Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

L’âge d’or des espions russes

Leurs motivations ont bien changé. Dans les années 1920 et 1930, c’était la perspective de répandre le communisme dans le monde. Aujourd’hui, ce sont le confort et les avantages du pays où ils opèrent. Mais les agents clandestins restent la grande spécialité russe.

 


© Sergei Milashov

Dimitri Bystroletov en mission de reconnaissance en Suisse autour de 1934. Recruté par les services soviétiques dans les années 1920, il séduisait les secrétaires et les épouses de diplomates.

L’homme d’affaires suisse Charles Émile Martin et son associé américain Cy Oggins ont dû sembler un duo bien énigmatique à ceux qui les ont croisés en 1935, dans le Mandchoukouo occupé par les Japonais. Oggins est un homme distingué au visage taillé à la serpe, avec des costumes de bonne coupe et un penchant pour les cannes à pommeau d’argent. Il semble s’y connaître en antiquités asiatiques et se présente parfois comme marchand d’art. Martin est plus discret ; il préfère les cravates ordinaires et les gabardines, même si sa femme Elsa a un faible pour les sacs à main de luxe et les fourrures. Les deux hommes sont polyglottes et possèdent un réseau de contacts étendu quoique flou en Europe. Travaillant en lien avec un homme d’affaires milanais, ils sont venus en Mandchourie pour vendre des avions et des automobiles Fiat aux ­Japonais. À l’époque, Mussolini courtise le régime nippon – il vient d’envoyer en Mandchourie une mission fasciste italienne de bons offices –, et l’affaire semble en bonne voie. Fin 1937, le gouvernement impérial japonais achète 72 avions italiens, et l’attaché militaire japonais à Rome se félicite du contrat. « C’est là l’équivalent, déclare-t-il avec satisfaction, de trois escadres de bombardiers lourds. » En tant que représentants de Fiat au Mandchoukouo, ­Martin et Oggins peuvent certainement être crédités d’une part de ce succès. Mais, le temps que l’affaire soit conclue, ils ne sont déjà plus là.

Le contrat était bien réel ; mais les vendeurs n’étaient pas exactement ceux qu’ils prétendaient être. Charles Émile Martin, alias George Wilmer, Lorenz, Laurenz ou Dubois, s’appelle en réalité Max Steinberg. Bien qu’il parle couramment l’allemand et le français (avec l’accent marseillais), il est né non pas en Suisse mais à Belgorod-Dnestrovsky, un port ukrainien de la mer Noire. Il a obtenu un authentique passeport suisse en utilisant de faux papiers d’identité. Le nom d’Oggins est authentique, de même que son passeport américain, mais pas son personnage. Avant de vivre en Mandchourie, il a passé quelque temps à Berlin puis à Paris, où il était comme par hasard le proche voisin de l’un des derniers représentants de la dynas­tie des Romanov – l’emplacement idéal pour surveiller de près la diaspora russe blanche. Ceux qui l’ont connu en tant qu’Isaiah Oggins, fils d’un boutiquier juif de Willimantic, une ville de filatures du Connecticut, seraient surpris par ses manières aristocratiques. Ceux qui l’ont connu en tant qu’étudiant de Columbia fricotant avec l’extrême gauche le ­seraient encore plus.

La grande époque des espions russes était déjà révolue au moment de la Guerre Froide

Steinberg et Oggins ont l’allure et le comportement de riches hommes d’affaires, mais ce sont en réalité des espions soviétiques agissant non pas comme diplomates mais comme « illé­gaux », avec des identités d’emprunt et une couverture solide (1). « Charles Martin & Co. » n’est peut-être pas une entreprise fictive, mais – comme l’a découvert Andrew Meier en écrivant « L’espion perdu » (2), une biographie ­d’Oggins méti­culeusement documentée – elle fournit aussi à ses « propriétaires » une bonne raison pour se trouver au Mandchoukouo en 1935. Depuis ce poste privilégié, ils peuvent observer non seulement la politique de l’Axe mais une fois encore l’importante communauté russe blanche émigrée à Harbin après la révolution russe. Ils n’abandonneront leur mission qu’à cause de l’intensification de la guerre entre la Chine et le ­Japon. Ils n’ont vraisemblablement ­jamais été démasqués.

