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Le colosse aux semelles de plomb

Les dirigeants politiques occidentaux font volontiers de l’Allemagne un modèle à suivre. Des spécialistes prédisent même qu’elle sera d’ici 2030 le grand pays le plus riche de la planète par habitant. C’est une parfaite illusion. Le bilan depuis quinze ans ? Croissance parmi les plus faibles d’Europe, baisse du pouvoir d’achat des salariés, forte hausse des inégalités, investissement en berne, infrastructures en ruine, productivité atone…

À la naissance de l’euro, en 1999, l’Allemagne était brocardée comme « l’homme malade de l’Europe ». Trop taxée, trop réglementée, son économie stagnait et quatre millions de personnes étaient sans emploi. En ce début de millénaire, le pays marchait au ralenti, éclipsé par la Grande-Bretagne et le sud de l’Europe à la croissance plus fringante. Mais après la crise financière de 2008, le paysage est apparu sous un nouveau jour. Alors que la plupart des nations occidentales étaient terrassées par une ingénierie financière tape-à-l’œil mais en fin de compte fragile, ce pays réputé pour sa base industrielle stable et solide semblait jouir d’une enviable sécurité. Pendant que les autres avaient bâti des châteaux de cartes fondés sur la dette, l’Allemagne avait épargné prudemment. Tandis que la plupart des pays d’Europe semblaient mal armés pour faire face à la concurrence chinoise, les exportations allemandes vers l’empire du Milieu explosaient. Alors que le chômage atteint aujourd’hui des niveaux records sur le continent, le taux allemand est plus bas qu’avant la crise. En ces temps d’intempérance fiscale, Berlin a même réussi à équilibrer son budget. Lorsque la panique s’est emparée de la zone euro en 2010, le pays a donc fait figure de refuge sûr : les investisseurs étaient même prêts à payer pour que l’état allemand prenne leur argent (1).  Le pays semble décidément avoir toutes les cartes en main : la première économie européenne est aussi le premier exportateur du continent et sa nation la plus créditrice, dotée qui plus est de la population la plus nombreuse. Beaucoup redoutent l’Allemagne, certains la haïssent, mais peu remettent en doute sa suprématie.

Des hommes politiques et des experts de tout bord, de Bill Clinton à Nicolas Sarkozy, ont rivalisé d’éloges à son égard. En Grande-Bretagne, où l’admiration pour le modèle rhénan était autrefois l’apanage de penseurs du centre gauche de peu d’influence sur le dernier gouvernement travailliste, même des conservateurs zélateurs du marché voient désormais en elle une source d’inspiration. Le Premier ministre David Cameron estime que le Royaume-Uni a besoin d’une « approche germanique des compétences ». George Osborne, le ministre des Finances, a chanté les louanges de l’Allemagne dans une récente tribune du Financial Times co­écrite avec son homologue Wolfgang Schäuble. Et la stratégie économique du leader travailliste Ed Miliband semble consister, pour l’essentiel, à suivre son modèle. Comme l’écrit Philip Collins, un éditorialiste du Times, « le projet d’Ed pour la Grande-Bretagne : ressembler davantage à l’Allemagne ».

Apparemment grisé par tant de flatteries, un homme politique de premier plan outre-Rhin [le conservateur Volker Kauder] a déclaré : « L’Europe, tout d’un coup, s’est mise à parler allemand. » La chancelière Angela Merkel affirmait, après sa réélection l’an dernier : « Ce que nous avons fait, tout le monde peut le faire. » Et les thuriféraires du modèle annoncent même des jours plus radieux encore. Dans leur bestseller de 2012, « Les années de vaches grasses », Bert Rürup, ancien membre du Conseil allemand des experts économiques, et Dirk Heilmann, journaliste à l’Handelsblatt, prédisent que l’Allemagne sera d’ici 2030 le grand pays le plus riche de la planète par habitant.

Pourtant, l’Allemagne n’est pas le leader mondial que l’on croit. Son économie n’est pas particulièrement prospère, encore moins un modèle à suivre. Ses banques sont mal en point, la croissance de sa productivité médiocre et ses investissements insuffisants. En tenant compte de l’inflation, l’Allemand moyen a moins gagné l’an dernier qu’en 1999 – soit plus de quatorze ans de stagnation. Le pays reste un peu plus prospère – si l’on prend pour critère le PIB par habitant à parité de pouvoir d’achat – que la Grande-Bretagne et la France, mais moins que douze autres économies développées, notamment l’Australie, l’Autriche, le Canada, les Pays-Bas, la Suède, la Suisse et les États-Unis.

