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Dossier
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Freud, l’avenir d’une obsession

Après s’être longtemps fait le chantre de l’orthodoxie freudienne, Élisabeth Roudinesco bat en retraite. Dans son dernier livre, elle fait d’énormes concessions aux critiques « révisionnistes ». Mais continue d’idéaliser un Freud présenté contre toute vraisemblance comme un parangon de vertu.


© Rue des Archives

Freud devant son buste réalisé par le sculpteur Oscar Nemon. Cette photo a fait la couverture de l'hebdomadaire français Vu en juillet 1932.

Quand ce qu’il reste de la ­direction de la psychanalyse freudienne se reconstitue après la dispersion de la Seconde Guerre mondiale, ses membres sont face à des circonstances favorables et à des dangers. Le centre de gravité de leur mouvement s’est déplacé de Vienne et Berlin vers Londres et New York, ce qui leur permet d’atteindre davantage de clients et d’adeptes potentiels mais favorise aussi des schismes qui menacent de discréditer l’institution tout entière. Tout le monde s’accorde sur un point : il faut trouver le moyen de se regrouper derrière la ­figure de Freud, le maître disparu dont la décou­verte de l’inconscient, avec le complexe d’Œdipe en son centre, peut être célébrée par tous.

L’urgence de la tâche apparaît à sa fille, Anna Freud, avec la publication en 1947 de la biographie libre et perspicace de Helen Walker Pruner, « Freud, sa vie et son esprit », qui n’hésite pas à attribuer les préceptes du fondateur à ses manies plutôt qu’à la nature objective de la psyché. Anna riposte en commandant une biographie à son goût, les trois volumes d’Ernest Jones parus entre 1953 et 1957, qui doit tirer profit à la fois de la longue intimité de Jones avec Freud et de docu­ments qu’Anna lui montrera tout en les soustrayant au regard du public. Jones est préféré à un candidat mieux informé, Siegfried Bernfeld, parce qu’on peut lui faire confiance pour exécuter les ordres d’Anna – en l’espèce, élaborer un récit qui rendra la grande découverte de son père extrêmement convaincante, quelle qu’en soit la véracité.

Le problème, c’est qu’en 1953 deux mythes de la création se font concurrence. D’après celui que Freud lui-même a propagé, toutes ses patientes lui ont dit avoir été agressées sexuellement par leur père dans leur enfance ; après quoi Freud est tombé sur le complexe d’Œdipe en réalisant que ces « souvenirs » n’étaient que des fantasmes servant à déguiser leurs désirs incestueux. Or les articles publiés par Freud après 1896, de même que les lettres adressées à son meilleur ami, Wilhelm Fliess, dans les années 1890 et récemment retrouvées, invalident ce récit. C’est Freud lui-même qui a tenté, sans succès, de convaincre ses patientes qu’elles avaient été agressées sexuellement. De plus, les lettres à Fliess montrent que Freud a eu la révélation du thème œdipien en lien avec sa propre « hystérie » et qu’il a abandonné sa « théorie de la séduction » et l’idée des sévices sexuels dans l’enfance de nombreuses années avant de décider que chaque psychonévrose est enracinée dans le refoulement du complexe d’Œdipe.

 

Laquelle de ces deux histoires impar­faites allait raconter Jones, celle de Freud cessant de croire ses patientes ou celle de sa fulgurante introspection, projetant son propre cas névrotique sur toute l’humanité ? Si Jones avait ­voulu écrire dans un souci de vérité historique, il aurait eu à choisir – ou, mieux, à révéler le caractère douteux des deux récits. Mais le but était de conforter la foi dans la psychanalyse ; et du coup, comme dans les Évangiles, Jones propose les deux versions contradictoires, gardant le silence sur leur incompatibilité et permettant ainsi aux croyants de choisir celle qu’ils préfèrent. Le Freud de Jones est dès lors un paradoxe ­vivant : un inductiviste laborieux, passant au crible les données cliniques et accédant peu à peu à leur signification, et un génie transcendant qui a vu la vérité en fouillant en lui-même.