Leur performance n’a rien d’inhabituel à l’époque. Aujourd’hui, nous avons tendance à placer les espions dans le contexte de la Guerre froide : l’Ouest contre l’Est, les manigances autour du mur de Berlin, la Vienne de Graham Greene et le Londres de George Smiley. Mais les premiers espions ­soviétiques, ceux qui ont remporté les plus beaux succès, datent de bien avant. Comme le fait remarquer Robert Service dans « Espions et commissaires » (3), son récit haut en couleur du début des relations entre les bolcheviks et l’Ouest, les premières actions d’espionnage soviétique n’étaient pas très professionnelles : « Sur ces questions comme sur d’autres d’ordre pratique, Marx et Engels n’avaient pas laissé de manuel d’instructions. » L’essentiel de ce que les bolcheviks savaient en matière de renseignement et de contre-espionnage provenait de leur expérience avec l’Okhrana, la police secrète tsariste – laquelle avait très souvent eu recours à des agents doubles pour infiltrer les mouvements révolutionnaires en ­Russie. Un jeune protégé de Lénine était du nombre, comme le découvriront les bolcheviks quand ils auront accès aux dossiers de l’Okhrana, et certains ont toujours pensé que Staline lui-même l’a peut-être été aussi.

Mais les nouveaux espions appren­nent vite – tellement vite que les ­années 1930 sont pour l’espionnage soviétique une période d’incroyable créativité en matière de mystification. C’est à cette époque que les services ­soviétiques ­recrutent Guy Burgess, Kim ­Philby, ­Donald Maclean, Anthony Blunt et (sans doute) John Cairncross, les ­célèbres Cinq de Cambridge. Aux États-Unis, ils recrutent Whittaker Chambers et Alger Hiss. Au même moment, le NKVD [l’ancêtre du KGB] forme un groupe d’hommes qui seront connus comme les « grands agents illégaux », des espions russes qui étaient ou se faisaient passer pour des ressortissants étrangers et vivaient sous couverture. Ils portent les techniques d’espionnage à un niveau tel qu’à une époque on fera étudier leurs exploits aux agents de la CIA en formation. « Avant guerre, les Soviétiques nous dominaient complètement, avoue un officier retraité de la CIA à Andrew Meier. Les années 1920 et 1930, c’était leur âge d’or. »

 

Richard Sorge appartient à cette généra­tion d’agents illégaux. Cet ­espion soviétique qui parlait couramment l’allemand depuis l’enfance – sa mère était russe, son père allemand – s’introduira dans l’ambassade allemande à Tokyo en se faisant passer pour un journaliste nazi. Il préviendra notam­ment Staline de l’imminence de l’invasion de l’Union soviétique en 1941, mais Staline n’en fera pas cas. Ignace Poret­sky, alias Ignace Reiss, est une autre grande figure de l’époque. Longtemps basé à Paris, bien connu des communistes partout en Europe, il sera assassiné par des agents du NKVD en Suisse en 1937 pour avoir contesté la poli­tique de Staline et tenté de faire défec­tion. Sa mort déclenchera toute une série d’événements et convaincra Whittaker Chambers de mettre un terme à sa carrière d’agent soviétique.

Dans « L’espion Roméo de ­Staline », Emil Draitser raconte l’histoire d’un autre « grand illégal », Dimitri Bystroletov, l’inventeur du « piège à femmes » moderne (4). Bystroletov, à l’en croire enfant illégitime d’un membre de l’aristocratique famille Tolstoï, est recruté dans les années 1920 par les tout nouveaux services secrets soviétiques alors qu’il vit à l’étranger. Avec les encouragements de ses supérieurs à Moscou, il se procure un faux passeport grec ­auprès d’un consul véreux à Dantzig, crée une société de commerce de tissus en ­Pologne puis s’installe à ­Berlin, où il se lancera dans une carrière de séducteur de secrétaires, de comtesses et d’épouses de diplomates. Il incitera même sa femme à épouser un officier du renseignement français dans l’espoir d’obtenir encore plus d’informations.

 

Comme chez beaucoup d’autres, l’attirance de Bystroletov pour l’espionnage s’explique par sa psychologie. De son propre aveu, note ­Draitser, il adorait cette activité, malgré les dangers. Un nouveau monde qui s’ouvrait à lui. Pour Meier, beaucoup de ces grands illégaux étaient aussi des séduc­teurs ­patentés, qui avaient « le don de s’attirer les bonnes grâces de tout le monde, que ce soit un ambassadeur de passage ou une prostituée de bas étage ». Ceux que l’extrême clandestinité attire doivent avoir la passion des travestissements, des secrets, des stratagèmes et des mensonges. Il faut qu’ils mémorisent de nouvelles identités, de nouvelles biographies, des couvertures élaborées. Dans la pratique, ils doivent aussi y trouver du plaisir.

