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Le grand pari sur l’avenir de la planète

Au début des années 1980, en plein débat sur les limites écologiques de la croissance, deux universitaires se lancent un défi : un flamboyant écologiste médiatique, Paul Ehrlich, parie que la croissance démographique conduira le monde à la pénurie ; un obscur économiste conservateur, Julian Simon, parie que l’innovation résoudra tous les problèmes… Cet épisode méconnu de l’histoire intellectuelle rappelle que les prévisions des chercheurs dépendent parfois davantage de leur idéologie que de leur science.

En 1980, l’écologiste Paul Ehrlich relevait le pari spectaculaire proposé par l’économiste Julian Simon. Soutenant que la croissance démographique provoquerait l’épuisement des ressources de la planète, Ehrlich était prêt à miser sur l’augmentation, au cours de la décennie, des prix de cinq métaux déterminés. Soutenant que les innovations apportées aux méthodes d’exploration, d’extraction et d’utilisation de ces mêmes métaux allaient améliorer l’offre, Simon pariait sur la baisse des cours. Tous deux voyaient dans ce pari un moyen de répondre à une question beaucoup plus vaste : la croissance démographique est-elle un problème grave, notamment par ses effets sur les ressources disponibles ? Ehrlich pensait que oui ; Simon pensait l’inverse. Et ils convenaient que le pari contribuerait à dire le vrai. Mais, depuis plus de trente ans, les observateurs considèrent que d’autres questions étaient en jeu : les conservateurs ont-ils tort de croire que l’innovation et le jeu du marché résoudront nos problèmes ? Les penseurs de gauche ont-ils tort de mettre l’accent sur la protection de l’environnement et les limites de la croissance ? Les écologistes racontent-ils n’importe quoi ?

Un pari historique

Simon a remporté le pari. Sa victoire en a fait un héros de la droite. Il est mort en 1998, mais ses mânes sont toujours invoqués par la foule de ceux qui glorifient l’innovation et la croissance, en dénonçant ce qu’ils qualifient d’hystérie écologiste (notamment à propos du changement climatique, problème que Simon lui-même écartait). En 2001, le Competitive Enterprise Institute a d’ailleurs créé un prix Julian L. Simon, en hommage « aux coups qu’il a portés au catastrophisme des éco-Cassandre comme Paul Ehrlich ».
Paul Sabin, professeur d’histoire à Yale, prête à ce pari une importance historique. Et fait valoir à juste titre dans son nouveau livre, The Bet, que le débat Ehrlich-Simon révèle les enjeux majeurs de son époque. Comme il le montre, les positions écologiques de Jimmy Carter sur les questions énergétiques et environnementales étaient en partie inspirées par les idées d’Ehrlich, tandis que la politique de croissance menée par Reagan devait beaucoup à celles de Simon. Et ces deux approches sont encore d’une grande actualité. Les principales tendances au sein des partis démocrate et républicain, et même de la société américaine tout entière, se définissent toujours par rapport à ces discours contradictoires : catastrophe écologique imminente contre optimisme technologique.

Paul Ehrlich était – et est toujours – un brillant scientifique, spécialiste de l’environnement. Bon nombre de ses travaux portent sur les papillons. En 1968, il a publié un bestseller monstre, The Population Bomb (1), qui a connu vingt-deux retirages au cours des trois premières années seulement. Les premiers mots du livre sonnaient le tocsin : « La bataille pour nourrir l’ensemble de l’humanité est perdue […]. Il est aujourd’hui trop tard pour empêcher une augmentation significative de la mortalité mondiale. » Il annonçait « des famines d’une ampleur inconcevable » pour 1975, et « la mort de centaines de millions de personnes par malnutrition » dans les années 1970 et 1980. L’année suivante, en 1969, il a publié « Eco-Catastrophe! » [non traduit], où il prétendait que le déséquilibre entre natalité et mortalité allait inéluctablement déclencher « le plus grand cataclysme de l’histoire de l’humanité ». En 1970, il prédisait que les États-Unis devraient rationner l’eau dès 1974, et la nourriture dès la fin de la décennie ; avant dix ou vingt ans, c’en serait fini de la pêche en mer, en raison des dommages irréversibles subis par les océans. « Si j’étais joueur, je prendrais même le pari qu’en l’an 2000 l’Angleterre aura disparu. » Enfin, pesticides et DDT feraient chuter l’espérance de vie des Américains à 42 ans dans les années 1980. Malgré ces prédictions sinistres, Ehrlich soutenait pourtant que l’on pouvait encore beaucoup faire pour limiter les dégâts. Il proposait notamment la création d’un puissant Bureau américain de la population et de l’environnement, chargé de « définir le niveau optimal de la population et de prendre les mesures pour l’atteindre ». Il faisait valoir que nombre de ses collègues étaient partisans « d’une forme ou d’une autre de contrôle autoritaire des naissances », allant jusqu’à « l’ajout temporaire de stérilisants dans les réservoirs d’eau potable ou les produits alimentaires de base » – une mesure que lui-même jugeait irréaliste : il était plutôt partisan d’un « système de primes et d’amendes pour dissuader les gens de se reproduire ».

