« La fessée »
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« La fessée »

Écrit par La rédaction de Books publié le 30 novembre 2018

Bundesarchiv, Bild 183-R79742 / CC-BY-SA 3.0

Enterrer définitivement le droit de correction hérité du XIXe siècle et se mettre en conformité avec les traités internationaux : tel est le but, selon la députée MoDem Maud Petit, de la proposition de loi visant à proscrire les « violences éducatives ordinaires » votée à son initiative par l’Assemblée nationale. Les opposants au texte rappellent qu’une claque ou une fessée peuvent « partir toutes seules ». Le 13 septembre 1910 déjà, l’écrivain Léon Frapié, dans une historiette parue dans les colonnes du quotidien culturel Comœdia, raillait l’usage de la fessée contre « l’obstination » des enfants. Une question de caractère, mais aussi de taille de derrière….


 

— Non, m’ame Bigrom, l’obstination d’un enfant n’est pas en rapport avec l’importance de son corps.

J’ai fait cette remarque inattendue, en contemplant un petit obstiné, Nonor, âgé de six ans qui est tout en tête : il n’a presque pas de corps – des abatis maigres montrant la forme des os, une poitrine ratatinée où grelotte on ne sait quoi de triste – et très peu de fesses, notez ça : très peu de fesses.

On ne voit que sa tête, autant dire ; non pas qu’elle est très grosse, mais elle est drôlement expressive : il a les cheveux blond filasse, un peu longs, mal peignés « en marchand de salade » ; ses yeux bleus n’en finissent pas de vous regarder ; en même temps on dirait qu’il cherche à faire miroiter son front qui est bossué naturellement, et ses joues blêmes se creusent, son nez redresse, son menton pointe, sa bouche fait la moue. Enfin toute sa figure sent l’obstination, à ce point qu’on en oublie ses abatis, sa poitrine et ses fesses – qui sont pourtant des acteurs intéressants dans sa vie. Et l’on se demande où il a été chercher cette obstination et comment il fait pour la garder.

Il porte une veste et une culotte couIeur de poussière avec fort peu de chemise dessous, et des souliers percés sans chaussettes dedans. Il habite là-bas, dans le voisinage de la porte de Bercy, au coin du quartier pouilleux où la race n’est pas très résistante. Dans la rue sans boulangers, sans marchands de victuailles – troquets et hôtels meublés –, les maisons branlantes, délabrées, perdent leurs habitants au tournant de chaque journée, comme des personnes saoules perdent leur argent à chaque pas.

Le mois dernier, comme Nonor baguenaudait, solitaire, le long des fortifs, voilà un gosse inconnu, même pas un de ses camarades, qui tombe dans un trou d’eau resté de l’inondation et assez profond pour qu’un enfant s’y noie.

Nonor s’approche, mais la vase est glissante, il sent partir ses pieds – comment faire ? Il se met donc à plat ventre dans la boue, il rampe, il fourre son bras, il s’efforce jusqu’à enfoncer son nez dans l’eau, si bien qu’il saisit le noyé. Mais celui-ci, en se cramponnant, le griffe, l’entraîne, lui fait bouffer de la vase. Tout de même, Nonor réussit son repêchage et s’en retourne à la maison, trempé, machuré, en piteux état.

Il dit à sa mère ce qui est arrivé et, tout de suite, l’effet produit est énorme ; tout de suite exclamations et rassemblement ; Nonor reçoit la fessée, en distribution solennelle, devant un public nombreux, avec accompagnement de discours :

— Ah ! te v’là propre ! crie la mère. C’est à c’t’heure-ci que tu arrives, au moment que je suis pressée, que je n’ai pas un instant à moi ! Oui, oui, je comprends bien, sois tranquille « C’est un autre qui était tombé dans l’eau » et tu l’as retiré de l’eau. Si tu n’avais pas été là, ça ne te serait pas arrivé. Je t’apprendrai, moi, à retirer les autres de l’eau !… Et n’aie jamais le malheur de recommencer !

Eh bien non, m’ame Bigrom, je ne crois pas à la vertu fondamentale de la fessée ; elle n’a qu’un effet relatif sur l’enfant qui la reçoit et cela d’abord pour un motif purement matériel et géométrique : l’enfant qui a très peu de fesses, comme Nonor, se soustrait en partie à l’action disciplinaire de la fessée, « il en prend moins » c’est incontestable ; logiquement, à fessée égale, un gamin qui a un gros derrière s’amendera davantage.