Et pourtant, à cette époque, beaucoup d’espions voulaient servir l’URSS pour d’autres raisons que l’amour du secret. Il ne fait aucun doute qu’Oggins, Bystroletov, Sorge et Steinberg, mais aussi Reiss et Chambers (avant qu’ils fassent défection), se sont mis au service de Moscou d’abord par une profonde conviction idéologique. La loyauté d’Oggins envers le Parti communiste puise ses racines dans son enfance dans une ville industrielle. La mère de Bystroletov était une progressiste convaincue, une féministe radicale qui l’avait délibérément mis au monde sans être mariée.

Le contexte économique et politique de l’époque incite aussi beaucoup à collaborer avec l’URSS. Whittaker Chambers parlera dans Witness (5), son autobiographie, de l’attrait exercé par le communisme : « La vision inspire ; la crise pousse à agir. » On ne mesure pas aujourd’hui combien d’Européens et d’Américains étaient déçus par les échecs du capitalisme et de la démocratie libérale dans les années 1930, époque de la Grande Dépression et de l’ascen­sion d’Hitler. Beaucoup en étaient ­arrivés à penser qu’il n’y avait le choix qu’entre le fascisme et le marxisme – une vision ­polarisée du monde promue et encouragée de part et d’autre. Chez les gauchistes, il n’y avait aucune honte, comme ce serait le cas plus tard, à accepter « l’or de Moscou ». Les plus dévoués à la cause considéraient que les objectifs du prolétariat international et ceux de la police secrète soviétique étaient tout aussi louables – et parfaitement interchangeables.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Ce sentiment n’était pas toujours réciproque. Dès l’origine, l’URSS a employé des agents étrangers – mais, dès l’origine aussi, les dirigeants sovié­tiques s’en sont méfiés. Quiconque accep­tait de vivre parmi les capitalistes à l’étranger, même dans l’intérêt du ­régime, était à son retour systématiquement considéré comme suspect. Dans son premier avatar, la Tchéka, la police ­secrète ­soviétique (renommée Guépéou, puis NKVD puis KGB) est considérée comme étant au-dessus des lois, et ses agents étrangers aussi. Mais, par voie de conséquence, ceux-ci peuvent à leur tour être surveillés – et éliminés – par des voies extrajudiciaires. Ce sera souvent le cas. Les agents soviétiques doivent aussi s’accommoder de l’ambivalence de Lénine à l’égard des relations internationales. Juste après la révolution, comme l’explique Robert Service, les bolcheviks organisent des complots pour faire tomber des régimes en Europe afin de précipiter la révolution internationale, inéluctable selon eux. Mais, en parallèle, ils aspirent aussi à la reconnaissance diplo­matique et à l’établissement de relations commerciales. Bien que l’enthousiasme révolutionnaire se refroidisse une fois que Staline juge envisageable « le socia­lisme dans un seul pays », les agents sovié­tiques restent ­motivés, en théorie du moins, par l’effondrement à terme du capitalisme et de la démocratie, ainsi que par la promotion des intérêts sovié­tiques. Autrement dit, les espions et diplo­mates soviétiques de cette génération sont censés agir à la fois comme révolutionnaires actifs et comme représentants d’un État souverain, à la poursuite de buts contradictoires.

Leur âge d’or sera bref. À la fin des années 1930, cette génération d’espions par conviction a presque entièrement disparu. Certains ont été victimes de la Grande Terreur. Bystroletov sera arrêté en 1938 et passera seize ans au goulag. Oggins disparaîtra dans les camps en 1939. Le gouvernement américain se penchera sur son cas – alors que le sort de la plupart des Américains arrê­tés en URSS à l’époque l’indiffère –, mais cet intérêt inhabituel a peut-être hâté sa mort. Quand arrivera l’heure de sa libération, en 1947, la police secrète soviétique trouvera trop dangereux de le laisser en liberté. On lui injectera du poison dans une prison moscovite et il mourra sur place.

