La métamorphose du petit soldat
par Felix Bohr

La métamorphose du petit soldat

C’est plusieurs mois après l’armistice qu’Hitler, toujours dans l’armée, découvre son pouvoir et sa vocation. Au moment où il s’engage dans la lutte contre l’éphémère République des conseils de Bavière, avatar des soviets de Russie. C’est alors que se cristallisent son antibolchevisme, son antisémitisme et ses talents de manipulateur.

Publié dans le magazine Books, février 2014. Par Felix Bohr
Que fait un soldat qui sort d’une guerre perdue et n’a aucune perspective ? Qui n’a pas de formation, pas de famille, pas d’amis ? Il reste soldat. Le 21 novembre 1918, dix jours après l’armistice, le caporal Adolf Hitler se retrouve à la garnison de son régiment à Munich ; il y obtient de la nourriture gratis, un traitement d’à peu près 40 marks par mois et un lit au chaud – ce qui durant l’hiver 1918-1919 n’est pas négligeable. Des années plus tard, Hitler prétendra qu’il avait décidé de se lancer dans la politique dès l’armistice (1). La vérité est qu’à la fin 1918 il voulait rester soldat aussi longtemps que possible. Il faut attendre encore presque un an et demi pour le voir quitter l’armée. C’est la période la moins étudiée de la vie du futur dictateur. Cela fait des décennies que les historiens tentent de découvrir comment un peintre médiocre au visage émacié a pu devenir un tyran meurtrier : quand a eu lieu la transformation décisive du jeune Hitler ? Dès Linz, où ce fils d’un douanier brutal a grandi ? À Vienne, où, artiste raté, il a vécu la plus grande partie des années 1908 à 1913 dans un foyer ? [Lire « Quand le diable est-il entré en lui ? », p. 36.] Ou pendant la Première Guerre mondiale au cours de laquelle, sur le front de l’Ouest, il vit des cadavres déchiquetés ? [Lire ci-dessous « Derrière les tranchées »] L’historien autrichien Othmar Plöckinger, lui, met l’accent sur un autre moment de son existence. « Le tournant dans la vie d’Hitler, assure-t-il, furent les années 1918-1920, qu’il passa à Munich, dans un milieu militaire. » C’est là, d’après les conclusions de l’historien, que sa vision antisémite du monde se cristallisa. C’est là qu’il devint un antibolchevique acharné. C’est là qu’il fit les expériences « que plus tard il saura mettre à profit, quand il deviendra propagandiste, puis chef du Parti nazi ». À l’appui de ce point de vue, Othmar Plöckinger a rassemblé tout un faisceau d’arguments solides. En devenant membre d’une commission d’enquête de son régiment, le caporal Hitler apprit à ce titre à combattre des adversaires politiques. Il suivit des cours de sensibilisation antibolchevique, où de véritables formateurs, qui espéraient la fin de la démocratie en Allemagne, l’abreuvèrent de propagande. Et, grâce au cadre que lui offrait l’armée, il eut l’occasion de parfaire ses talents d’orateur devant un public conséquent. Bref : lui qui avait quitté l’école à 16 ans acquit, grâce à cette formation accélérée, « les compétences clés pour diriger un mouvement ». La carrière politique du soldat Hitler commence donc au début de l’année 1919, lorsque la situation dégénère à Munich. Le 7 avril, des socialistes radicaux proclament la République des conseils [l’équivalent allemand des soviets] de Bavière et veulent mettre sur pied une « Armée rouge », sur le modèle russe. La plupart des soldats de l’entourage d’Hitler refusent d’adhérer aux troupes révolutionnaires. Le caporal autrichien est certes élu à l’un des conseils de soldats de son régiment, mais, selon Plöckinger, il reste un adversaire résolu de la République des conseils. Ennemi de la révolution Au début du mois de mai 1919, les troupes régulières, épaulées par des corps francs, occupent la capitale bavaroise au terme de combats sanglants. Des centaines de sympathisants de la République des conseils sont exécutés sommairement, la vague de représailles s’étend sur toute la ville. Ennemi déclaré de la…
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