 

Divertissant, extraverti, passionné

Il proposait aussi de surtaxer les berceaux, les couches, les biberons, la nourriture pour bébés, et insistait pour que le Bureau de la population recherche des méthodes pour « s’assurer que les premiers-nés soient des garçons » (parce que de nombreux couples sont plus enclins à faire d’autres enfants si l’aîné est une fille). Peu après la parution de son livre, il cofonda une nouvelle organisation, la Zero Population Growth (« Croissance démographique zéro ») pour alerter l’opinion publique et promouvoir des solutions.

Ehrlich est devenu une vedette aux États-Unis. On l’a vu dans toutes les grandes émissions de télévision. Et ses arguments à propos de la surpopulation ont rencontré un écho mondial. Dans The Tonight Show de Johnny Carson, il a déclaré qu’« il était déjà trop tard pour empêcher des famines qui allaient faire des millions de morts ». Il a participé plus de vingt fois à cette émission, avait sa chronique dans la Saturday Review, écrivait régulièrement pour Penthouse comme pour Playboy. Au cours de la seule année 1970, il est passé plus de deux cents fois à la télévision ou à la radio, tout en donnant une centaine de conférences. Malgré le caractère apocalyptique de son message, Ehrlich était divertissant, extraverti, passionné, sociable, attachant et charismatique. L’un de mes amis, la première fois qu’il l’a vu, l’a trouvé « hilarant ». Malgré la qualité de ses travaux universitaires, il déclarait qu’il avait pris, durant ses études, les options « alcool et femmes ». « Je ne me suis pas réveillé un beau jour en me disant : “Mon Dieu ! Il faut que je dise aux gens d’arrêter de baiser !” C’est plutôt qu’une chose en a amené une autre… » L’une de ses plaisanteries favorite était : « Comment appelle-t-on les gens qui pratiquent la méthode Ogino ? Des parents ! » Il a rendu publique sa propre vasectomie, allant même jusqu’à la faire figurer dans la présentation d’auteur de l’un de ses articles en 1970.

L’extrême popularité d’Ehrlich, selon Sabin, lui a permis d’arriver « exactement là où il voulait : sur le devant de la scène, intéressant un public immense ». Comme l’écologiste l’a dit lui-même, « avec ce livre, je peux propager mes opinions à l’envi dans les médias, et je ne vais certainement pas m’en priver ». Il préconisait « une vie détendue, de bons amis et une sexualité épanouie » plutôt que la gloire et l’argent. La célébrité ne le laissait pourtant pas indifférent ; mais ses propos, eux, étaient tout sauf détendus ! Passé maître dans l’art de se faire des ennemis, il n’a pas hésité à traiter certains de ses adversaires de « clowns », d’« attardés » ou de « crétins ».