La biographie tarabiscotée de Jones, l’édition soigneusement coordonnée des œuvres de Freud en anglais sous la houlette de James Strachey, ainsi que la sélection tendancieuse et expurgée des lettres à Fliess établie par Marie Bonaparte, Anna Freud et Ernst Kris, contribuent à faire des années 1950 l’âge d’or du freudisme dans le monde anglophone. Dans les années 1970, toutefois, l’édifice s’effondre rapidement. La ­légende de la découverte solitaire de Freud est exposée au grand jour par Henri F. Ellenberger, Paul Roazen, Frank Cioffi, Frank J. ­Sulloway et d’autres (1). Depuis lors, les auteurs favorables à la psychanalyse ont dû composer avec ou contourner avec soin les preuves de plus en plus nombreuses que Freud devait bien plus à ses rivaux qu’il a bien voulu nous le dire et que les parties les plus originales de sa théorie étaient aussi les plus arbitraires.

En 1988, par exemple, dans une hagio­­graphie affligée de tous les ­défauts du genre et sous-titrée « Freud, une vie pour notre temps » (2), Peter Gay reconnaît les menaces que font peser sur la grandeur de Freud des documents qui viennent d’être rendus publics – en particulier la confondante collection complète des lettres à Fliess, en 1985 –, et aussi des études publiées par des sceptiques, dont Gay s’efforce de minimiser l’importance. Reproduisant largement le portrait contradictoire que Jones faisait de Freud, Gay utilise son « Essai de biblio­graphie » publié en conclusion pour ­dénigrer le nombre croissant de spécialistes qui ont osé questionner l’indépendance du maître, son honnêteté et même sa compétence. Désormais la biographie de Freud par les freudiens consiste davantage à colmater les brèches qu’à célébrer des résultats de portée historique et mondiale.

La dernière production du genre est le livre d’Élisabeth Roudinesco, Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, publié en France en 2014. Le titre fait écho à celui de Peter Gay. Elle aussi pense que « notre temps », une génération plus tard, exige une approche plus combative du fondateur de la psychanalyse. Et, comme nous le verrons, elle juge nécessaire de concéder bien davantage que Gay à l’opinion désormais largement partagée que les découvertes de Freud n’ont en réalité jamais eu lieu. Et pourtant, vu l’histoire et le parcours de Roudinesco, il est difficile d’imaginer un auteur moins à même de renoncer ne serait-ce qu’à une once de sa foi en Freud.

Depuis une quarantaine d’années, Roudinesco est une figure de la vie intel­lectuelle française. Cette historienne, universitaire, psychanalyste et polémiste prolifique est surtout connue pour être l’auteure de la biographie défi­nitive – et une ardente partisane – de Jacques Lacan, dont le très ­particulier « retour à Freud » inau­gura l’histoire d’amour des Français avec la psychanalyse dans les années 1960. Que l’on considère Lacan, mort en 1981, comme un « penseur de génie » et « le plus grand théoricien du freudisme de la seconde moitié du XXe siècle » (opinion de Roudinesco) ou comme le plus pompeux des obscurantistes, son impact a été considérable ; et Roudinesco en a rendu compte avec profusion de détails.

Publiée en 1993, sa biographie de Lacan teste les limites de sa loyauté à l’égard de la psychanalyse. Le livre est d’une implacable franchise sur les défauts personnels de Lacan : cupi­dité, autoritarisme, vanité et cabotinage, prédation sexuelle, cruauté capricieuse. Roudinesco n’en insiste pas moins sur sa grandeur, qu’elle présente comme un fait incontestable. Lacan s’était fait aimer de Roudinesco en « décentrant le sujet freudien » et en transformant le complexe d’Œdipe, biologiquement réduc­teur, en un phénomène linguistique. Qu’il ait repré­senté le phallus en érection comme la racine carrée de – 1, cela non plus ne paraissait pas souffrir d’objection.

 

Les idées de Lacan ne prétendaient pas même se fonder sur un travail de recherche, mais Roudinesco n’a jamais songé à les mettre en question. Comme elle l’a écrit ailleurs, elle est « une fille de la psychanalyse ». Sa mère, Jenny Aubry, avait été une amie proche de Lacan et un membre fondateur de sa schismatique École freudienne de Paris. « J’ai été plongée dans la culture de ce mouvement depuis mon enfance », a-t-elle expliqué. Elle continue de penser que la psychanalyse, tant freudienne que laca­nienne, est indispensable, car, à une époque de déshumanisation, elle postule un clivage psychique qui reflète la complexité tragique de l’existence (3).

