Le grand pari sur l’avenir de la planète
par Cass R. Sunstein

Le grand pari sur l’avenir de la planète

Au début des années 1980, en plein débat sur les limites écologiques de la croissance, deux universitaires se lancent un défi : un flamboyant écologiste médiatique, Paul Ehrlich, parie que la croissance démographique conduira le monde à la pénurie ; un obscur économiste conservateur, Julian Simon, parie que l’innovation résoudra tous les problèmes… Cet épisode méconnu de l’histoire intellectuelle rappelle que les prévisions des chercheurs dépendent parfois davantage de leur idéologie que de leur science.

Publié dans le magazine Books, juin 2014. Par Cass R. Sunstein
En 1980, l’écologiste Paul Ehrlich relevait le pari spectaculaire proposé par l’économiste Julian Simon. Soutenant que la croissance démographique provoquerait l’épuisement des ressources de la planète, Ehrlich était prêt à miser sur l’augmentation, au cours de la décennie, des prix de cinq métaux déterminés. Soutenant que les innovations apportées aux méthodes d’exploration, d’extraction et d’utilisation de ces mêmes métaux allaient améliorer l’offre, Simon pariait sur la baisse des cours. Tous deux voyaient dans ce pari un moyen de répondre à une question beaucoup plus vaste : la croissance démographique est-elle un problème grave, notamment par ses effets sur les ressources disponibles ? Ehrlich pensait que oui ; Simon pensait l’inverse. Et ils convenaient que le pari contribuerait à dire le vrai. Mais, depuis plus de trente ans, les observateurs considèrent que d’autres questions étaient en jeu : les conservateurs ont-ils tort de croire que l’innovation et le jeu du marché résoudront nos problèmes ? Les penseurs de gauche ont-ils tort de mettre l’accent sur la protection de l’environnement et les limites de la croissance ? Les écologistes racontent-ils n’importe quoi ? Un pari historique Simon a remporté le pari. Sa victoire en a fait un héros de la droite. Il est mort en 1998, mais ses mânes sont toujours invoqués par la foule de ceux qui glorifient l’innovation et la croissance, en dénonçant ce qu’ils qualifient d’hystérie écologiste (notamment à propos du changement climatique, problème que Simon lui-même écartait). En 2001, le Competitive Enterprise Institute a d’ailleurs créé un prix Julian L. Simon, en hommage « aux coups qu’il a portés au catastrophisme des éco-Cassandre comme Paul Ehrlich ». Paul Sabin, professeur d’histoire à Yale, prête à ce pari une importance historique. Et fait valoir à juste titre dans son nouveau livre, The Bet, que le débat Ehrlich-Simon révèle les enjeux majeurs de son époque. Comme il le montre, les positions écologiques de Jimmy Carter sur les questions énergétiques et environnementales étaient en partie inspirées par les idées d’Ehrlich, tandis que la politique de croissance menée par Reagan devait beaucoup à celles de Simon. Et ces deux approches sont encore d’une grande actualité. Les principales tendances au sein des partis démocrate et républicain, et même de la société américaine tout entière, se définissent toujours par rapport à ces discours contradictoires : catastrophe écologique imminente contre optimisme technologique. Paul Ehrlich était – et est toujours – un brillant scientifique, spécialiste de l’environnement. Bon nombre de ses travaux portent sur les papillons. En 1968, il a publié un bestseller monstre, The Population Bomb (1), qui a connu vingt-deux retirages au cours des trois premières années seulement. Les premiers mots du livre sonnaient le tocsin : « La bataille pour nourrir l’ensemble de l’humanité est perdue […]. Il est aujourd’hui trop tard pour empêcher une augmentation significative de la mortalité mondiale. » Il annonçait « des famines d’une ampleur inconcevable » pour 1975, et « la mort de centaines de millions de personnes par malnutrition » dans les années 1970 et 1980. L’année suivante, en 1969, il a publié « Eco-Catastrophe! » [non traduit], où il prétendait que le déséquilibre entre natalité et mortalité allait inéluctablement déclencher « le plus grand cataclysme de l’histoire de l’humanité ». En 1970, il prédisait que les États-Unis devraient rationner l’eau dès 1974, et la nourriture dès la fin de la décennie ; avant dix ou vingt ans, c’en serait fini de la pêche en mer, en raison des dommages irréversibles subis par les océans. « Si j’étais joueur, je prendrais même le pari qu’en l’an 2000 l’Angleterre aura disparu. » Enfin, pesticides et DDT feraient chuter l’espérance de vie des Américains à 42 ans dans les années 1980. Malgré ces prédictions sinistres, Ehrlich