Julian Simon, en revanche, était un parfait inconnu. Économiste à l’université d’Illinois (Urbana), introverti, mal à l’aise en société, il avait lutté pendant une dizaine d’années contre une grave dépression (« sans pourtant céder à la tentation du suicide parce que, croyait-il, ses enfants avaient besoin de lui, comme tous les enfants ont besoin d’un père »). Simon était convaincu qu’Ehrlich avait tort. À ses yeux, le progrès technologique pourrait empêcher les pénuries et les famines, même dans un contexte de forte croissance démographique. Simon s’était lui aussi, un moment, inquiété du risque de surpopulation – il témoignait donc du zèle des convertis. Une conversion née d’une sorte de révélation qu’il avait eue en se souvenant de la touchante commémoration, par un aumônier juif, des morts de la bataille d’Iwo Jima. L’aumônier avait déploré la perte de tous ces talents potentiels, de tous ces hommes prometteurs. Simon se rappelle s’être dit : « Suis-je devenu fou ? Pourquoi essaierais-je de réduire le nombre d’humains qui naissent, alors que chacun d’eux pourrait être un Mozart, un Michel-Ange, un Einstein – ou simplement faire la joie de sa famille ou de sa communauté, et aimer la vie ? »

 

« Hystérie écologique »

Témoin de la célébrité grandissante d’Ehrlich, Simon était à la fois jaloux et consterné. « Il était là, écrit Sabin, à rouspéter dans son salon, pendant que l’animateur télé chouchou du pays contemplait Paul Ehrlich “avec une admiration béate”, comme Simon l’a raconté plus tard avec amertume. » Il fulminait. « Qu’est-ce que je pouvais bien faire ? Aller parler à cinq personnes ? Alors que ce type avait un public immense à ses pieds, qu’il était à la tête d’un vaste mouvement d’hystérie écologique. Je me sentais complètement impuissant. »

En 1970, Simon prononça une petite conférence à Urbana, intitulée « Pour la science, il n’y a pas de surpopulation ». La croissance démographique, affirma-t-il, relevait plus pour l’humanité du triomphe que du désastre. La conférence attira quelque attention localement, et l’économiste fut invité à s’exprimer devant des groupes plus importants. Sur cette lancée, il commença d’exposer ses conceptions dans des publications universitaires, en mettant l’accent sur l’importance et le caractère inéluctable de l’innovation technologique.

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Simon affirmait qu’elle augmenterait à la fois l’efficacité productive et les ressources disponibles, et qu’il ne fallait donc pas considérer la croissance démographique comme une menace. Au contraire, une population plus importante favoriserait l’investissement et la création d’infrastructures nouvelles. Les êtres humains ne sont pas des papillons : même si leur nombre augmente rapidement, ils sont capables d’éviter les pénuries et d’augmenter les ressources en jouant sur les mécanismes de prix, lesquels stimulent l’investissement, la recherche, les inventions (ce qui constitue, en deux mots, la réponse des économistes aux écologistes). Mais la petite voix de Simon était étouffée par les travaux de premier plan qui parvenaient à la conclusion inverse – notamment l’influent ouvrage publié par le Club de Rome en 1972, The Limits to Growth, dont le cri d’alarme rappelait beaucoup celui d’Ehrlich (2).

Simon n’a pas renoncé. Jugeant la vision d’Ehrlich « moralement détestable », il martelait qu’« il n’y a pas de limites ultimes à la croissance », et que les ressources étaient chaque jour plus abondantes. Il dénonçait les « mauvaises nouvelles mensongères » et les prédictions « complètement fallacieuses » d’éco-catastrophes prochaines. En 1981, il s’en prit directement à Ehrlich dans le Social Science Quarterly : « Combien de fois faut-il qu’un prophète se trompe avant que nous cessions de le tenir pour un vrai prophète ? » S’indignant des nombreuses fausses prédictions faites par Ehrlich, sans qu’il ait eu à en subir les conséquences, Simon a proposé ce pari entre eux sur les prix des matières premières. Si Ehrlich avait raison, les prix monteraient. Si Simon voyait juste, ils baisseraient. L’économiste a même permis à son adversaire de choisir lui-même les matières premières témoins.