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La manifestation la plus mémorable du lien viscéral qui unit Roudinesco au freudisme a eu lieu en 1995, année où la bibliothèque du Congrès annonce une exposition « Sigmund Freud, conflit et culture » à partir des documents déposés dans son fonds. L’exposition et les événements et publications qui devaient l’accompagner étaient censés montrer les apports de Freud tout en reflétant le ­récent « réexamen critique approfondi » de sa théorie. En réalité, il apparut que seuls des gardiens du temple freudien avaient été choisis comme conseillers et contributeurs du catalogue. Émus par cette étroitesse d’esprit, plusieurs dizaines de spécialistes et quelques psychanalystes adressent une pétition courtoise à la biblio­thèque afin d’ajouter un membre indépendant au comité directeur. Au lieu de quoi, à l’étonnement général, la bibliothèque annonce un report sine die de l’exposition en raison de restrictions budgétaires. Roudinesco décide d’intervenir.

Avec l’aide d’un collègue, elle recueille 180 signatures et adresse la pétition au directeur de la bibliothèque. Des livres d’une « violence inouïe » contre Freud, écrit-elle, ont été commis par les organisateurs de la première pétition ; ils y accusent l’inventeur de la psychanalyse d’avoir abusé sexuellement d’enfants, de sa belle-sœur et d’autres femmes. ­Voilà maintenant que les « inquisiteurs » conspirent pour empêcher l’expo­sition d’avoir lieu. Le texte de Roudinesco enjoint au directeur de ne pas céder à « l’extorsion de la peur » et à la « chasse aux sorcières » de ces fanatiques « politiquement corrects ». Pour quiconque a lu la première pétition, il est pourtant clair que ses signataires ne cherchaient qu’à améliorer l’exposition, pas à la torpiller. Celle-ci s’est tenue finalement, avec la coopération des spécialistes dissidents, en 1998.

Les propos au vitriol de la pétition corédigée par Roudinesco étaient modérés en comparaison de ce qu’elle écrivit dans la presse française. Les ennemis de l’exposition lui rappelaient les « ayatollahs » iraniens et les nazis chassant d’Europe les « freudiens juifs » (4). Dans le même temps, elle s’applique infatigablement à convaincre des universitaires influents de dénoncer ceux en qui elle voit des ennemis maccarthyistes de la liberté d’expression. De toute évidence, le Joseph McCarthy de l’épisode de la bibliothèque du Congrès est Roudinesco elle-même.

À présent, dans son Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, elle entreprend à son tour de retracer l’ensemble de la carrière du premier psychanalyste. Elle le fait en détail et avec le recul de l’historien. Et, à première vue, son humeur s’est considérablement adoucie. Ceux qui ont rendu compte de son livre l’ont prise au mot : elle offre simplement un compte rendu sans préjugé de la vie de Freud, sans rien dissimuler.

Roudinesco commence par décrire le milieu ethnique, social et religieux de Freud, retrace son enfance en Mora­vie et à Vienne, sa scolarité et sa vie d’étudiant, son choix sans enthousiasme de la carrière médicale, sa visite à Jean-­Martin Charcot à Paris, financée par une bourse, ses fiançailles, son mariage et sa vie de famille, puis son rôle de chef de file d’un mouvement dont le développement centrifuge échappe de manière frustrante à son contrôle. À aucun ­moment l’auteure ne se livre à un plaidoyer en faveur des concepts et des préceptes freudiens.

Au contraire, en introduction, Roudinesco risque une observation hardiment négative : « Ce que Freud crut ­découvrir n’était au fond que le fruit d’une société, d’un environnement fami­lial et d’une situation politique dont il interprétait magistralement la signification pour en faire une production de l’inconscient. » Bien qu’en réalité elle ne développe nulle part ce qui permettrait de justifier cette proposition, d’un trait de plume elle se libère d’avoir à défendre des idées qui semblent être définitivement passées de mode.

La théorie de Freud, soutient maintenant Roudinesco, se comprend mieux non comme une description précise du fonctionnement de l’esprit mais comme un plat de romantisme réchauffé, ­relevé d’une pincée trompeuse de déterminisme matérialiste. Ayant ainsi renoncé à la science freudienne, elle peut sereinement reconnaître l’habitude de Freud de « se contredire et se combattre lui-même ». De plus, elle ne voit pas de raison, contrairement à Jones et Gray, de ­séparer son penchant pour l’occultisme du reste de sa pensée. Il s’agissait pour Freud, affirme-t-elle, « de revendiquer, contre un primat trop rationnel de la science, un savoir magique échappant aux contraintes de l’ordre établi ». Ainsi, quand il présente sa méthode clinique comme une forme de télépathie et qu’il brouille la distinction entre les domaines psychologiques et organiques, affirmant que les cellules germinales sont « narcissiques » et portent en elles un « instinct de mort » (5), Roudinesco reste impassible : c’est précisément le type de mysticisme qu’on était en droit d’attendre d’un disciple de Franz Anton Mesmer (6).