Ensuite, il y a l’intérieur de l’enfant que les beignes influencent différemment aussi. Souvent elles rendent l’enfant précautionneux à désobéir, habile à dissimuler, audacieux à mentir – c’est que vous tapez à faux, sans doute. Car le même martelage ne produit pas le même ouvrage, selon qu’il porte d’aplomb ou de travers. Mais comment savoir si la main « a du coup » ? On se dépêche, on ne fait pas attention. D’ailleurs, il est des derrières déséquilibrés sur lesquels on dévie toujours.

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La preuve. Pas plus tard qu’hier, Nonor a « recommencé » ! Oui, m’ame Bigrom il a recommencé. Du même trou d’eau, dans les mêmes conditions pénibles et dégoûtantes, il a extrait un petit imprudent, sur le point de boire la goutte à fond.

Et pourtant, il n’avait pas perdu le souvenir de la correction reçue. Car un passant était survenu et lui avait dit : « C’est très bien ça, mon garçon, tes parents seront fiers de toi ! Tiens, voilà une brochure à images pour ta récompense ». Nonor n’a rien répliqué, mais voyez la malignité, il a fourré la brochure en beau papier glacé dans sa culotte, en bonne place pour atténuer le cinglement de la fessée immanquable. Et, voyez le vice, il a menti à sa mère :

— Qu’est-ce que tu as encore fait pour être dans un état pareil ?

— Je rigolais avec un autre devant une porte alors on m’a fichu un seau d’eau sale.

La mère a fessé de nouveau devant les gosses et les voisins assemblés.

Mais vous devez sentir comme moi que la pauvre femme perd son temps et se fatigue avec un gamin comme Nonor, tout en tête et dont l’obstination est au front, aux yeux, serrée aux joues, à la bouche…

Certes, dans cette lutte entre l’obstination et la fessée, on s’ébaubit de constater l’échec de la fessée, qui, en elle-même, est souveraine, péremptoire, irréfutable. On se prend à trouver que la force adulte est bien limitée, que la famille est peu de chose… Sais-je, moi, on ballotte, mal soutenu par la philosophie.

C’est pourtant « grand », quand on y pense, m’ame Bigrom, le châtiment corporel administré en public. Le châtiment public : le monde entier est contre le coupable, toutes les personnes et toutes les choses sont contre lui ! Le châtiment corporel : les coups vont, dans la chair même., chercher, frapper et mutiler la volonté jugée mauvaise !

Et c’est pourtant pas lourd un méchant môme de six ans !

Léon Frapié

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Commentaire

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  1. Enila dit :

    Depuis que les châtiments corporels sont interdits, il y a moins de violence c’est un fait et l’on connait des pays où ils sont systématiques et la violence persiste…mais la fessée n’est qu’un symbole sans gravité qui remplace la colère. Par contre, les coups de toutes sortes continuent de mutiler des enfants terrorisés. Enseignante à Paris 19ème, 11ème, je peux en témoigner : Steven, 5 ans une terreur à la récré, se prenait des coups de ceinture tous les soirs. Pour le calmer, disait le père. Elodie, 6 ans, était régulièrement enfermée dans le coffre de la voiture si elle chouinait. Kevin, 4 ans, seul avec sa mère, avait d’énormes balafres de griffures infectées dans le dos. Quand je m’énerve je ne peux plus me contrôler, avouait la mère. Jennifer, 6 ans, arrive à l’école avec un bras cassé : papa a crié après maman, j’ai voulu la défendre et il m’a envoyé contre le mur…Le pire, c’est encore la violence psychologique : la mère de Mathias, 7 ans l’oubliait souvent tard à l’école où il ne voulait pas apprendre et le punissait en l’enfermant dans sa chambre des heures, puis l’obligeait à dire du mal des autres, de la maîtresse; arrivait le matin en retard, le jetait dans la classe en le traitant de nul. Un jour il a avoué qu’avec sa mère, ils avaient égorgé un chien et qu’elle l’avait forcé à regarder jusqu’au bout. Procédures et services sociaux alertés, la mère a déménagé, impunie et elle fabrique tranquillement un futur psychopathe. Cette violence subie au quotidien par des générations d’enfants n’est pas toujours audible, et ce n’est que la violence physique qui est prise en compte comme preuve tangible. Quand un enseignant fait un signalement, la réponse arrive 6 mois plus tard, et il faut passer devant un conseil avec la présence des parents etc…il faut une patience et un courage infini. Une fois, pour vouloir défendre un enfant en grand danger, j’ai reçu des menaces de mort de la part de sa mère….