Les gènes du stade
par Malcolm Gladwell
Temps de lecture 15 min

Les gènes du stade

N’en déplaise à la mystique sportive, la performance d’exception n’est pas seulement affaire de volonté et d’entraînement. Les très grands champions possèdent des atouts génétiques qui leur permettent de creuser l’écart avec leurs rivaux immédiats : l’acuité visuelle exceptionnelle des joueurs de baseball, les tendons-catapultes des as du saut en hauteur ou le nombre de globules rouges des plus endurants… La compétition de haut niveau n’est-elle pas dès lors biaisée ? Et ne faut-il pas reconsidérer la question du dopage ?

Publié dans le magazine Books, juin 2014. Par Malcolm Gladwell
À la fin de son livre The Sports Gene, David Epstein se rend dans un coin perdu de Finlande pour y rencontrer un homme du nom d’Eero Mäntyranta. Mäntyranta, septuagénaire à présent, habite une petite maison près d’un lac, au milieu des pins et des sapins, au nord du cercle polaire. Le village d’à côté lui a dressé une statue. « Tout, chez lui, possède une certaine envergure, écrit Epstein. Le nez tubéreux au milieu d’un visage d’une douce rondeur. Ses gros doigts, sa large mâchoire, et une poitrine de barrique couverte d’un tricot rouge avec au centre un renne à la mine patibulaire. C’est un homme à l’allure remarquable. » Le plus remarquable étant la couleur de son visage. C’est « une nuance de rouge cardinal, mêlé ici et là de pourpre », qui évoque « la teinte de la peinture rouge que produit le sol riche en fer de la région ». Mäntyranta est porteur d’une rare mutation génétique. En raison d’une anomalie de son ADN, sa moelle osseuse sécrète un excédent de globules rouges. Cela explique à la fois la couleur de sa peau et son extraordinaire carrière de skieur de fond. Dans ce sport, les athlè­tes se propulsent sur des distances de 16 à 26 kilomètres – un défi physique qui exige des globules rouges une immense capacité d’alimenter les muscles en oxygène. En vertu de son métabolisme unique, Mäntyranta avait quelque chose comme 65 % de globules rouges de plus qu’un homme normal. Il a gagné en tout sept médailles aux Jeux olympiques d’hiver de 1960, 1964 et 1968 – trois en or, deux en argent et deux en bronze. Il a également remporté au cours de la même période deux victoires lors des championnats du monde de ski nordique dans l’épreuve de 30 kilomètres. Aux Jeux de 1964, il a battu le deuxième aux 15 kilomètres de quarante secondes, une avance, écrit Epstein, « jamais atteinte dans l’histoire de cette épreuve olympique, ni avant, ni depuis ». The Sports Gene fourmille d’histoires comme celle-ci, qui sont autant d’exemples des façons qu’ont les plus grands athlètes de se distinguer du reste d’entre nous. Ils réagissent plus efficacement à l’entraînement. Leur silhouette est optimisée pour certains types de pratiques athlétiques. Ils sont porteurs de gènes qui les placent loin devant les sportifs ordinaires. Epstein raconte par exemple l’histoire de Donald Thomas, qui, lors du septième saut en hauteur de sa vie franchit les 2,23 mètres – presque le record mondial. L’année suivante, après en tout et pour tout huit mois d’entraînement, Thomas remportait le championnat du monde. Comment a-t-il fait ? Il avait, entre autres choses, des jambes exceptionnellement longues, tout comme son tendon d’Achille, de 26 cm, qui fonctionnait comme une sorte de ressort, le catapultant très haut quand il plantait ses pieds au sol pour sauter. (Les kangourous ont eux aussi de longs tendons, nous dit Epstein, ce qui explique leurs bonds.) Pourquoi les meilleurs coureurs de fond du monde viennent-ils si souvent du Kenya et d’Éthiopie ? La réponse commence avec le poids. Un coureur n’a pas seulement besoin d’être maigre ; il doit aussi, plus spécifiquement, avoir des chevilles et des mollets très fins, parce que tout poids supplémentaire sur les extrémités consomme plus d’énergie que le même poids sur le torse. C’est pourquoi alléger ne serait-ce que de quelques grammes une paire de chaussures de course peut avoir un effet significatif. Il se trouve que les athlè­tes de la tribu Kalenjin, au Kenya – d’où sont issus la plupart des meilleurs coureurs du pays – sont bâtis précisément de cette manière. Epstein cite une étude comparant les Kalenjins aux Danois ; les premiers sont plus petits, avec des jambes plus longues, et leurs membres inférieurs pèsent quasiment 500 grammes de moins. En conséquence de quoi ils consomment 8 % d’énergie en moins par kilomètre. (Pour vérifier la particularité de la partie inférieure de la jambe, il faut regarder les photos du grand spécialiste kényan du demi-fond, Asbel Kiprop, géant gracieux qui semble courir sur deux crayons couleur d’ébène). Selon Ep­stein, il existe une explication évolutionniste à tout cela : les environnements chauds et secs favorisent les squelettes très fins aux membres allongés, faciles à rafraîchir, tout comme les climats froids favorisent les corps épais et trapus, qui conservent mieux la chaleur.   