Contrairement à Jones et Gray, ­Roudinesco reconnaît que le schéma œdipien fut imposé aux patients de Freud plutôt que déduit de leur cas ; et que son adoption le rendit plus désinvolte, « maniant à tort et à travers le sacro-saint complexe d’Œdipe » pour l’appliquer « à des situations conflictuelles d’une grande banalité ». Elle admet, de plus, que lorsqu’il s’aventurait dans l’anthropologie (Totem et tabou), la religion (Avenir d’une illusion), la sociologie (Psychologie collective et analyse du moi), la biographie (Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci) et l’histoire (Malaise dans la civilisation), il écartait les faits qui ne lui convenaient pas et tirait à lui chaque discipline pour l’imprégner de sa thématique de base.

 

Dans le récit de Roudinesco, Freud apparaît comme quelqu’un de pas très observateur, très absorbé par lui-même et peu perspicace. Elle nous rappelle ainsi qu’il a négligé les nombreux signes montrant que C. G. Jung ne ­serait jamais son docile héritier. En 1919, il se laissa facilement abuser par le faux journal intime d’une adolescente fabriqué par une collègue psychanalyste, se laissant « berner par une supercherie qui émanait tout droit de sa doctrine ». Plus remarquable encore, ayant pris sa propre fille Anna en analyse, avec l’objectif aberrant d’« éveiller sa libido », il n’a pas saisi que la préférence sexuelle de celle-ci allait aux femmes.

De même, Roudinesco indique que Freud a mis du temps à admettre la menace que les nazis faisaient peser sur les juifs en général et la psychanalyse en particulier. Elle raconte comment le patriarche, malade, obsédé par l’en­nemi personnel qu’il s’était choisi, l’Église catho­lique, resta aveugle face à cette menace autrement plus sérieuse et, quand elle se matérialisa, ne sut pas prendre fermement une position de principe à son ­encontre, allant jusqu’à acquiescer à l’exclusion des juifs de la branche allemande de son mouvement, qui ne survivait que de nom (7). Bien que Roudinesco ne le dise pas, cet épisode glaçant illustre à quel point Freud subor­donnait toutes les valeurs à la cause de sa création, sans égard pour son utilité sociale ou médicale.

 

Et cependant, et cela n’est pas moins surprenant, le récit dépréciatif de Roudinesco ne l’empêche nullement de continuer à révérer Freud. « Il imposa à la subjectivité moderne, écrit-elle dans l’introduction, une stupéfiante mythologie des origines dont la puissance semble plus que jamais vivante […]. » Et à la fin de son livre, elle exprime le souhait que « pour longtemps encore, il demeure le grand penseur de son temps et du nôtre ». Voilà qui est étrange. Un grand penseur est celui dont les idées l’emportent en pouvoir de conviction sur celles de ses concurrents : or le Freud que nous présente Roudinesco est simplement un homme habité d’une obsession. Certes, il a conféré à cette obsession des résonances littéraires et a persuadé des millions de personnes qu’il appartenait à la catégorie des Copernic et des Darwin. Mais, s’il a obtenu ce succès – ce que Roudinesco n’admettra pas –, c’est en fanfaronnant, en faisant des cajoleries, en éludant les questions, en dénigrant ses rivaux et en maquillant ses résultats thérapeutiques.

Incapable de défendre la justesse de la théorie mais se sentant plus liée à lui que jamais, Roudinesco se retrouve dans une situation plus délicate qu’avec Lacan en 1993. À l’époque, elle espérait que la foi de l’élite intellectuelle française dans le système lacanien serait assez forte pour survivre aux révélations qu’elle apportait sur sa personnalité déplorable. Tandis que maintenant, elle semble avoir calculé que la seule manière d’apaiser les critiques de la théorie psychanalytique est d’être d’accord avec eux. Elle le fait, en les nommant mais sans conviction, car à de nombreux moments elle s’appuie sur des affirmations de Freud comme si elles n’avaient jamais été mises à mal.