 

Latins tire-au-flanc et Celtes désinvoltes

Depuis la crise, la performance du pays a été moins atroce que beaucoup – début 2014, la richesse nationale française était à peine plus élevée que début 2008 et le PIB britannique un peu plus faible, tandis que l’Europe du Sud était tombée d’une falaise – mais sans avoir rien d’époustouflant non plus. La taille de l’économie allemande a augmenté de 3,6 % seulement en six ans – mais s’est contractée de 0,2 % entre mars et juin dernier (2) –, quand la Suisse et la Suède voyaient leur richesse augmenter de plus de 7 %. Même les États-Unis, à l’épicentre de la crise financière, ont bénéficié d’une semblable expansion.

Si l’on observe cette fois la situation sur la longue durée, la perspective change du tout au tout. Depuis le début du nouveau millénaire, l’Allemagne n’est pas en tête, mais à la traîne. Entre 2000 et 2013, sa croissance n’a été que de 15 % – un maigre 1,1 % par an – au coude à coude avec la France. C’est plus lent que ces insouciants d’Anglo-Saxons, la Grande-Bretagne (+ 21 %) et les États-Unis (+ 25 %), sans même parler de ces Latins prétendument tire-au-flanc (la croissance espagnole a été de 19 % sur la période) et autres Celtes désinvoltes (le PIB irlandais a progressé de 30 %). Au total, le pays arrive treizième des dix-huit nations de la zone euro. Une croissance économique soutenue est le fruit combiné d’investissements productifs et de gains de productivité ; or la performance de l’Allemagne est médiocre dans ces deux domaines. L’investissement est tombé de 22,3 % du PIB en 2000 à 17 % en 2013. Certes, le taux d’investissement britannique est plus faible encore, mais l’Allemagne se retrouve derrière des pays comme la France, l’Espagne et même l’Italie. Les investissements publics sont particulièrement réduits – un maigre 1,6 % du PIB en 2013 –, en dessous des niveaux italien et britannique (2 %) et loin derrière des pays comme la France et la Suède (3,3 %) [lire ci-dessous « Une croix sur les investissements »]. Après des années de négligence, les infrastructures s’effondrent. Comme l’explique Sebastian Dullien, du Conseil européen des relations étrangères, un think tank : « Les ponts des autoroutes sont dans un si piètre état que les poids lourds sont souvent contraints de faire des détours et certaines infrastructures des voies navigables sont vieilles de plus d’un siècle. » En mars 2013, le canal de Kiel qui relie la mer du Nord et la Baltique, artère vitale pour le commerce mondial (3), a dû être provisoirement fermé parce que deux de ses écluses étaient complètement délabrées. Ce qui n’a pas empêché Angela Merkel, dans ses derniers projets de budget, de réduire encore l’investissement public.

De manière plus grave encore, l’Allemagne s’est laissé distancer sur le plan de la qualification de sa main-d’œuvre. Elle ne consacre que 5,7 % de son PIB à l’éducation et à la formation, moins que la France et bien d’autres pays, dont la Grande-Bretagne, où le chiffre est de 7,6 %. Et si de nombreux étrangers admirent son système d’apprentissage, il attire de moins en moins les jeunes Allemands : le nombre de nouveaux apprentis est tombé à son niveau le plus bas depuis la réunification, en 1990, et de nombreuses places sont désormais laissées vacantes. En outre, moins du quart de la population active possède un diplôme de l’université, moins que dans plusieurs autres pays européens, dont l’Espagne, la France et la Grande-Bretagne. Il y a moins de jeunes Allemands titulaires d’une licence (29 %) que de jeunes Grecs (34 %), sans même parler des jeunes Britanniques (45 %). « L’Allemagne n’a pas su investir dans l’enseignement supérieur public », observe Adam Posen, président du Peterson Institute for International Economics, un think tank américain. À l’échelle mondiale, l’université allemande la mieux placée est l’université technique de Munich, à la 49e place (4).

