La télévision selon Jacques Chancel
Publié en novembre 2011. Par Michel André.
Sous un titre trompeur, le Dictionnaire amoureux de la télévision de Jacques Chancel n’a quasiment d’un dictionnaire que son organisation sous la forme d’une série d’entrées se succédant par ordre alphabétique. Beaucoup moins une encyclopédie personnelle, dans un esprit d’érudition légère, que les autres ouvrages de la collection, c’est en réalité un livre de souvenirs. Jacques Chancel raconte la télévision, plus exactement sa télévision, c’est-à-dire largement les émissions auxquelles son nom est associé et les rencontres qu’il a effectuées à leur occasion.
Il le fait dans son style familier, avec les qualités et les limites qu’on lui connaît : d’un côté, une authentique curiosité pour la culture, un grand amour pour les artistes et un incontestable talent de conteur ; de l’autre, une certaine propension à l’ostentation (très heureux d’avoir eu l’occasion d’approcher Herbert von Karajan, Maurice Béjart ou Jean-Paul Sartre, Jacques Chancel l’est au moins autant de nous le faire savoir), et une tendance à tomber dans la fausse profondeur et les clichés : beaucoup des propos qu’il rapporte n’ont rien d’inédit et des anecdotes qu’il présente implicitement comme des exclusivités ont souvent été narrées ailleurs.
Curieusement, même les portraits de figures célèbres de la télévision comme Pierre Dumayet, Pierre Bellemare, Pierre Tchernia, Philippe Bouvard, Michel Drucker, Thierry Ardisson, Laurent Ruquier et bien d’autres, ne sont pas très personnels et ne contiennent pas grand-chose de plus que leur notice biographique.
Manque surtout une vraie réflexion sur la télévision qu’on aime, la télévision de qualité dont Jacques Chancel s’est fait le héraut et à laquelle aujourd’hui, rétrospectivement, des émissions comme « Le grand échiquier » sont identifiées (cela n’a pas toujours été le cas). Ceci aurait par exemple impliqué une analyse approfondie de l’expérience d’Arte, sur laquelle le Dictionnaire amoureux ne nous apprend guère plus que l’encyclopédie électronique Wikipédia.
Dans l’esprit qui faisait dire à Raymond Radiguet, répondant à Jean Cocteau, que s’il perdait son temps à lire des mauvais livres, c’était pour mieux comprendre comment en faire de bons, il aurait aussi été utile de se pencher sur la télévision que l’on n’aime pas : celle que Pierre Bourdieu, Alexandre Lacroix ou Pierre Jourde, dans le droit fil de critiques formulées il y a de cela plusieurs décennies aux États-Unis par Neil Postman ou Daniel Boorstin, dénoncent avec véhémence quand ils l’accusent d’être un instrument d’abêtissement, stigmatisent l’indigence et la vulgarité de programmes basés sur l’exploitation du voyeurisme et de l’exhibitionnisme et la cruauté de jeux dont le principe est l’exclusion humiliante des participants ; quand ils relèvent l’imposture de débats truqués dont les invités doivent lutter pour arracher quelques secondes d’attention face à un animateur qui s’octroie généreusement les trois-quarts du temps de parole, et s’élèvent contre une hiérarchie des titres des journaux télévisés qui privilégie le sensationnel et les faits divers.
Professionnalisme
Cette télévision-là, Chancel choisit de l’ignorer. Il se débarrasse ainsi en quelques lignes de la téléréalité, si mal nommée compte tenu de la part déterminante de mise en scène dans ce qui n’est qu’une nouvelle forme de spectacle. Son existence en dit cependant long sur notre société – sur le triomphe de l’individualisme, le culte de la compétition et la sacralisation de l’idée que n’importe qui a légitimement droit à ce quart d’heure de gloire qu’Andy Warhol promettait à chacun – mais aussi sur la responsabilité morale des directeurs de chaînes. Dans ce jeu de double miroir où la télévision reflète la société tout en contribuant à la façonner, tout le monde est complice, mais, comme les animaux d’Orwell, dont certains étaient plus égaux que d’autres, tout le monde n’est pas coupable au même degré. Justifier des programmes médiocres en arguant qu’ils sont populaires, c’est oublier un principe fondamental, très bien formulé par Jacques Chancel lui-même, lorsqu’il déclare avoir cherché à donner au public, non ce qu’il aime mais ce qu’il pourrait aimer : une offre de qualité engendre une demande pour des programmes de qualité.
L’univers du Dictionnaire amoureux de la télévision est par ailleurs circonscrit au « paysage audiovisuel français », selon l’expression consacrée, et ne dit rien de ce qu’on peut aimer de la télévision des autres. Dans l’article « Séries », Jacques Chancel relève l’importance prise sur les chaînes françaises par les séries policière et médicales américaines (Les Experts, Dr House), en faisant valoir qu’il existe une tradition française de feuilletons. Mais il passe sous silence leurs mérites, le fait qu’avec tous leurs défauts, les séries américaines sont généralement très bien faites : des scénarios inventifs, des dialogues qui font avancer l’action, le tout servi par des moyens logistiques et financiers considérables et le formidable réservoir d’acteurs que constitue le monde anglophone. Bref, ce professionnalisme à tous niveaux qui explique aussi la qualité des feuilletons historiques réalisés en Grande-Bretagne (Les Tudors, Rome, Dowton Abbey), et est à la base de la robuste tradition de la BBC dans le domaine de l’information, du reportage et du documentaire.
Enfin, on aurait pu mieux mettre en lumière l’étonnant amour que la télévision se voue à elle-même, et nous à sa suite. Sur beaucoup de chaînes télévisées, les programmes consacrés à la télévision (son histoire, ses émissions-cultes, ses figures légendaires) sont très fréquents et appréciés. Comme une jolie femme, la télévision ne se lasse pas de se regarder, un peu pour mieux se connaître et se comprendre, mais surtout parce qu’elle éprouve pour elle-même une véritable fascination : jeune média, la télévision se hâte de se fabriquer une mémoire, et célébrant volontiers son propre culte, fabrique avec entrain sa propre mythologie
Qu’est-ce qui séduit dans cette évocation de la télévision d’antan, celle d’« Apostrophes », des « Dossiers de l’écran » et des magazines de Denise Glaser ? Pour certains, c’est la nostalgie de leur jeunesse, dont elle leur parle et dont le souvenir est largement lié au sien. Mais c’est aussi que cette télévision était l’expression et le produit d’un monde plus simple et plus innocent que celui d’aujourd’hui, où la modernité avait la fraîcheur des commencements ; un monde plus dur par certains aspects mais moins brutal, dans lequel régnaient davantage qu’à présent les valeurs et les formes de civilité qui rendent la vie en société possible et agréable.