L’avenir de la planète en jeu

Ehrlich en fut ravi. Il déclara accepter « l’étonnante proposition de Simon avant que d’autres personnes âpres au gain ne sautent dessus ». En collaboration avec des scientifiques qui partageaient ses vues, il a sélectionné cinq métaux de toute première importance pour l’économie : le chrome, le cuivre, le nickel, l’étain et le tungstène. Dans les années 1970, leur prix avait beaucoup augmenté, en termes nominaux du moins, et Ehrlich était convaincu que la tendance se poursuivrait. L’enjeu du pari était de 200 dollars par métal, et la victoire serait déterminée par la hausse du cours corrigé de l’inflation. The Chronicle of Higher Education a parlé de « pari universitaire de la décennie » (c’est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de concurrence pour le titre).

Victoire et raison

Tout au long des années 1980, Ehrlich et Simon ont poursuivi leurs croisades respectives. Le premier est devenu un critique acharné et très en vue de l’administration Reagan. Et l’obscur Simon s’est métamorphosé en une personnalité de premier plan et héros de la droite. Après avoir intégré la conservatrice Heritage Foundation, il partit enseigner à l’université du Maryland, où il espérait « pouvoir faire passer certaines idées en matière de politiques publiques ». Pour cela, il s’en prit aux activités du Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), qu’il jugeait atrocement tendancieuses, et déclara d’un ton sinistre que le « lobby démographique » s’abritait derrière la question de l’avortement pour promouvoir son véritable dessein, le contrôle de la population. Le Washington Post lui consacra deux articles, le second ayant pour titre « L’hérétique devient respectable ».

En octobre 1990, Simon trouva dans son courrier une petite enveloppe postée de Palo Alto. À l’intérieur, un papier avec les prix des métaux et un chèque de Paul Ehrlich – sans commentaire. Dans les années 1980, la population mondiale avait augmenté de 800 millions de personnes, davantage que durant n’importe quelle autre décennie de l’histoire – mais le prix de chacun des cinq métaux avait baissé, de 50 % en moyenne. Simon semblait vainqueur. Une forte augmentation de population n’est pas forcément synonyme de pénurie.

Ehrlich ne voyait pas les choses ainsi. À ses yeux, il avait eu le tort d’accepter une période de référence de dix ans, manifestement trop courte. Les prix finiraient évidemment par augmenter. Selon lui, « Julian Simon est comme le gars qui saute du haut de l’Empire State Building et dit, en passant à la hauteur du dixième étage : “Jusqu’ici tout va bien” ». Ce qu’Ehrlich n’a en revanche pas dit, mais que les économistes ont depuis démontré, c’est que Simon avait eu de la chance. Les simulations faites sur chaque décennie entre 1900 et 2008 ont prouvé que, dans 63 % des cas, Ehrlich aurait gagné !

Cela veut-il dire, alors, que le penseur écologiste avait fondamentalement raison ? Absolument pas. Après la Première Guerre mondiale, on a observé aux États-Unis un effondrement brutal des prix des matières premières, qui ont mis beaucoup de temps à retrouver leur niveau initial. Ce sont les cycles économiques, pas les pénuries, qui expliquent la hausse générale des cours des matières premières depuis l’après-guerre. La prédiction victorieuse de Simon pour les années 1980 était en fait le résultat de facteurs macroéconomiques : une récession, à la fin de la décennie, avait fait baisser les prix. Des prix très volatils qui n’ont que peu à voir avec la croissance démographique. Simon et Ehrlich croyaient l’un comme l’autre que leur pari constituerait un bon test de la validité de leurs thèses. Sur ce point, ils avaient tort tous les deux. Sur la question démographique qui les opposait, leur fameux pari ne prouva rien.

 

Pari manqué sur le bien-être

Simon n’en fut pas moins enhardi par sa victoire, au retentissement énorme. Il devint encore davantage une personnalité de premier plan, écrivant désormais plus pour le grand public que pour les cercles universitaires. En 1995, il prit la plume dans le San Francisco Chronicle pour dénoncer « le catastrophisme des écologistes », s’attaquant nommément à Ehrlich. Tous les paramètres indiquaient, selon lui, la même chose : « Aux États-Unis comme dans le reste du monde, le bien-être matériel et environnemental a augmenté plutôt que diminué. » Il s’est aussi attaqué au vice-président Al Gore, qualifiant son livre, Sauver la planète Terre (3), de « ramassis de clichés simplistes et pernicieux ». Et il a proposé un nouveau pari : selon lui, toute évolution mesurable du bien-être humain devrait forcément aller en s’améliorant. « Qui veut tenir le pari ? » a-t-il demandé.

