L’Afrique n’est pas vouée à la corruption
par Bernard Porter

L’Afrique n’est pas vouée à la corruption

L’Afrique est devenue le continent déprimant par excellence, invariablement synonyme de corruption, de tribalisme et de violences atroces, dictées par une sorte de malédiction culturelle : « Que voulez-vous ? C’est l’Afrique ! » Ce fatalisme mâtiné d’indifférence indigne la journaliste Michela Wrong. Dans un livre que juge remarquable l’historien Bernard Porter, elle part en guerre contre les stéréotypes qui emprisonnent le continent dans des logiques politiques toxiques. Les maux imputés à une soi-disant « culture africaine » ne sont pas spécifiques de ce continent. L’Afrique n’est pas plus que les autres vouée au pire. Encore faut-il en finir avec un anti-impérialisme de pacotille, prompt à faire de la « tradition » l’alibi du mauvais gouvernement. C’est bien l’intention d’une nouvelle génération d’Africains, au premier rang desquels le héros du livre, John Githongo. Cet ancien dirigeant kenyan a payé au prix fort son acharnement à dénoncer la corruption de son propre camp. Il est la preuve vivante qu’une autre Afrique est possible.

Publié dans le magazine Books, septembre 2009. Par Bernard Porter
On ne peut pas impunément envahir un autre pays que le sien, lui donner des frontières parfaitement arbitraires, décider de le gouverner avec le minimum de ressources, installer une population étrangère sur ses meilleures terres, faire taire toute résistance, puis déguerpir avant de l’avoir convenablement préparé à l’autonomie… et s’imaginer que tout ira bien, avec la meilleure volonté du monde. Cela ne s’est sans doute jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Cela ne s’est assurément pas vu au Zimbabwe, pays dont la Grande-Bretagne s’est toujours, peu ou prou, lavé les mains. Le Kenya, en revanche, a d’abord semblé démentir la règle. Pour commencer, les colons y étaient moins nombreux et plus écervelés, et la politique officielle britannique – arrachée de haute lutte par les gouvernements travaillistes et les impérialistes plus libéraux du ministère des Colonies – avait institué la doctrine de la « primauté indigène », accordant la préséance aux revendications des Africains sur les revendications des Européens ou des Asiatiques. Au final, pourtant, cela n’a pas suffi à éviter l’une des guerres de libération les plus sanglantes d’Afrique : la rébellion Mau Mau, l’« état d’urgence », et tout le reste (1). Aucun Britannique n’aurait donc pu être surpris si le gouvernement issu de ce processus, en 1963, avait « mal » tourné. Mais il sembla d’abord ne pas en prendre le chemin. Le premier président de la nouvelle nation, Jomo Kenyatta, décida de passer l’éponge. L’ancien leader de la rébellion alla même jusqu’à renier les Mau Mau – « Nous ne laisserons pas des vandales gouverner le Kenya » – et prêcher la réconciliation, permettant à la Grande-Bretagne de s’attribuer indûment le mérite d’une décolonisation « réussie ». Après les horreurs des années 1950, cela paraissait trop beau pour être vrai. Ça l’était. La corruption et le favoritisme ethnique se sont développés dès la présidence de Kenyatta. Mais la situation a considérablement empiré sous la gouverne de son successeur, Daniel Arap Moi, un homme issu de la tribu minoritaire des Kalenjins et qui a dirigé le pays pendant vingt-quatre ans. On plaça donc de grands espoirs en Mwai Kibaki, qui l’a remplacé en 2002 [au terme du premier scrutin pluraliste de l’histoire du pays] ; issu comme Kenyatta de l’ethnie Kikuyu, le principal groupe du pays, il prêchait l’unité nationale (il est vrai qu’ils l’ont tous fait). Parmi ceux qui en attendaient beaucoup, John Githongo, le héros du livre fascinant, fondamental et très bien informé de Michela Wrong, It’s Our Turn to Eat. The Story of a Kenyan Whistleblower. Githongo crut en Kibaki lorsqu’il annonça que c’en était fini de la corruption, au point de devenir son bras droit sur ce dossier (2).   