Le développement des start-up est entravé. Il est plus difficile de monter sa société en Allemagne qu’en Russie ou au Sénégal, d’après le rapport Doing Business de la Banque mondiale sur l’environnement réglementaire des entreprises. à la douzième place du classement, l’Irlande toise l’Allemagne (à la 111e place). L’ensemble des grandes entreprises du pays sont vieilles et installées de longue date : pas de Google ici. Comment s’étonner que 50 000 entrepreneurs allemands aient émigré dans la Silicon Valley ?

Faible niveau d’investissement, infra­structures décrépites, système éducatif délabré, manque d’esprit d’entreprise… Autant d’indicateurs inquiétants. Mais la preuve décisive de la sous-performance allemande, c’est la piètre croissance de sa productivité : 0,9 % par an au cours de la dernière décennie, soit moins que le Portugal. Pour réussir de façon durable, le pays a besoin que l’efficacité de sa main-d’œuvre progresse bien plus vite. L’Allemagne doit avant tout le peu de croissance qu’elle a connue à ses exportations de biens manufacturés – domaine où elle excelle. Au deuxième rang mondial derrière Pékin, elle est responsable d’à peu près la moitié des exportations européennes vers la Chine et ses ventes à l’étranger ont doublé depuis l’an 2000. Elle fait mieux, sur ce plan, que n’importe quelle autre économie européenne développée. En outre, alors que l’industrie s’étiole dans la plupart des pays riches, elle se développe en Allemagne (5).

Mais ce boom des exportations est moins impressionnant qu’il n’en a l’air, et le fait que le phénomène repose sur le secteur industriel pourrait se révéler à l’avenir une faiblesse. La réussite du pays à l’export est surévaluée, en raison de la sous-traitance des firmes germaniques en Europe centrale et orientale. Les voitures « fabriquées » en Allemagne contiennent de nombreuses pièces produites en Slovaquie, en Hongrie et ailleurs ; lorsqu’un véhicule est exporté, sa valeur totale est imputée au pays, alors qu’une partie seulement y a été manufacturée. L’Allemagne a aussi eu beaucoup de chance. Les biens qu’elle exporte traditionnellement – les biens d’équipement, les machines-outils et les produits chimiques – sont précisément ceux dont la Chine avait besoin dans sa phase d’essor industriel fulgurant.

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L’euro a également constitué un stimulant majeur. La monnaie européenne a été bien plus faible que ne l’aurait sans aucun doute été le deutschemark, ce qui gonfle les ventes à l’étranger. Elle a empêché des concurrents comme l’Italie de dévaluer pour pouvoir offrir de meilleurs prix que les entreprises allemandes. Jusqu’à ce que la crise éclate, l’euro a aussi ouvert aux exportations du pays les marchés en pleine expansion du sud de l’Europe. Mais, depuis, la récession a privé Berlin d’un débouché. à présent que l’économie chinoise ralentit à son tour et s’éloigne du schéma de croissance fondé sur l’investissement, la machine commerciale allemande marque le pas. Sa part dans les exportations mondiales a chuté de 9,07 % en 2007 à 8,01 % en 2013 – retrouvant son niveau du début des années 2000.

Pire, dans les premiers temps, le boom des ventes à l’étranger s’est fait sur le dos des salariés allemands. En raison de la pression à la baisse sur les rémunérations – qui a commencé avec l’accord tripartite de 1999 entre l’État, les entreprises et les syndicats plutôt qu’avec la réforme du marché du travail conduite par l’ancien chancelier Gerhard Schröder entre 2003 et 2005 [lire «Les réformes Schröder, mode d’emploi » ci-dessous] – et de l’absence de salaire minimum légal, certains Allemands gagnent 4 euros de l’heure. Selon l’Institut allemand pour le marché du travail et la recherche d’emploi, un quart environ de la population active touche une rémunération inférieure aux deux tiers du salaire médian, proportion plus élevée que dans seize des dix-sept pays européens pour lesquels ce type de donnée est disponible.