soutenait pourtant que l’on pouvait encore beaucoup faire pour limiter les dégâts. Il proposait notamment la création d’un puissant Bureau américain de la population et de l’environnement, chargé de « définir le niveau optimal de la population et de prendre les mesures pour l’atteindre ». Il faisait valoir que nombre de ses collègues étaient partisans « d’une forme ou d’une autre de contrôle autoritaire des naissances », allant jusqu’à « l’ajout temporaire de stérilisants dans les réservoirs d’eau potable ou les produits alimentaires de base » – une mesure que lui-même jugeait irréaliste : il était plutôt partisan d’un « système de primes et d’amendes pour dissuader les gens de se reproduire ».   Divertissant, extraverti, passionné Il proposait aussi de surtaxer les berceaux, les couches, les biberons, la nourriture pour bébés, et insistait pour que le Bureau de la population recherche des méthodes pour « s’assurer que les premiers-nés soient des garçons » (parce que de nombreux couples sont plus enclins à faire d’autres enfants si l’aîné est une fille). Peu après la parution de son livre, il cofonda une nouvelle organisation, la Zero Population Growth (« Croissance démographique zéro ») pour alerter l’opinion publique et promouvoir des solutions. Ehrlich est devenu une vedette aux États-Unis. On l’a vu dans toutes les grandes émissions de télévision. Et ses arguments à propos de la surpopulation ont rencontré un écho mondial. Dans The Tonight Show de Johnny Carson, il a déclaré qu’« il était déjà trop tard pour empêcher des famines qui allaient faire des millions de morts ». Il a participé plus de vingt fois à cette émission, avait sa chronique dans la Saturday Review, écrivait régulièrement pour Penthouse comme pour Playboy. Au cours de la seule année 1970, il est passé plus de deux cents fois à la télévision ou à la radio, tout en donnant une centaine de conférences. Malgré le caractère apocalyptique de son message, Ehrlich était divertissant, extraverti, passionné, sociable, attachant et charismatique. L’un de mes amis, la première fois qu’il l’a vu, l’a trouvé « hilarant ». Malgré la qualité de ses travaux universitaires, il déclarait qu’il avait pris, durant ses études, les options « alcool et femmes ». « Je ne me suis pas réveillé un beau jour en me disant : “Mon Dieu ! Il faut que je dise aux gens d’arrêter de baiser !” C’est plutôt qu’une chose en a amené une autre… » L’une de ses plaisanteries favorite était : « Comment appelle-t-on les gens qui pratiquent la méthode Ogino ? Des parents ! » Il a rendu publique sa propre vasectomie, allant même jusqu’à la faire figurer dans la présentation d’auteur de l’un de ses articles en 1970. L’extrême popularité d’Ehrlich, selon Sabin, lui a permis d’arriver « exactement là où il voulait : sur le devant de la scène, intéressant un public immense ». Comme l’écologiste l’a dit lui-même, « avec ce livre, je peux propager mes opinions à l’envi dans les médias, et je ne vais certainement pas m’en priver ». Il préconisait « une vie détendue, de bons amis et une sexualité épanouie » plutôt que la gloire et l’argent. La célébrité ne le laissait pourtant pas indifférent ; mais ses propos, eux, étaient tout sauf détendus ! Passé maître dans l’art de se faire des ennemis, il n’a pas hésité à traiter certains de ses adversaires de « clowns », d’« attardés » ou de « crétins ». Julian Simon, en revanche, était un parfait inconnu. Économiste à l’université d’Illinois (Urbana), introverti, mal à l’aise en société, il avait lutté pendant une dizaine d’années contre une grave dépression (« sans pourtant céder à la tentation du suicide parce que, croyait-il, ses enfants avaient besoin de lui, comme tous les enfants ont besoin d’un père »). Simon était convaincu qu’Ehrlich avait tort. À ses yeux, le progrès technologique pourrait empêcher les pénuries et les famines, même dans un contexte de forte croissance démographique. Simon s’était lui aussi, un moment, inquiété du risque de surpopulation – il témoignait donc du zèle des convertis. Une conversion née d’une sorte de révélation qu’il avait eue en se souvenant de la touchante commémoration, par un aumônier juif, des morts de la bataille d’Iwo Jima. L’aumônier avait déploré la perte de tous ces talents potentiels, de tous ces hommes prometteurs. Simon se rappelle s’être dit : « Suis-je devenu fou ? Pourquoi essaierais-je de réduire le nombre d’humains qui naissent, alors que chacun d’eux pourrait être un Mozart, un Michel-Ange, un Einstein – ou simplement faire…
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