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Le cerveau des assassins


Joseph Vacher

Des chercheurs américains affirment, dans une étude publiée le 5 juillet dans la revue Brain Imaging and Behavior, avoir montré l’existence d’anomalies cérébrales distinguant les meurtriers des auteurs d’agressions violentes ou d’actes antisociaux. Ils préviennent cependant, que si les cerveaux des meurtriers présentent des altérations qui touchent des circuits importants dans la gestion des interactions sociales et dans le contrôle des émotions et de l’action, il n’existe pas pour autant « d’aire cérébrale du meurtre ».

Le « cerveau criminel » fascinait déjà les scientifiques au tournant du XXe siècle. Dans cet article paru dans Le Petit Parisien du 17 octobre 1899, l’éditorialiste Jean Frollo revient sur l’étude du cerveau de Joseph Vacher, considéré comme le premier tueur en série français.


Les physiologistes semblent abdiquer aujourd’hui les opinions un peu préconçues qu’ils s’étaient faites relativement à l’état mental de Vacher, le chemineau qui renouvela dans les circonstances que l’on sait les exploits de Jack l’éventreur, son émule d’outre-Manche. Les examens minutieux auxquels ont été soumis dans plusieurs laboratoires la moelle et le cervelet du criminel ont permis d’établir qu’il n’existait dans ces organes aucune lésion appréciable pouvant justifier ces opinions. Rien d’anormal n’a été constaté ni dans le cerveau, ni dans les méninges. Il résulte ainsi de l’examen anatomique ou histologique que la thèse de l’irresponsabilité, qui fut un moment opposée au diagnostic des experts de Lyon, ne saurait trouver de ce côté aucun élément de preuve.

« Il n’y a ni crime ni délit lorsque le prévenu était en état de démence au moment de l’action », dit le Code pénal. Si elle avait été réellement constatée chez Vacher, la lésion du cerveau permettait, selon quelques théoriciens, de conclure à un état de démence, et on partait de là pour proclamer que les juges avaient frappé un irresponsable en condamnant à la guillotine ce chevalier errant de l’assassinat.

On voit que juges et jurés l’ont échappé belle. On se rappelle qu’ils s’étaient ralliés à l’appréciation émise par les experts que Vacher, conscient des crimes qu’il commettait, avait assailli toutes ses victimes avec une prudence et une habileté qui prouvaient jusqu’à l’évidence la mise en œuvre d’une volonté imperturbable ; que ce n’était pas un fou, un irresponsable, mais un être antisocial, un sadique, un sanguinaire dont le fibre arbitre était nettement révélé par les précautions dont il s’entourait pour préparer et dissimuler des actes délibérés qu’il avait le pouvoir d’ajourner par la réelle puissance avec laquelle il savait commander à sa pensée.

Ce rapport des experts était logique et cette façon de démontrer que l’accusé n’était pas un impulsif, mais qu’il comprenait le caractère répréhensible de ses actes, devait entraîner la conviction des jurés.

Il se rencontra néanmoins des gens qui s’apitoyèrent sur le pauvre aliéné. On a voulu en faire un martyr sur lequel s’appesantissait injustement la vindicte des lois. En dernier lieu on faisait appel à la science, on lui demandait de prononcer je ne sais quel verdict posthume qui devait faire jaillir la lumière et vouer en même temps aux pires remords les auteurs d’une condamnation téméraire.

Ce n’est pas la première fois qu’après l’exécution d’un assassin les médecins étudient l’état de ses organes pour rechercher la trace de désordres cérébraux qui, selon eux, auraient privé le meurtrier de son libre arbitre et doivent être considérés comme les causes déterminantes du crime. Déjà en 1825, lorsque Léger fut condamné par la Cour d’assises de Versailles pour l’homicide le plus horrible qui ait été commis, on prétendit discerner dans ce crime des origines fatales. Gall et Esquirol qui firent l’autopsie du supplicié et procédèrent à l’ouverture de son crâne, observèrent des adhérences entre le cerveau et les méninges. On voulut y reconnaître les indices, les preuves même de l’aliénation mentale dont aurait été affecté ce criminel.

On plaida de même l’irresponsabilité du sinistre Papavoine. L’accusation ne niait pas que celui-ci avait obéi à un coup de folie, mais elle soutenait qu’il ne s’agissait que d’une folie transitoire, et qu’elle était insuffisante pour faire absoudre l’accusé. Et l’accusation eut gain de cause.

Les aliénistes ne se tinrent pas pour battus et on les vit dès lors disputer avec l’acharnement aux juges, pour les placer dans leur propre juridiction, tous les malheureux que la folie pouvait avoir poussés au crime. En 1843, une jeune femme, Eugénie Delacroix, est traduite devant la Cour d’assises du Pas-de-Calais pour avoir empoisonné ses deux frères et trois autres personnes de sa famille, en mêlant de l’arsenic à la farine destinée à faire leur pain. On recherche vainement le mobile auquel elle a pu obéir ; elle apparait comme une sorte de fée malfaisante qu’une perversion mystérieuse a vouée à ce rôle de Locuste villageoise. Les médecins, pour la sauver, entreprennent enquête sur enquête. Ils arrivent à découvrir certaines anomalies dans ses facultés mentales et à prouver des tares héréditaires. Et ils obtiennent des juges un acquittement.