Le problème, ce n’est pas seulement que certains sont très mal payés. C’est que l’Allemand moyen ne touche pas les dividendes des gains de productivité qu’il réalise. Le salarié type produit 17,8 % de plus par heure qu’en 1999, mais gagne un tout petit peu moins. Si certains responsables politiques déplorent cette stagnation, notamment les Verts et Die Linke (parti à la gauche de la gauche), la plupart des décideurs s’en félicitent. Après tout, maintenir de faibles coûts salariaux favorise la compétitivité des produits allemands. Mais une politique qui a du sens à l’échelle du dirigeant d’entreprise individuel n’est pas nécessairement pertinente à l’échelle de l’économie dans son ensemble : les rémunérations ne sont pas des coûts qu’il faut réduire, mais un bénéfice qu’il faut maximiser – à condition que la productivité le justifie. Si les bas salaires sont nécessaires quand l’efficacité de la main-d’œuvre est faible, il est pervers de ne pas répercuter les hausses de productivité sur les rémunérations. Si elles sont maintenues à un niveau artificiellement bas, les salariés sont moins incités à mettre à jour leurs compétences et les entreprises à investir dans le pays et monter en gamme. Et si l’Allemagne ne monte pas en gamme, la nouvelle production à haute valeur ajoutée exigeant des compétences et des salaires supérieurs sera de plus en plus faite ailleurs. « La rigueur salariale n’est pas une stratégie de croissance gagnante pour l’avenir de l’Allemagne et de l’Europe », affirme Posen.

 

Ligotés par la bureaucratie

Mais il y a du changement dans l’air. Après l’échec de ses précédents partenaires, les libéraux du FDP, qui ont perdu tous leurs sièges au Bundestag lors des dernières élections, la CDU d’Angela Merkel a dû former une grande coalition avec les sociaux-démocrates (le SPD). Lesquels ont exigé la création d’un salaire minimum de 8,50 € de l’heure (il sera progressivement mis en place d’ici 2017). Près d’un salarié sur quatre gagnait moins que cela en 2011 dans l’ancienne Allemagne de l’Est, et un sur sept dans l’ancienne Allemagne de l’Ouest. Tout comme, à l’échelle nationale, la moitié du personnel des hôtels et restaurants, et un quart des employés de la distribution. Mais si l’instauration du salaire minimum entraînera une augmentation bienvenue pour les plus bas revenus, rien ne dit que les autres recevront leur dû – en particulier dans l’industrie.

Vue de Grande-Bretagne, où l’industrie représente 10 % du PIB (6), la gigantesque industrie allemande peut sembler une force. Ce n’est pourtant pas un atout aussi fort qu’on le dit. D’abord, fabriquer des objets n’a rien d’exceptionnel. Produire des voitures a-t-il plus de valeur que soigner ? Faire des machines à laver est-il plus important que programmer des ordinateurs ? Le secteur industriel occupe une place encore plus importante en République tchèque, en Irlande et en Hongrie. Est-ce que cela en fait des économies plus prospères que l’Allemagne ?

L’essentiel, ce n’est pas ce que les gens font, mais la valeur ajoutée de ce qu’ils font – et même en Allemagne, plus des trois cinquièmes de la valeur ajoutée provient des services. Malheureusement, la productivité dans ces secteurs – qui vont des transports aux télécoms en passant par la distribution et la restauration – est souvent lamentable, notamment parce qu’ils sont ligotés par la bureaucratie. La réglementation des services est plus stricte en Allemagne que dans vingt-deux des vingt-sept pays figurant au classement de l’OCDE. Dans les professions libérales, qui représentent un dixième de l’économie allemande, des règles rigides dictent qui peut offrir quel type de service, les frais que les professionnels sont autorisés à percevoir et comment ils peuvent faire leur publicité. Par exemple, seuls les pharmaciens diplômés peuvent posséder des pharmacies, et pas plus de quatre. Les autres commerces ne peuvent pas les concurrencer, même pour les médicaments sans ordonnance (7). Dans de nombreuses professions, l’investissement par des tiers (extérieurs à la profession) est réglementé.

