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Le calvaire de l’époque victorienne

Le polyvalent Bill Bryson revient avec une étude très fouillée de la vie privée en Angleterre – c’est-à-dire de la vie tout court (1). Même si l’on n’est pas fasciné par les questions domestiques, on ne peut manquer d’être intrigué par l’importance de phénomènes apparemment mineurs, et surtout par l’incroyable méconnaissance que nous en avons. Par exemple, sait-on comment, parmi la multitude des épices et condiments, le sel et le poivre ont obtenu le privilège exclusif de figurer sur nos tables (ainsi, jusqu’au XIXe siècle, qu’un troisième élément, encore non identifié à ce jour – peut-être des graines de moutarde) ? Et pourquoi, parmi les quelque 30 000 plantes comestibles, continuons-nous de nous repaître de seulement onze d’entre elles (2), et ce depuis le néolithique ?

Le confort à l’époque victorienne

Il n’y a pas que les objets ou les ingrédients qui nous sont mystérieux. Les mentalités, à un ou deux siècles de distance, peuvent paraître parfaitement incompréhensibles. Prenez le confort : c’est une notion résolument moderne (de la seconde moitié du XIXe siècle). Auparavant, le concept n’existait même pas, et le mot n’était pris que dans le sens de « confort moral », « confortable » signifiant : « susceptible de recevoir du réconfort » !

 

Nos ancêtres, à six ou sept générations d’ici, étaient ainsi fort surprenants. Ils n’avaient pas la moindre idée de l’hygiène – ou plutôt des idées extrêmement alarmantes : on a longtemps considéré que l’eau sur le corps était néfaste, et même le fort éclairé Benjamin Franklin prenait pour se nettoyer des « bains d’air » en s’exposant nu dans un courant d’air. Ils urinaient aussi volontiers dans les instruments de cuisine, y compris – les hommes – sur ceux posés sur la table des repas.

C’est néanmoins dans le domaine social que l’évolution semble encore la plus spectaculaire. Malgré la piété omniprésente, le sort des pauvres, par exemple, n’a suscité jusqu’à la fin du XIXe qu’une compassion de façade. L’influent Révérend Malthus expliquait qu’ils ne devaient s’en prendre qu’à eux-mêmes – leur paresse, leur incapacité à économiser, leur sensualité – et que les secours qu’on leur distribuait avec réticence ne faisaient qu’encourager leurs vilaines propensions.

La condition des enfants

La condition des enfants fait dresser les cheveux sur la tête : on pouvait les faire travailler jusqu’à dix-neuf heures par jour, en période de pointe (3), en les nourrissant à peine et en les laissant dormir dans leurs ateliers, où ils mouraient comme des mouches, de faiblesse ou par suite d’accidents. Ils étaient traités comme des esclaves et ne disposaient de strictement aucun droit. Pas étonnant que la révolution industrielle ait fait chuter l’espérance de vie dans les classes populaires à 18,5 années, c’est-à-dire moins qu’à l’âge de bronze.

 

Mais ce qui nous surprend peut-être le plus, avec notre faible recul, c’est la relation que les Anglais ont entretenue avec leur corps jusqu’au siècle dernier. Non seulement celui-ci n’était pas lavé, pas chauffé, pas soigné, mais il était aussi soumis à quantité d’épreuves rigoureusement inutiles. On pense aux coiffures des femmes, qui pouvaient les accaparer plusieurs heures par jour et faire du moindre de leurs mouvements une opération périlleuse, ou aux étranges accessoires dont on les affublait : amoncellement de jupons (jusqu’à huit l’un sur l’autre), crinolines, et surtout les fatals corsets, dans lesquels les jeunes filles étaient enfermées parfois une semaine entière d’affilée. Quant aux garçons, les traitements qui leur étaient réservés dans les fameuses Public Schools confinaient au sadisme. Pas étonnant, note Bryson, que l’avènement de la psychanalyse ait donc coïncidé avec la fin de l’incompréhensible ère victorienne.

 

 

Notes

(1) At Home : A Short History of Private Life, Doubleday, 2010.

(2) Le maïs, le riz, le blé, les pommes de terre, la cassave, le sorgho, le millet, les haricots, l’orge, l’avoine, et le seigle représentent 93 % de notre alimentation.

(3) Selon les textes du Factory Act de 1833.

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