Les sauvetages de cette espèce ne se comptent bientôt plus ; par centaines, les délirants, les déments, les maniaques de l’assassinat sont arrachés des prétoires pour être enfermés dans les cabanons. On plaide les circonstances atténuantes pour les impulsifs, on discute des cas de folie instantanée qui font tout à coup un meurtrier d’un homme essentiellement doux et bon que rien ne semblait prédestiner à ce rôle sanglant.

« Ne rencontrons-nous pas dans la société, disait un docteur, des hommes raisonnables et d’une irréprochable moralité, qui avouent avoir été au moins une fois dans leur vie surpris par un accès d’extravagance ou même d’atrocité ? » Et cet aliéniste ne craignait pas d’avouer que lui-même un jour s’était senti gagné par l’idée de meurtre. Il éprouva un désir fou de jeter un homme dans la rivière, sur la rive de laquelle il était assis. Ce ne fut que par un violent effort de sa volonté qu’il put vaincre cette obsession. Or, qui peut dire qu’en pareille occurrence la raison l’emporte toujours sur l’aberration ?

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Nous avons eu récemment plus d’un exemple de ces coups de foudre de la folie, souvent inexplicables. C’est cet ouvrier qui, subissant une contrariété, se met à exterminer tous les siens. C’est celle mère qui, avant de se tuer, égorge ses enfants. Le plus abominable des crimes de cette espèce terrifia Paris vers la fin de la Monarchie de Juillet. Un artiste dramatique du nom de Pamel, père de famille très estimé, se trouvait au comble de la joie sa voix, longtemps altérée, lui était revenue dans toute sa pureté. Un soir, après avoir chanté de nombreux airs, il s’endort très heureux. Tout à coup il se réveille en sursaut, s’écriant « Ma femme mes enfants ma voix est perdue ! » Il se lève, s’arme d’un poignard et, se portant près du berceau de ses enfants, il les frappe. Il tue de même sa femme, qui avait voulu les protéger, et comme ses voisins accourent, il se rue au milieu d’eux et cinq tombent sous ses coups. Soudain il s’arrête, la raison semble lui être revenue. Il considère ses enfants inanimés, sa femme expirante. Plein d’horreur, il se porte au cœur deux coups de son arme. Son inconcevable folie coûte la vie à huit personnes.

Les monomanes parmi lesquels on a pensé ranger Vacher se livrent à des actions plus raisonnées, mais non moins stupéfiantes. Pinel cite le cas d’un malheureux qui, dans son exaltation, sacrifia ses enfants afin de préserver, par « ce baptême du sang », les membres de sa famille des maux qui les menaçaient. ÀZurich, en Suisse, des sectaires commirent les plus horribles excès en croyant obéir à la voix de Dieu.

Nos médecins légistes mentionnent encore un cas de folie mystique qui provoqua dans Paris, il y a quelque quarante ans, la plus vive émotion. Deux voyageurs, le frère et la sœur, étaient descendus dans un hôtel de la rue Tronchet. Le lendemain, on trouvait la femme étendue sans vie sur le parquet et près d’elle, la poitrine percée de deux coups d’épée, le frère, agenouillé, récitant des prières. Il put raconter qu’il avait tué sa sueur pour la soustraire aux conséquences d’un terrible jugement qui condamnait à mort tous les membres de sa famille.

Ces monomanies sanguinaires sont de deux sortes, d’après les aliénistes. Dans l’une, les actes sont motivés par les idées qui obsèdent le malade celui-ci ne nie pas ce qu’il a fait, pas plus qu’il ne le regrette. Dans l’autre, le monomane lutte contre un penchant que sa raison condamne, mais qui est irrésistible. Il se juge lui-même et n’est par conséquent pas dépourvu de son libre arbitre. Lésion de la volonté, disent les docteurs.

La monomanie qu’entendait simuler Vacher faisait de lui l’esclave de la « Providence » qui lui ordonnait de tuer. Mais remarquant le peu de succès de sa mise en scène, il y renonça pour se borner à prétendre qu’il avait été fou au moment où il commettait ses crimes. On pouvait relever la contradiction de ces deux systèmes de défense on jugea simplement que ses affirmations successives étaient trop bien déduites pour être le fait d’un aliéné.

J’ajouterai que le cerveau de ce criminel eut-il présenté les lésions qu’on s’attendait à y trouver, on n’aurait pu inférer de ce faible indice que l’assassin était un monomane.

Tous les jours, des gens meurent qui, à l’autopsie, présentent des cas de lésion du cerveau et qui cependant n’ont pas donné pendant leur vie la moindre preuve de troubles mentaux. Tous les jours, des aliénés meurent dans les asiles, qui, à l’examen micrographique, justifient d’un cerveau normal. Dans l’état actuel de la science, il n’y a donc aucune conclusion formelle à tirer de ces examens histologiques, les lésions n’indiquant pas nécessairement la folie. C’est en jugeant seulement de la conduite et des actions d’un homme que l’on peut se prononcer sur le dérangement ou le bon fonctionnement de ses facultés mentales.

 

Jean Frollo

 

LE LIVRE
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Le Petit Parisien de Louis Andrieux, 1876-1944

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