 

Beaucoup d’autres quittent les services secrets parce qu’ils ont perdu la foi. L’arrestation de leurs camarades, le spectacle des grands procès de ­Moscou et surtout le pacte Hitler-Staline de 1939 les persuadent qu’ils ont fait le mauvais choix. Chambers ne sera qu’un parmi les nombreux agents soviétiques aux États-Unis à faire ­défection – et à révéler ses contacts aux autorités américaines. À partir de 1940, le réseau soviétique aux États-Unis s’est désagrégé et les réseaux européens sont très affaiblis. Ils ne s’en remettront jamais. Contrairement aux idées reçues, la période de la Guerre froide ne sera pas du tout la grande époque de l’espionnage soviétique. Bien que les services soviétiques d’après-guerre soient plus professionnels, plus généreusement dotés et mieux organisés, ils ne compteront plus jamais autant d’amis haut placés.

Faisons un bond de soixante-dix ans : si l’histoire d’Isaiah Oggins peut surprendre ceux qui associent les espions à la Guerre froide et à son imaginaire, celle d’Andreï Bezroukov, alias Donald Howard Heathfield, les surprendra ­encore plus. Le parcours de Bezroukov et de sa femme Elena Vavilova, alias Tracey Lee Ann Foley, est brillamment raconté dans Deception, le livre ­qu’Edward Lucas consacre aux espions russes d’aujourd’hui. Comme ses prédécesseurs du Mandchoukouo, Bezroukov était un illégal, opérant dans la clandestinité. Donald Heathfield est le nom d’un enfant canadien mort dont il utilise le passeport et usurpe l’identité. Mais, comme souvent chez les meilleurs agents clandestins, tout le reste est essen­tiellement véridique. Arrivé au Canada en 1992, Bezroukov a réellement étudié l’économie internationale à l’université York de Toronto, comme le disait son site Internet, et il a réellement obtenu un master en administration publique à Harvard. Il a aussi travaillé comme consultant, vendu un logiciel d’aide à la décision appelé FutureMap et écrit une communication savante pour un colloque à Oxford sur la « prévision stratégique ». Il avait réellement un fils qui étudiait à l’université de Georgetown et une épouse qui travaillait dans l’immobilier ; sur son site Internet, elle vantait sa « capacité à garantir qualité de service, honnêteté et intégrité ».

De même que leur société d’exportation d’avions italiens avait fourni à Oggins et Steinberg un excellent poste d’observation sur le Japon en guerre, la société de conseil de Bezroukov donne à celui-ci un accès privilégié à ce que Lucas appelle « le monde des think tanks, le ventre mou de la communauté américaine de la sécurité et du renseignement, où agents retraités, aspirants ou en congé sabbatique ­côtoient des étrangers ». Après s’être fait accepter à Cambridge (Massachusetts) et à ­Washington, Bezroukov promeut activement son logiciel auprès d’entreprises liées à l’international et la défense, cultivant ses relations avec des gens comme Leon Fuerth, l’ancien conseiller d’Al Gore pour la sécurité nationale. Il tisse aussi des liens professionnels en ­Europe et en Asie, et, même s’il monte en épingle ses succès professionnels, il a bel et bien été engagé comme consultant par au moins une société française.

 

Il aurait pu faire bien mieux – il était en train de persuader plusieurs ­sociétés d’utiliser son logiciel, peut-être afin d’insérer un mouchard dans les systèmes de leurs clients. Mais, en juin 2010, Bezroukov-Heathfield et sa femme sont arrêtés en même temps que huit autres agents russes (6). Certains vivaient aux États-Unis depuis de nombreuses années, profondément enfouis dans la classe moyenne, et exerçaient des métiers très ordinaires, voire insignifiants. À l’époque, on en fait des gorges chaudes, notamment quand l’un des agents clandestins, Anna Chapman (née Anna Kouchtchenko), se révèle être une rousse au physique avantageux qui exerce une activité portant le nom fumeux d’« immobilier ­international ». Lucas explique que c’est délibéré : « Les espions doivent être aussi ennuyeux et discrets que possible pour pouvoir se donner les moyens ­requis par leur vraie mission. » Certains doivent exercer une activité – comme l’immobilier international – leur permettant de rencontrer le maximum de gens sans attirer de soupçons. D’autres, comme Bezroukov, un homme dont la « qualité la plus frappante était sa banalité », se démènent pendant des années pour être reconnus professionnellement dans l’espoir d’accéder aux détenteurs du pouvoir.

Lucas retrace les activités de ces ­espions modernes avec le même soin du détail que Meier quand il met au jour celles d’Oggins. Il découvre qu’Anna Chapman, qui a priori ne semble pas très futée, a été impliquée avec son père, un ancien du KGB, dans un système élaboré de blanchiment d’argent au Zimbabwe, une opération dans ­laquelle interviennent une société enregistrée au Royaume-Uni, un propriétaire fantôme et plusieurs fausses identités. Bezroukov-Heathfield s’est transformé, comme on l’a vu, en consultant crédible. Un autre membre du groupe, Mikhaïl Semenko, met en avant son vrai bagage universitaire – il parle anglais et russe mais connaît aussi le mandarin et l’espagnol – pour se faire recruter par un think tank.