Cette faiblesse des services est préoccupante car l’industrie ne va probablement pas continuer à défier encore longtemps la gravité. À l’instar de l’agriculture avant lui, le secteur manufacturier tend, avec le temps, à peser de moins en moins lourd dans l’économie – c’est vrai même en Chine, l’atelier du monde. À mesure que la technologie s’améliore, nous sommes capables de fabriquer des produits de meilleure qualité moins chers. Et plus les gens s’enrichissent, plus ils préfèrent consacrer une part importante de leurs revenus aux services – vacances, santé, aide à domicile – plutôt que d’accumuler des objets. La dépendance excessive de l’Allemagne à l’industrie la rend donc vulnérable. Si son économie ne s’adapte pas, elle risque d’être durement touchée par une baisse de la demande pour ses biens manufacturés, notamment parce que la Chine monte dans la chaîne de valeur et que ses entreprises commencent à concurrencer directement les produits allemands haut de gamme. Dans les domaines où les firmes germaniques ont d’ores et déjà dû affronter de plein fouet leurs rivaux chinois, en particulier dans la fabrication de panneaux solaires, elles n’ont pas su améliorer leurs résultats et ont demandé à l’Union européenne de prendre des mesures protectionnistes. La position de l’Allemagne est d’autant plus précaire qu’elle repose pour plus de la moitié de ses exportations sur quatre secteurs – l’automobile, les machines, les appareils électroniques et les produits chimiques.

La hausse des prix de l’énergie constitue une menace immédiate pour les industries qui en sont grandes consommatrices, comme la chimie. Le coût de l’électricité a déjà plus que doublé depuis l’an 2000 [voir le graphique ci-dessous]. Et selon une étude du géant Siemens, les entreprises allemandes dépensent presque trois fois plus pour l’électricité que leurs concurrentes américaines, qui bénéficient de la révolution du gaz de schiste aux États-Unis. Cerise sur le gâteau, l’État prévoit de sortir progressivement du nucléaire pour lui substituer les coûteuses énergies renouvelables, tout en rejetant l’exploitation du gaz de schiste meilleur marché.

 

graph-electricité

 

Si l’Allemagne veut prospérer demain, son économie devra s’adapter. Malheureusement, elle est souvent arthritique. Les marchés de produits sont très réglementés, ce qui limite la concurrence et privilégie les entreprises en place au détriment des challengers potentiels, et les intérêts des producteurs plutôt que ceux des consommateurs. Les réformes Schröder ont certes contribué à créer des emplois bas de gamme et incité les chômeurs de longue durée à retrouver un emploi, mais elles n’ont pas rendu le marché du travail plus flexible [lire « Des réformes surestimées ? » ci-dessous]. En fait, il est plus difficile de licencier un travailleur en CDI en Allemagne que dans n’importe quel autre pays de l’OCDE. Et cela ne s’arrange pas : selon l’OCDE, Berlin a lancé depuis 2007 moins de réformes favorables à la croissance que n’importe quelle autre nation développée. Résultat, son économie est bien trop rigide et léthargique. Le pays sait réduire les coûts, mais pas changer de cap.

L’Allemagne fait aussi face à un défi démographique particulièrement sérieux, qui va freiner la croissance future. Sa population est la plus vieille de l’Union européenne, avec un âge moyen de 46 ans, contre 40 en Grande-Bretagne (8) et 36 en Irlande. En extrapolant à partir des tendances actuelles, l’Allemagne comptera moins d’habitants que la Grande-Bretagne et la France dans les années 2040. Sans un miracle en termes de productivité ou un afflux d’immigrés, cela signifie une réduction proportionnelle de la taille de son économie.

Un pays à la population vieillissante, où les rémunérations (et donc les dépenses) sont faibles, l’investissement anémique et où l’État n’emprunte pas produira toujours un énorme excédent d’épargne (9) – c’est-à-dire un excédent de la balance courante. On voit souvent là un symbole de la compétitivité allemande. Mais si le pays réussit à ce point, pourquoi les entreprises ne veulent-elles pas y investir ? [Lire l’entretien avec Olaf Gersemann]

 

Un créancier à l’égal de la Chine

Conséquence de ses excédents, Berlin est devenu le plus gros créancier d’Europe. En 2000, les actifs allemands à l’extérieur dépassaient de peu ses dettes. Fin 2013, sa position nette vis-à-vis de l’étranger atteignait la somme colossale de 1 300 milliards d’euros – presque autant que la Chine. En pleine crise de la dette, cette situation de créditeur net donne de l’influence à l’Allemagne. Mais ses prêts aux étrangers ont souvent été mal investis. Pendant les années de bulle financière, aussi bien ses colossales banques privées, comme la Deutsche Bank et la Commerzbank, que les banques publiques des Länder ont placé de l’argent dans les douteux crédits hypothécaires américains, financé les bulles immobilières espagnole et irlandaise, alimenté le boom de la consommation au Portugal et prêté imprudemment à l’État grec, devenu insolvable. Contrairement au mythe selon lequel les contribuables allemands auraient, depuis, renfloué l’Europe du Sud, leurs prêts aux États de l’Europe du Sud ont avant tout renfloué les banques et les investisseurs allemands qui avaient si mal investi leur épargne avant la crise.