Il n’est pas dans la nature de Roudi­nesco d’admettre avoir été obligée de changer d’avis sur quoi que ce soit. Elle préfère attaquer. Et, comme nous l’avons vu dans l’affaire de la bibliothèque du Congrès, dénoncer ses adversaires en leur imputant des affirmations outrancières imaginaires. Dans son nouveau livre, elle masque sa confusion en revenant à cette pratique. Divers commentaires, certains relégués en note, nous montrent qu’elle s’est donné pour mission de protéger son idole des méchants Freud bashers et praticiens de la « folie révisionniste », qui ont fait de Freud « un escroc, un violeur et un incestueux ». Certains d’entre eux, déclare-t-elle, l’accusent même d’avoir « assassiné » un ami cher pour l’éliminer en tant que rival. Roudinesco soutient que ce sont ces sornettes, et non les actes et les insuffisances de Freud, qui l’ont ­exposé au dédain.

 

Nous n’apprenons jamais, ni dans ce livre ni dans aucun autre de Roudi­nesco, l’identité des affreux ayant répandu le mensonge que Freud était un violeur incestueux et un meurtrier. Elle met en avant, cependant, le philosophe des sciences Adolf Grünbaum et l’historien indépendant Peter J. Swales, pour s’être consacrés « à une mise en pièces de la doctrine freudienne et de Freud lui-même, redevenu un savant diabolique coupable de s’être livré à des relations charnelles au sein de sa propre famille ». Or Grünbaum ne s’est jamais inté­ressé de près à la biographie de Freud, ses objec­tions aux affirmations doctrinales de Freud sont strictement techniques. Quant au franc-tireur Swales, des spécialistes de haut niveau des deux camps respectent le résultat de ses enquêtes méticuleuses, qui sont trop rarement lues pour avoir affecté l’image de Freud dans le grand public.

Dire que Grünbaum et Swales ont lu Freud avec plus d’attention que Roudinesco serait un euphémisme. Considérons par exemple la façon dont elle traite du premier livre de Freud, Études sur l’hystérie, écrit avec Joseph Breuer. Roudinesco mélange les patients de Freud, confondant la gouvernante Miss Lucy R. et l’héritière hongroise Elisabeth von R. Elle oppose la « méthode cathartique » de Freud et Breuer à l’hypnotisme, ignorant manifestement que l’hypnotisme était le moteur de cette méthode. Et elle confond « hystérie » et « névrose » pour ensuite en faire bizarrement un équivalent de « folie ». Un tel glissement de sens interdit de comprendre ce que Breuer et Freud pensaient être en train d’accomplir et pourquoi ils allaient bientôt devenir des adversaires.

Il y a finalement la question de savoir si le Freud de Roudinesco, bien que ­rétréci par rapport au personnage démiurgique célébré par ses prédécesseurs, est l’homme lui-même ou bien une version qu’elle ­aurait élaborée avec l’intention de le protéger. Le but de son livre, suis-je tenté de dire, est de protéger Freud du risque d’être rejeté comme un homme qui, ­selon les mots dévastateurs de Fliess, « se contente de lire ses propres pensées dans les autres ». Ces pensées étaient majoritairement de caractère sexuel et étaient attisées par une drogue, la cocaïne, que Freud avait commencé à consommer en 1884 et à laquelle il allait à nouveau avoir recours dans ses années de « découverte » psychanalytique. Afin de désamorcer le risque d’enquête dans cette direction, Jones et Gray, suivant le chemin tracé par les réminiscences rusées de Freud, se sont efforcés de le décrire comme un chercheur neutre qui, vivant une vie de vertu impeccablement bourgeoise, s’est trouvé piégé par l’accent mis par ses ­patients sur le sujet répulsif de la sexualité. Et à ­présent ­Roudinesco en fait autant.

Ignorant les preuves bien établies que les premiers patients de Freud rejetaient et même se moquaient des explications sexuelles qu’il donnait de leurs troubles, Roudinesco maintient qu’ils faisaient des confidences érotiques souvent détaillées à un Freud « puritain » embarrassé – d’un esprit si élevé qu’il avait décidé de s’abstenir par principe de tout rapport sexuel (8). Négligeant sa prescription de 1908 (« le remède à la maladie nerveuse issue du mariage serait l’infidélité conjugale »), Roudinesco lui attribue une « horreur de l’adultère » qui l’aurait accompagné sa vie durant. D’après elle, il a toujours considéré sa femme Martha avec « une sorte d’adoration ». Il est donc impensable qu’il ait jamais convoité sa belle-sœur Minna, encore moins qu’il l’ait séduite (comme le pensaient ses proches associés, et comme Minna elle-même l’a manifestement avoué à Jung). Quant à la cocaïne, Roudinesco nous assure que Freud y a « définitivement » renoncé en 1892 – une affirmation amplement démentie par les lettres à Fliess qui ont survécu et même par L’Interprétation des rêves.