Certains de ces espions ont les mêmes qualités que leurs prédécesseurs des ­années 1930. L’espionnage attire « un certain type de personnes un peu perturbées », prêtes à se départir des « normes sociales qui empêchent le mensonge, la tricherie, la manipulation ». Mais aucun d’entre eux ne semble animé par cette conviction idéologique qui avait conduit Isaiah Hawkins à Paris et à Berlin, et Ignace Reiss à adresser à Staline une lettre dans laquelle il accusait le Politburo d’avoir trahi les ouvriers russes.

Ce qui les motive, ce sont plutôt les possibilités et les biens matériels dont ils peuvent bénéficier en Occident. Leur correspondance avec Moscou a trait non pas aux idéaux de la révolution, mais aux maisons qu’ils estiment devoir acheter ou aux écoles privées dans lesquelles ils ­estiment devoir inscrire leurs enfants – pour assurer leur couverture, évidemment. La vie dans une banlieue résidentielle du New Jersey possède des avantages certains comparée à la vie à Tomsk, la ville d’origine d’un des couples. Anna Chapman aurait pleuré « toutes les larmes de son corps » en apprenant que son passeport britannique lui avait été retiré – elle l’avait obtenu à la faveur d’un mariage de courte durée – et qu’elle ne pourrait plus jamais retourner aux États-Unis ou au Royaume-Uni. Bezroukov paraît très attaché à sa fausse carrière de consultant et a apparemment cherché à rester dans ce secteur à Moscou.

 

que sont ils devenus

 

L’État russe a aussi changé d’attitude de vis-à-vis de ses agents étrangers. En public du moins, les espions ne sont plus l’objet de suspicion. L’actuel président russe, Vladimir Poutine, est lui-même un ancien espion, et c’est un aspect de sa biographie qu’il aime mettre en avant. À leur retour en ­Russie, les « illé­gaux » ­expulsés des États-Unis ont été présentés par les médias comme des héros cruellement chassés par des traîtres malveillants et le ­vilain FBI. Chapman est devenue une icône nationale, elle tient une chronique dans un journal populaire, anime une émission télévisée et a même adhéré à une organisation de jeunesse proche du président russe. Paradoxalement, on fait d’elle un symbole de promotion sociale et de réussite – réussite à Londres et à New York, bien sûr, pas à Moscou. Mais c’est précisément le genre de réussite à laquelle aspirent beaucoup de Russes. À la différence de leurs prédécesseurs soviétiques, les membres de l’élite russe d’aujourd’hui rêvent des biens matériels occidentaux et admirent ceux qui les ­obtiennent.

 

Passer vingt ans dans la banlieue de Tomsk ?

Mais la réciproque n’est pas vraie, raison pour laquelle la Russie aura toujours un avantage sur l’Ouest pour le déploiement d’agents illégaux. Des Russes intelligents et diplômés font des pieds et de mains pour devenir des résidents (tous frais payés) des banlieues américaines ; et, une fois sur place, ils trouvent facile de s’intégrer. Certains des espions des dernières promotions, Chapman y compris, ne se donnent même pas la peine de changer de nom. Mais le contraire est beaucoup plus difficile à imaginer : combien d’Américains accepteraient d’aller passer vingt ans dans la banlieue de Tomsk, avec une bonne couverture (ou même sans !), et combien réussiraient à passer pour russes pendant si longtemps ? Historiquement, les services de renseignement occidentaux n’ont jamais été très bons sur ce point. Lucas consacre un chapitre de son livre à la célèbre tentative anglo-américaine de parachutage d’agents anti­communistes dans les États baltes après la Seconde Guerre mondiale. C’est Kim Philby lui-même qui a révélé au contre-­espionnage soviétique ce plan qui ne pouvait qu’échouer ; les « partisans » qui accueillirent les parachutés à leur arri­vée dans des villages estoniens et litua­niens travaillaient tous pour le KGB.