Une étude de l’Institut de recherche économique de Berlin estime que l’Allemagne aurait perdu 600 milliards d’euros, l’équivalent de 22 % de son PIB, sur la valorisation de son portefeuille investi à l’extérieur entre 2006 et 2012. À présent que l’Allemagne redoute les pertes sur ses prêts aux étrangers, il est particulièrement pervers de continuer à accumuler des excédents, obligatoirement investis à l’extérieur. Quand il sera clair que les débiteurs ne peuvent ou ne veulent pas payer – ce que le refus allemand de contribuer à la croissance européenne rend plus probable –, son énorme exposition au risque étranger la conduira à de lourdes pertes.

Les excédents tant vantés de la balance courante allemande sont le symptôme d’une économie malade, pas d’une économie saine. La stagnation des salaires amplifie les excédents des entreprises, tandis que la faiblesse des dépenses, l’étouffement du secteur des services et l’atonie des start-up répriment l’investissement, avec pour effet de gaspiller l’épargne à l’étranger.

« Das Modell Deutschland » [le modèle allemand] doit être repensé de toute urgence. Les salariés doivent jouir des fruits de leur labeur à travers des salaires plus élevés. Pour élever le niveau de vie à long terme, les décideurs doivent se concentrer sur l’amélioration de la productivité, plutôt que de la compétitivité. Il faut investir davantage dans la croissance future, d’abord en modernisant les infrastructures délabrées du pays et son système éducatif en décomposition. Il faut aussi développer les opportunités d’investissement, en introduisant de la concurrence dans des marchés sclérosés et en facilitant la création d’entreprises. Il faut enfin être plus accueillant envers les immigrés, essentiels pour éviter à l’Allemagne un déclin démographique annoncé, et pour l’aider à créer des entreprises et des idées. Le pays sait à merveille réduire les coûts, et innover à petits pas, mais il doit devenir beaucoup plus dynamique et flexible pour s’adapter à un monde en plein bouleversement technologique. Sans ces réformes, son avenir n’apparaît pas particulièrement radieux. L’aigle germanique n’est jamais monté aussi haut que nous l’avions pensé. En fin de compte, il lui faudra aussi se poser.

 

Cet article est paru dans Prospect le 20 août 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
 

Notes

1| En janvier 2012, l’Allemagne a émis des obligations à six mois rémunérées au taux moyen de -?0,0122?%. En d’autres termes, ce sont les investisseurs qui payaient au pays des intérêts pour pouvoir détenir une part de sa dette.

2| Le troisième trimestre 2014 a enregistré une croissance nulle.

3| 35 000 navires l’empruntent chaque année.

4| Selon le célèbre (et contesté) classement de Shanghai. Munich est ex æquo avec l’université de Heidelberg, à la quarante-neuvième place. La première française, l’université Pierre et Marie-Curie (Paris 6) est trente-cinquième.

5| Elle est passée de 21,6 % du PIB en 1997 à 22,4 % en 2012.

6| 18,8 % en France.

7| C’est aussi le cas en France.

8| Comme en France.

9| Il s’agit ici de l’épargne totale de la nation, non de celle des ménages, qui est actuellement équivalente en France et en Allemagne.

Pour aller plus loin

Jean-Michel Quatrepoint, Le Choc des empires. États-Unis, Chine, Allemagne : qui dominera l’économie-monde ?, Gallimard, 2014. Un ouvrage qui constate notamment la mainmise allemande sur l’Europe. Par un ancien journaliste du Monde.

François Roche, Un voyage en Allemagne, Le Passeur, 2014. Une exploration du pays et de tous ses particularismes, entre description et analyse, rencontres et anecdotes.

Emmanuel Todd, La Diversité du monde. Famille et modernité, Le Seuil, 1999. Regroupe deux ouvrages parus en 1983 et 1984, mais qui n’ont pas pris une ride. Todd y montre notamment le dynamisme de la famille « souche » allemande.

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