 

On peut toujours débattre de la ­nature de la vie privée de Freud, car, même Jones l’admettait, il la tenait soigneusement à l’écart des regards indis­crets. (« Tout indique une remarquable dissimulation dans la vie amoureuse de Freud », écrit-il). La polémique façon nuage d’encre engagée par Roudi­nesco nous conseille de ne pas aller dans cette direction, car la respectabilité de Freud doit être préservée à tout prix [lire
« Pudeurs d’éditeurs » ci-dessous]. Reste que si cet homme n’a en réalité rien découvert et est néanmoins parvenu à persuader le monde de le considérer comme un géant de la science, cela en fait l’une des figures les plus audacieuses de l’histoire de la pensée. Voilà qui est extrêmement intéressant. Le gentleman bourgeois de Roudinesco l’est beaucoup moins.

 

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 23 février 2017. Il a été traduit par Nicolas Saintonge.

 

pudeurs dediteurs

Notes

1. Ellenberger en particulier a montré que la notion d’inconscient était bien installée avant Freud (Histoire de la découverte de l’inconscient, Fayard, 2001). Sulloway a montré que l’intérêt pour la sexualité, y compris ses perversions, était au centre des préoccupations de nombreux spécialistes depuis les années 1880 (Frank Sulloway, Freud, biologiste de l’esprit, Fayard, 1981).

2. Traduit chez Fayard en 2013 sous le titre Freud, une vie.

3. Pourquoi la psychanalyse, Champs Flammarion, 2009 (première édition Fayard, 1999).

4. Libération, 26 janvier 1996.

5. Sigmund Freud, Au-delà du principe du plaisir, 1920.

6. Roudinesco écrit : « Freud, venu de la neurologie et de la physiologie, avait construit sa discipline comme une branche de la psychologie, tout en héritant de la tradition dynamique de Franz Anton Mesmer : magnétisme, hypnotisme, suggestion, catharsis et enfin transfert. »

7. En 1935, précise Roudinesco, Ernest Jones préside la séance de l’Association au cours de laquelle les neuf membres juifs sont contraints de démissionner.

8. Roudinesco écrit : « Puritain charmeur, il aimait follement séduire les femmes par la parole. Son art épistolaire, qui confinait au génie, était aussi riche que ses désirs charnels étaient limités, et son imagination érotique aussi luxuriante que sa pratique sexuelle était pauvre. »

Pour aller plus loin

Réaction à l’article de Frederick Crews

Les événements récents aux États-Unis ont sans doute montré qu’un parfait faussaire et charlatan peut accéder à une reconnaissance mondiale en manipulant l’opinion publique. Ce n’est pas le cas de Freud. Quiconque étudie l’histoire du XXe siècle réalise vite que la psychanalyse est l’une des rares success stories du siècle. Non pas la thérapie sous sa forme « pure », mais son influence sur la révolution thérapeutique, sur le cinéma, la peinture (le surréalisme !) et la littérature, les rapports entre les sexes, la famille, l’Étatprovidence et même la pensée politique. La raison en est que Freud a synthétisé ce qu’il appelait les « élans moraux » de son temps – une époque où les formes anciennes de la famille se transformaient et où se produisait une mutation spectaculaire dans la nature de la subjectivité.

— Eli Zaretsky, professeur d’histoire, New School for Social Research, New York.

 

Réponse de Frederick Crews

Indéniablement, Freud et la psychanalyse ont exercé une immense influence au XXe siècle. Mais Eli Zaretsky en tire une conclusion illogique. Selon lui, il faudrait absoudre Freud de tout charlatanisme pour avoir puisé dans l’air du temps ; mais c’est précisément ce que font les charlatans. Les recherches de Zaretsky lui-même montrent que la psychanalyse, un mouvement militant armé d’une technique de réforme de la pensée, a continuellement modifié sa doctrine pour rester en phase avec l’opinion publique. Ce qui est bien autre chose que la validation par le cours des événements.

LE LIVRE
LE LIVRE

Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre de Élisabeth Roudinesco, Seuil, 2014

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