Ehrlich s’est empressé de le faire. Avec la collaboration du climatologue de Stanford Stephen Schneider, il a proposé à Simon de miser sur quinze « indicateurs » fondamentaux, au nombre desquels la température globale, les concentrations de dioxyde de carbone, la superficie des forêts tropicales, et les quantités de riz, de blé et de poisson disponibles par personne. Simon a refusé, au motif que le pari ne devait pas porter sur des « indicateurs », mais directement sur le bien-être humain tel qu’il pouvait se mesurer, par exemple, au travers de l’espérance de vie ou du pouvoir d’achat. Même si, concédait Simon, l’environnement pouvait effectivement changer, peut-être même se détériorer, le progrès humain, lui, se poursuivrait. Ehrlich a rétorqué que Simon « n’y connaissait rien » parce qu’il « ne comprenait rien aux risques, aux tendances ou aux facteurs qui affectent le bien-être humain ». Selon lui, il fallait se concentrer « sur les tendances négatives, dans l’environnement comme dans la société, car c’étaient elles qu’il fallait corriger, quand bien même les autres évolutions seraient positives ».

Au fil des années, le débat tourna vraiment au vinaigre. Ehrlich déclara à un journaliste du Wall Street Journal que « la disparition de Simon de la surface de la planète serait une bonne nouvelle pour l’humanité ». « Que je sois un crétin, je le sais déjà, rétorqua Simon. Mais en attendant, à chaque fois, c’est moi qui ai eu raison ! » Et d’ajouter qu’Ehrlich n’était qu’un individu « sans vergogne », « arrogant », un « raté complet ». « Simon est un obscurantiste, il croit toujours que la Terre est plate » répliqua à son tour Ehrlich, soutenant que son adversaire n’était motivé que par le brownlash (4), c’est-à-dire la « tentative délibérée de minimiser la gravité des problèmes écologiques en utilisant les données scientifiques à mauvais escient, voire en les falsifiant ». Sabin note que les adversaires, dans un débat sérieux, « contribuent à aiguiser leurs arguments respectifs, les rendant plus pertinents et plus forts », mais il observe avec un sens certain de l’euphémisme que « c’est exactement le contraire qui s’est produit avec Ehrlich et Simon ».

Sabin fait clairement le lien, et à bon escient, entre cette querelle et les débats actuels sur les enjeux écologiques. Certains penchent clairement du côté d’Ehrlich, d’autres du côté de Simon, et ces deux camps caractérisent non seulement les pôles politiques démocrate et républicain mais aussi les principales tendances en leur sein. Certes, la croissance démographique n’a plus l’importance qui était la sienne dans les années 1970. Mais, sur la question du changement climatique, le clivage reproduit de façon évidente celui qui séparait les deux hommes. D’ailleurs, Ehrlich a beaucoup souligné, et souligne encore, la gravité des risques engendrés par le changement climatique (et leur rapport avec la croissance démographique). Simon, on ne s’en étonnera pas, a nié ces mêmes risques.

 

Deux hommes de foi

Sabin, quant à lui, s’abstient de prendre parti. Il félicite Ehrlich pour avoir sensibilisé l’opinion à de nombreuses menaces pesant sur l’environnement. Mais il pense aussi que Simon a bel et bien démontré que la créativité humaine et le jeu du marché provoquaient des adaptations inattendues, déjouant ainsi les prophéties apocalyptiques. Soulignant que l’histoire a régulièrement contredit les prédictions d’Ehrlich, il invite à reconsidérer la notion de « limites naturelles ». Mais, ajoute-t-il, Simon n’a jamais reconnu à quel point d’importantes avancées sociales, comme l’assainissement de l’eau ou de l’air, sont dues en partie aux exigences de régulation portées par les écologistes, Ehrlich y compris.