Comme un piano à queue tombant du ciel Il ne put rien faire ou presque, et rejeta d’abord la faute sur l’entourage de l’« indolent » Kibaki, dont tous les membres semblaient toucher des pots-de-vin, notamment d’une société privée fort louche, l’Anglo Leasing and Finance (3). Il lui fallut du temps pour comprendre que Kibaki lui-même avait la main dans le sac. Et Githongo finit par penser qu’il s’était vu confier cette mission anticorruption en raison de son identité de Kikuyu privilégié, qui garantirait sa loyauté envers son « propre peuple » le moment venu. Lorsqu’il s’y refusa, on le rejeta, on le calomnia, menaça. Il finit par s’enfuir à Londres avec une montagne de preuves, dont un certain nombre de conversations enregistrées en catimini. Et frappa à la porte de Michela Wrong – rencontrée lorsqu’elle était correspondante de presse à Nairobi. Nous sommes en février 2005. Un an plus tard, il s’exprimait enfin publiquement dans les pages du quotidien kenyan The Daily Nation. L’effet produit par ses déclarations fut comparé par l’ambassadeur des États-Unis au bruit d’un « piano à queue tombant du ciel ». Pareil scandale aurait dû écraser le gouvernement. Il n’en fut rien. Des ministres furent démissionnés puis réintégrés. Et l’on manipula les élections législatives de décembre 2007 pour permettre à Kibaki de rester au pouvoir. Tout s’embrasa. Les émeutes qui suivirent le scrutin ont coûté la vie à quelque 1 500 personnes, dont certaines furent massacrées avec une brutalité indicible. Wrong raconte notamment ces victimes circoncises avec des tessons de bouteille, avant d’être décapitées (4). L’essentiel de la violence fut intertribale. Cela se passait dans une des anciennes colonies préférées de la Grande-Bretagne, un pays qui avait servi de faire-valoir à l’impérialisme éclairé, de modèle pour le continent entier et de preuve vivante que les États africains n’étaient pas uniformément condamnés à emboîter le pas des pires d’entre eux. Comme l’écrit Wrong, « le mythe de l’exception kenyane – l’idée que le chaos des autres régions d’Afrique “ne s’était pas produit ici” – fut anéanti à jamais ».   Chacun son tour de « manger » Ces événements n’étaient pas sans raisons. La corruption a besoin pour durer d’être largement tolérée. Elle peut l’être par déférence, par peur, ou parce que les malversations ne semblent pas vraiment toucher le commun des mortels. Elle peut aussi l’être parce que le citoyen lambda espère en tirer profit, au même titre que les gros bonnets. Au Kenya, explique Wrong, il était admis que le groupe au pouvoir ne faisait pas seulement sa propre pelote, mais aussi celle de son « peuple », en construisant par exemple des routes et des écoles dans les régions ethniques concernées. Ce système était accepté par les autres groupes, dès lors qu’ils pensaient que leur tour viendrait aux élections suivantes. D’où le titre du livre : quand votre tribu prend le pouvoir, c’est votre « tour de manger (5) ». Tout cela relève en somme d’une sorte d’« effet de ruissellement », indiscutablement plus efficace, car moins aléatoire, que celui qui a la faveur des économistes libéraux (6). Mais le trucage du scrutin de 2007 privait l’opposition de son tour de banquet (7). Les différences ethniques, nées de la construction artificielle des frontières coloniales, semblaient pourtant jusque-là s’estomper, si l’on en croit l’analyse de Wrong. Elles ne disparaîtraient sans doute jamais tout à fait, certes, mais elles fonctionnaient de manière plutôt inoffensive : des petits préjugés hargneux débités sans réelle conséquence – les Kikuyus sont durs et arrogants, les Luos tape-à-l’œil et superficiels, les Kalenjins simplets et machistes, etc. La société kenyane était simplement faite en partie de cette étoffe, tout comme la société britannique a ses Gallois, ses Écossais, ses Anglais, voire ses Anglais du Nord. Or, jusqu’en 2007, souligne Wrong, ces préjugés et ces barrières tendaient à se dissiper, notamment parmi les nombreux Kenyans ayant étudié à l’étranger, à l’image de Githongo qui a fréquenté l’université de Swansea [pays de Galles] ; ou, plus surprenant, parmi les jeunes des bidonvilles de Nairobi, qui ont même inventé un argot métissé (le sheng) pour combler le fossé entre les tribus, et en remontrer à leurs aînés. Les émeutes ont tué tout cela dans l’œuf. « Avant, la tribu, c’était quelque chose dont on parlait à voix basse, dont on plaisantait, dont on disait du mal. Du jour au lendemain, c’est devenu la seule chose qui comptait. » Et c’est la corruption, affirme Wrong, qui a nourri cette dérive, en cultivant si bien un tribalisme relativement inoffensif qu’il en est devenu toxique.   La complicité des pays donateurs Voilà pourquoi elle ne supporte pas ceux qui prétendent que le phénomène n’a pas d’importance,…
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