Si les médias ont relaté avec un certain amusement l’affaire des dix agents russes expulsés des États-Unis, ils ne se sont pas demandé ce que ces espions de nouvelle génération faisaient sur le sol américain, ni dans quelle mesure ils constituaient une menace. « Des ­espions russes trop nuls et trop sexy pour être poursuivis en justice », titrait le magazine New York. Lucas s’élève avec véhémence contre cette « curieuse suffisance » ; il fait valoir que la Russie utilise « ses services de renseignement dans un but malveillant, en vue de pénétrer notre société et de fausser nos processus de décision ». Même si beaucoup contestent cette analyse – après tout, pas un seul des « illégaux », du moins parmi ceux qui ont été démasqués, n’a été en contact avec une personnalité de premier plan –, il est aussi vrai que, replacé dans le contexte global de la Russie, de l’Union soviétique et du KGB, le propos de Lucas prend toute sa pertinence.

La politique étrangère actuelle de la Russie, comme auparavant celle de l’URSS, obéit souvent à des objectifs contradictoires. D’un côté la classe diri­geante, dominée par des anciens du KGB, souhaite véritablement des relations stables et franches avec l’Occident. Les hommes d’affaires russes n’ont pas envie qu’on leur barre l’accès à l’Occident. Mais cette même classe dirigeante aimerait aussi pouvoir infléchir à son profit les institutions occidentales – les banques, les think tanks, les médias, les administrations.

 

Autrement dit, les membres de l’élite russe ne souhaitent plus, comme dans les années 1930, déclencher la révolution communiste internationale. Ils aspirent en revanche à modifier les normes et les comportements occidentaux qui les entravent : ils aimeraient rendre les Américains et les Européens plus coulants sur les droits de l’homme, moins regardants vis-à-vis de la corruption et, peut-être, mieux disposés à l’égard des investissements et des oligarques russes. Dans une certaine mesure, ils peuvent le faire au grand jour. Par exemple en s’attachant contre rémunération les services de dirigeants politiques occidentaux à la retraite – un ancien chancelier allemand, par exemple – et en payant des cabinets de relations publiques et d’avocats. Mais ils doivent parfois aussi recourir à des moyens plus clandestins pour atteindre leurs objectifs. Même si Anna Chapman, Donald Heathfield et les autres ne sont jamais allés très loin dans leur tentative de ­pénétrer les cercles de pouvoir américains, ils étaient en mesure de gérer des fonds secrets, de transmettre des informations et, plus généralement, de faire et dire le genre de choses que les autorités russes préfèrent justement éviter de faire et dire ouvertement. Par ailleurs, on a investi beaucoup de temps dans leur formation et beaucoup d’argent dans leurs frais de subsistance et leurs voyages. On s’est aussi beaucoup préoccupé de leur créer une couverture solide et de l’entretenir – rien que cela prouve qu’ils présentaient un réel intérêt.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 25 octobre 2012. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Dans la terminologie du renseignement russe, « l’illégal » (nélégal, pluriel nélégaly) est un espion qui agit sous couvert d’une identité et d’une activité inventées de toutes pièces (une « légende ») et ne peut en aucun cas se prévaloir d’un quelconque lien avec l’État russe, encore moins lui demander sa protection. À ne pas confondre avec l’agent de renseignement traditionnel, qui agit le plus souvent sous couverture diplomatique et qui est connu des autorités du pays d’accueil.

2. The Lost Spy: An American in Stalin’s Secret Service (WW. Norton, 2009).

3. Spies and Commissars: The Early Years of the Russian Revolution (PublicAffairs, 2012).

4. Stalin’s Romeo Spy: The Remarkable Rise and Fall of the KGB’s Most Daring Operative (Northwestern University Press, 2010).

5. Paru en 1952 et réédité en 2014, Witness (« Témoin ») est devenu aux États-Unis un classique de l’anti­communisme. Son auteur, l’éditeur et journaliste Whittaker Chambers, a été décoré à titre posthume par Ronald Reagan de la médaille de la Liberté en 1984.

6. En référence aux identités usurpées par les « illégaux » russes, souvent à des personnes décédées, le FBI avait baptisé l’opération de leur arrestation
« Ghost Stories » (histoires de fantômes). Les dix agents russes ont été échangés, en juillet 2010, contre quatre personnes accusées par la Russie de se livrer à des activités d’espionnage au profit des États-Unis.

LE LIVRE
LE LIVRE

Deception: Spies, Lies and How Russia Dupes the West de Edward Lucas, Bloomsbury, 2013

SUR LE MÊME THÈME

Histoire Bataille autour de la bataille de Teutobourg
Histoire Grand Nord : des baleines aux hydrocarbures
Histoire Les tortues des Galápagos, miroir de l’humanité

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.