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La révolte des nonnes chanteuses

Souvent enfermées au couvent pour ne pas dilapider, par leur dot, le patrimoine de leurs riches familles, les religieuses italiennes du XVIIe siècle bousculaient singulièrement l’Église.

Les religieuses espiègles dont ce livre raconte l’histoire ne sont pas simplement des têtes de linotte, des feux follets et des pitres : ce sont des héroïnes passées sous silence, qui protestaient contre leur enfermement. De nos jours, quand des femmes se rebellent au sein de l’Église catholique, c’est pour se faire ordonner prêtres ; au XVIIe siècle, leurs méfaits allaient du commerce clandestin de broderies à l’incendie de leur propre couvent, en passant par le chant polyphonique et la magie noire.
Craig Monson est musicologue. Le travail de documentation qu’il a effectué pour ce livre est parti d’une enquête sur le thème débattu de la musique dans les couvents. Les religieuses ont toujours chanté, bien sûr, mais rarement des chansons comme celle-ci : « Vous avez ce petit bibelot, / Si délicieux et agréable. / Puis-je avancer ma main et la glisser / Sous l’aube et la soutane pour le serrer ? » Même quand la musique était plus proche du ciel que de la terre, seul le chant grégorien était toléré : les voix du couvent étaient réservées à Dieu et à personne d’autre. Le plaisir donné et reçu par les religieuses lorsqu’elles chantaient fit alors l’objet de débats passionnés parmi les évêques. La musique sacrée attirait les profanes et poussait les nonnes, comme l’écrit un ecclésiastique du XVIe siècle, à « s’évader dans leurs cœurs ».
Rituels sataniques
En explorant les archives secrètes du Vatican, Monson s’est vite retrouvé plongé dans les « Comptes rendus devant la Congrégation Papale des Évêques et des Fidèles ». Ce document du XVIIe siècle regorgeait de récits inédits mettant en scène des religieuses « bousculant le statu quo ». Il a donc fini par consacrer son livre aux trouvailles ingénieuses et variées au moyen desquelles les sœurs récalcitrantes se rebellaient contre leur claustration. L’auteur a retenu cinq exemples explosifs, qu’il examine en détail.
« Une femme doit avoir un mari ou un mur », décrète un proverbe de la fin du Moyen Âge. Dans le Milan du XVIIe siècle, 75 % des filles d’aristocrates avaient droit à des murs. Certains établissements religieux rassemblaient plusieurs générations d’une seule et même famille. Aucune des religieuses évoquées par Monson ne semble avoir répondu à l’appel de Dieu ; la plupart étaient placées là par leurs pères. Le rôle du couvent était moins de préparer les âmes à la vie éternelle que de préserver les richesses d’ici-bas. Une fille était synonyme de dot, les familles aisées enfermaient leur progéniture féminine pour conserver en leur sein leur fortune.
Les histoires révélées par Monson sont extraordinaires. Ainsi, le récit de la disparition d’un violon alto au couvent de San Lorenzo, à Bologne, aboutit, par le truchement d’une sœur musicienne partie rejoindre les musica secreta de Florence, à la découverte de rituels sataniques. Ailleurs, un groupe de religieuses issues de la même famille noble décident que le seul moyen de rentrer chez elles est de mettre le feu au couvent – après avoir pris soin de mettre à l’abri leurs biens temporels. Pour défendre leur honneur, leur chef de famille soutient que l’incendie était accidentel, provoqué par la « fabrication de claies pour vers à soie, qui nécessitait l’entretien d’un feu continu ». Au couvent de Santa Maria Nuova, toujours à Bologne, une religieuse sujette à des « délires pouvant durer dix-neuf heures d’affilée » à cause de divers « accès de maladie » conçut un programme d’ornement musical et artistique pour la chapelle du couvent, qui incluait la réalisation d’une série de tentures brodées. La couture, pensait-on, avait au moins l’avantage de ne pas faire de bruit et de ne pas conduire à la célébrité. Mais en l’occurrence, dès que les religieuses commencèrent à accepter des commandes venues de l’extérieur, ce travail eut pour effet de remplir les coffres de l’humble établissement. Les activités musicales du couvent nécessitaient le financement de célébrations liturgiques somptueuses. L’argent affluait, et l’on put reconstruire et remeubler la chapelle grâce aux bénéfices des religieuses ; mais on finit par craindre que les saintes sœurs ne deviennent les banquières du voisinage.
Nuns Behaving Badly est un recueil de contes chaucériens qui, comme le dit Craig Monson d’une façon charmante, aurait sa place sur les tables de chevet. Là, enfin, les sœurs à cornettes pourraient revoir la lumière du jour.
Cet article est paru dans la Literary Review, en décembre 2010. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

LE LIVRE
LE LIVRE

Les nonnes rebelles de La révolte des nonnes chanteuses, University of Chicago Press

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