Juin 1914 : le désir de guerre

Les Européens se sont-ils engagés dans la Première Guerre mondiale à la manière de somnambules, victimes de la mécanique des alliances et d’un enchaînement d’événements imprévisible ? Cette thèse à la mode, qui contredit celle du traité de Versailles, est remise en cause par certains spécialistes, selon lesquels on ne peut exonérer l’Allemagne de sa responsabilité dans le déclenchement du conflit.

De tous les livres parus ces derniers temps sur les causes de la Grande Guerre, celui qui a rencontré de beaucoup le plus large écho est Les Somnambules, de Christopher Clark. Cet Australien germanophile, professeur à Cambridge, actualise avec talent la thèse qui prévaut chez les historiens depuis les années 1930 : inutile de chercher des coupables, cette effroyable tragédie dont sont issus le stalinisme, le nazisme et la Seconde Guerre mondiale est due à un enchaînement malheureux de circonstances, aggravé par la cécité de la plupart des acteurs, ces « somnambules ». Cette thèse, qui venait contredire les conclusions du traité de Versailles, a été bousculée à deux reprises. La première fois par un historien italien méconnu en France, Luigi Albertini, dont l’ouvrage sur les origines de la guerre, publié en 1943, ne fut connu qu’à partir des années 1950. La seconde fois, de manière plus éclatante, par l’historien allemand Fritz Fischer, dans les années 1960. Contrairement à ce qu’on a beaucoup écrit, Fischer ne prétendait pas que l’Allemagne était le seul coupable; mais il étayait la thèse d’Albertini et faisait de son pays le principal fauteur de guerre. On le verra, ce point de vue reste partagé avec plus ou mois de vigueur par nombre d’historiens. Canadienne professeure à Oxford, Margaret MacMillan, sans adhérer à la démarche de recherche de coupables, met la responsabilité allemande au premier plan. L’Américain David Fromkin, lui, s’aligne pratiquement sur la thèse de Fischer. Il en va en gros de même de l’historien d’Oxford Robert J.W. Evans et d’un autre historien anglais, Max Hastings. Et surtout de plusieurs historiens allemands contemporains, dont Volker Ullrich, auteur d’une nouvelle biographie de Hitler dont Books a rendu compte.   Dans ce dossier:  

Pour aller plus loin

En français

Jean-Jacques Becker, 1914, Comment les Français sont entrés en guerre, Presses de la FNSP, 1977. Pas la fleur au fusil. L’auteur s’appuie sur les récits rédigés par des instituteurs français.

Pierre Renouvin, Les Origines immédiates de la guerre, Alfred Costes, 1925. L’historien, mutilé de guerre, analyse encore à chaud les semaines de juin et juillet 1914. Pour lui, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont bien les principaux responsables, mais la guerre aurait pu être évitée.

Nicolas Saudray, 1870-1914-1939, Ces guerres qui ne devaient pas éclater, Michel de Maule, 2014. Un haut fonctionnaire qui écrit sous pseudonyme prend le contre-pied de la plupart des thèses en présence et explique en détail pourquoi la Grande Guerre est le résultat d’une série d’accidents anecdotiques et de bévues qui auraient pu être évitées.

En anglais

Charles Emmerson, 1913, The World Before the Great War, Public Affairs, 2013. Un jeune historien anglais parcourt vingt-trois grandes villes de la planète en 1913 et voit surtout le triomphe de la mondialisation économique et de la science.

ARTICLE ISSU DU N°55

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