergent | Unité : brigade Nahal Vous étiez affectée aux checkpoints ? Oui. C’est là que j’ai acquis un véritable sentiment de fierté, parce qu’on les voit [les Palestiniens] debout en train d’attendre, alors que nous, on passe comme ça, on circule parmi eux, qui font la file pendant qu’on peut aller et venir librement. Mais qu’est-ce qui vous rendait si fière ? Le fait que mon sort vaille mieux que le leur, quelque chose de ce genre. Je me souviens que, vers la fin de mon service militaire, ce qui m’a fait réfléchir par rapport à tout cet enthousiasme, c’était… Il y a eu une opération. Au retour des soldats, j’allais souvent au QG de crise pour me mettre au parfum. Je me contentais de traîner avec les gars là-bas, j’adorais être au courant de tout. Je suis passée et j’ai entendu qu’ils avaient tué, et j’étais tout excitée. Je me suis approchée d’un des gars et je lui ai demandé : « Tu en as tué ? Combien ? » Il m’a regardée, ébahi : « On ne demande pas des choses pareilles. Qu’est-ce qui te prend de poser cette question ? » Et là, ça m’est tombé dessus. Je me suis mise à réfléchir et j’ai pris conscience que toutes ces plaisanteries sur les Arabes et tout ça, ce n’était peut-être qu’une façon de tenir le coup. Parce que, soudain, je parle à quelqu’un dont je sais pertinemment qu’il vient de tuer quelqu’un le jour même, et il ne me répond pas. Le gars se contente de dire : « Qu’est-ce qui te prend de me demander une chose pareille ? » Je me souviens que ma première réaction a été de répondre : « C’est quoi le problème ? Tout le monde est dans le même bateau, non ? On en plaisante, tout va bien, alors pourquoi ne pas me dire combien tu en as tué ? Pourquoi ne pas en être fier ? » C’était ce que je pensais – pourquoi ne pas en être fier ? Pourquoi ne pas le raconter ? Et là il m’a regardée : « On ne parle pas de ça. On ne pose pas ce genre de questions. » Brusquement, j’ai compris qu’ils ne voulaient pas être comme ça, que ce n’était qu’une manière de faire face. Je me suis sentie très mal à l’aise. J’ai compris que j’avais dérapé en posant cette question, qu’on parlait de vies humaines là. Pas seulement des Arabes, des êtres humains.  
 

« Viande fraîche  ! » 

Grade : sergent | Unité : bataillon Shimshon Avez-vous passé du temps avec les soldats sur le terrain ? Oui, tous les sous-officiers font ça. Encore une fois, j’ignore si c’est lié mais le boulot des femmes dans l’armée consiste souvent à être une femme et à sourire aux hommes. J’imagine que ça ne vous surprend pas. C’était un soulagement, le plus grand soulagement qui soit, de voir des femmes sur la base militaire. On vous l’avait dit lors de votre formation ? Certainement pas. Mais c’est ce qu’on vous dit sur place. Quand j’ai intégré le bataillon, les gars se sont mis à gueuler : « Viande fraîche ! Viande fraîche ! » C’était à la base de Ketziot. Imaginez, cet endroit immense, et nous on débarque là, deux nouvelles filles. Des soldates en plus…  
  Ces témoignages sont extraits du rapport Women Soldiers’ Testimonies publié en décembre 2010 par l’ONG israélienne Breaking the Silence. Ils ont été traduits par Hélène Hiessler.
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