Malgré toutes leurs différences, les deux chercheurs se disaient d’accord sur l’importance décisive des données scientifiques et des faits. C’est assez piquant, car l’un et l’autre s’exprimaient la plupart du temps davantage en hommes de foi qu’en hommes de science – chacun étant l’image inversée de l’autre. Ils étaient tous deux si désireux d’attirer l’attention, si aveuglément dévoués à leurs dogmes accrocheurs qu’ils semblaient incapables d’apprendre et imperméables à tout contre-argument. Pour reprendre la métaphore d’Isaiah Berlin (5), c’étaient des hérissons – ils connaissaient une grande chose – alors que les problèmes écologiques sont davantage du ressort du renard, vif, sceptique à l’égard des théories abstraites et convaincu de l’importance des détails.

Le pire des deux, à cet égard, était malgré tout Ehrlich. Sur la question de la croissance démographique, il n’a jamais vraiment répondu aux arguments de Simon (en 2009 encore, il publiait un article intitulé « Population : nous sommes désormais bien assez nombreux »). Mais son ennemi a conclu bien trop rapidement, à partir de ses propres recherches, que les préoccupations environnementales sont en général infondées. La destruction de la couche d’ozone, pour ne prendre que cet exemple, constituait bel et bien un risque extrêmement grave, et la science s’est jointe à l’économie pour convaincre Ronald Reagan de signer en 1988 le protocole de Montréal, avec le soutien résolu de Margaret Thatcher. Or, jusqu’en 1996, Simon, au mépris de toutes les preuves scientifiques, proclama que le problème de l’ozone « n’était encore qu’un de ces soucis passagers qui ne méritent pas qu’on leur prête attention ». Et c’est dans les mêmes termes qu’il décrivit, en 1996 toujours, le changement climatique : « Au vu de l’histoire des peurs écologiques – une constante de l’humanité –, je fais l’hypothèse que le réchauffement de la planète se révélera lui aussi un autre souci passager, auquel on ne prêtera pratiquement plus d’attention dans dix ans. »

Simon aimait à dire que ses propres prédictions étaient exactes, et en général elles l’étaient. Mais pas toujours. Et certainement pas celle-ci. En revanche, il a eu parfaitement raison de souligner les bénéfices potentiels de l’adaptation, y compris l’innovation technique. Les meilleurs travaux sur le changement climatique, notamment ceux de l’économiste de Yale William Nordhaus, loin d’ignorer ces effets, leur accordent au contraire une importance considérable. Ils intègrent les scénarios les plus pessimistes, mais ils ne parlent pas d’apocalypse imminente et ne jugent pas inévitables les solutions technologiques. Ils préfèrent reconnaître l’existence d’incertitudes majeures, étudient rigoureusement des bénéfices et des coûts des différentes méthodes de réduction des risques liés au réchauffement.

Sabin démontre aussi que, malgré tous leurs défauts, Ehrlich et Simon ont beaucoup apporté au débat. Mais ils étaient trop souvent mus par de vastes théories abstraites sur le sens supposé de l’histoire. Dans le domaine des bouleversements écologiques, comme dans bien d’autres, ce genre de grands récits font obstacle à l’intelligence comme au progrès.

 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 5 décembre 2013. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1| La Bombe P : 7 milliards d’hommes en l’an 2000, Fayard, 1972.

2| Halte à la croissance ?, Fayard, 1973.

3| Albin Michel, 1993.

4| Mot composé à partir de « backlash » (retour de bâton) et de « brown », couleur symboliquement opposée au vert de l’écologie.

5| Isaiah Berlin, The Hedgehog and the Fox: An Essay on Tolstoy’s View of History (« Le hérisson et le renard : la vision de l’Histoire chez Tolstoï »), Princeton University Press, 2013 (première édition 1953). S’inspirant d’une parabole grecque, le philosophe y divise le monde entre les renards, qui connaissent beaucoup de choses et sont attachés à la complexité, et les hérissons, qui connaissent une grande chose et ne voient le monde qu’au travers d’une règle simple.

LE LIVRE
LE LIVRE

The Bet: Paul Ehrlich, Julian Simon, and Our Gamble Over Earth’s Future de Paul Sabin, Yale University Press, 2014

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