Les avantages de la vallée du Rift Les coureurs de fond tirent aussi un avantage substantiel de l’habitude de la haute altitude, où le corps est contraint de compenser le manque d’oxygène en produisant plus de globules rouges. À condition de ne pas monter trop haut non plus ! Dans les Andes, par exemple, l’air est trop rare pour le genre de séances d’entraînement nécessaires à l’athlète de niveau mondial. L’altitude optimale se situe entre 1 800 et 2 700 mètres. Les meilleurs coureurs d’Éthiopie et du Kenya viennent des montagnes de la vallée du Rift, qui, écrit Epstein, sont « pile au bon endroit ». Quand ils se mesurent à des Européens ou à des Nord-Américains, ils arrivent sur la piste avec une énorme longueur d’avance. Ce que nous regardons lorsque nous regardons des sports d’élite, c’est donc une compétition entre des groupes de personnes qui diffèrent du tout au tout, et arrivent sur la ligne de départ avec un bagage génétique et biologique inégal. Il y aura des Donald Thomas qui doivent à peine s’entraîner, et des Eero Mäntyranta, qui portent dans leurs gènes la capacité de finir quarante secondes devant leurs rivaux. Les sports d’élite offrent, comme l’écrit Epstein, une « scène magnifique à la ménagerie fantastique qu’engendre la diversité biologique de l’humanité ». Cette ménagerie est précisément ce qui rend le sport fascinant. Mais elle révèle aussi une contradiction de la compétition de haut niveau. Nous voulons que la confrontation soit équitable et nous prenons des mesures sophistiquées pour s’assurer qu’aucun concurrent n’a d’avantage sur les autres. Mais comment une ménagerie fantastique peut-elle produire une compétition entre égaux ? Pendant la Première Guerre mondiale, l’armée américaine a remarqué une caractéristique déconcertante chez les jeunes conscrits. Les soldats originaires de certaines régions du pays avaient fréquemment des goitres – une grosseur au cou provoquée par le gonflement de la glande thyroïde. Des milliers de recrues ne pouvaient pas boutonner le col de leur uniforme. Nous pensons aujourd’hui que le QI moyen des conscrits variait aussi en fonction de cela. Les soldats des zones côtières semblaient plus « normaux » que les conscrits venus d’ailleurs.   Ménagerie fantastique On s’avisa que le coupable était une carence en iode, un micronutriment essentiel. Sans lui, le cerveau humain ne se développe pas normalement et la thyroïde commence à grossir. Dans certaines parties des États-Unis en ce temps-là, l’apport en iode du régime alimentaire était insuffisant. Comme les économistes James Feyrer, Dimitra Politi et David Weil l’écrivent dans un récent article pour le National Bureau of Economic Research, « l’eau de mer est riche en iode, et c’est pourquoi on ne trouve pas de goitre endémique sur les côtes. L’iode de l’océan est transmis à la terre par la pluie. Mais ce processus n’atteint que les couches supérieures du sol, et prend parfois des milliers d’années. De fortes pluies peuvent provoquer une érosion, emportant ces couches, riches en iode. La dernière ère glaciaire a produit le même effet : le sol riche en iode a été remplacé par le sol pauvre en iode des roches cristallines. Cela explique la prévalence du goitre endémique dans les zones marquées par une glaciation intense, comme la Suisse et la région des Grands Lacs ». Après la Première Guerre mondiale, le ministère américain de la Guerre publia un rapport intitulé « Les malformations découvertes chez les conscrits ». Il révélait à quel point l’incidence du goitre variait d’un État à l’autre, avec des taux quarante à cinquante fois supérieurs dans des endroits comme l’Idaho, le Michigan et le Montana à ceux des régions côtières. Comme dans l’histoire des coureurs de fond kényans racontée par Epstein, on voit les aléas du climat et de la géographie se liguer pour créer des différences spectaculaires de capacités. Au début du XXe siècle, le développement physiologique des enfants américains fournissait un exemple de la « ménagerie fantastique qu’engendre la diversité biologique de l’humanité ». Dans ce cas, bien sûr, la ménagerie fantastique nous est apparue détestable. En 1924, la Morton Salt Company, sous la pression des autorités sanitaires, a commencé d’ajouter de l’iode à son sel, et lancé une campagne publicitaire…
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