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Heureux les somnambules !

Ce sont bien les gouvernements de Vienne et de Berlin qui ont transformé la crise du début de l’été 1914 en épreuve de force. La réception enthousiaste réservée par les Allemands à la thèse des « somnambules », qui atténue la responsabilité du Reich, est le reflet malsain d’une ambition de puissance retrouvée.

Il lui fallait « de nouveau cracher dans la soupe » : c’est en ces termes que Rudolf Augstein, le fondateur de l’hebdomadaire Der Spiegel, s’adressait à ses lecteurs en mars 1964, à l’occasion du cinquantième anniversaire du déclenchement de la Première Guerre mondiale. À l’école, on leur avait appris qu’elle était « née d’un malheureux enchaînement de circonstances » et que les puissances européennes – pour reprendre le mot célèbre du Premier ministre britannique Lloyd George – s’étaient laissées « basculer dans la guerre » [lire l’article de Robert Messenger]. Mais, au vu des « recherches les plus récentes », il ne pouvait plus être question de cela : « Les deux guerres mondiales étaient des guerres allemandes avec pour enjeu l’hégémonie en Europe et la première place dans le monde. L’Allemagne les a risquées en toute connaissance de cause et elle les a lamentablement perdues. »

En parlant des « recherches les plus récentes », Augstein songeait à l’ouvrage de Fritz Fischer, paru à l’automne 1961 [lire l’article de Robert Messenger]. Un livre qui avait fait sensation car il mettait à mal une légende nationale entretenue avec soin : celle de l’innocence de l’Allemagne dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Par la suite, toujours en 1964, le Spiegel publia les premiers chapitres de la troisième édition de l’ouvrage, faisant ainsi connaître les thèses de l’historien à un large public.

Cinquante ans plus tard, pour le centenaire du conflit, un livre se trouve de nouveau au centre de toutes les attentions : Les Somnambules, de Christopher Clark (1). Mais, contrairement à ce qui s’était passé avec l’ouvrage de Fischer, il ne suscite aucune polémique et reçoit l’approbation générale. « Les Allemands ont leur part de responsabilité dans la Première Guerre mondiale – mais pas plus que les autres », claironnait le Spiegel au moment de sa parution. Et, depuis la sortie de la traduction allemande il y a quelques mois, c’est le même son de cloche dans (presque) tous les journaux : Clark a enfin mené à bien la longue révision tant attendue, qui nous autorise à mettre au rebut la thèse naguère encore intouchable de Fischer selon laquelle l’Allemagne fut seule coupable de la catastrophe.

Ce que les thuriféraires de Clark oublient sciemment de préciser, c’est que Fritz Fischer n’a jamais dit que l’Allemagne était seule coupable. Il est vrai que ce malentendu a accompagné d’emblée la réception de son livre. « La thèse du professeur Fischer affirmant que l’Allemagne est seule coupable de la Première Guerre mondiale ne va pas manquer de provoquer encore bien des discussions » : c’est ainsi que le Zeit introduisait le premier grand compte rendu de l’ouvrage en novembre 1961 – au grand dam, d’ailleurs, de l’auteur de l’article, Paul Sethe, conscient que cette exagération journalistique allait causer bien des ennuis à l’historien.

Ce dernier démentit immédiatement dans le Zeit. Il avait simplement constaté que les dirigeants du Reich portaient « une part considérable de la responsabilité historique dans le déclenchement de la guerre ». Mais l’expression ravageuse d’« entière culpabilité » avait été prononcée, rouvrant une vieille blessure : l’article 231 du traité de Versailles, qui avait attribué à l’Allemagne et à ses alliés l’unique responsabilité du conflit.

Les réactions du monde universitaire furent violentes, voire hystériques. Ce qu’énonçait Fischer dans les premiers chapitres de son « gros pavé », s’indignait l’historien Gerhard Ritter, qui avait combattu sur le front de 1915 à 1918, dans une lettre à son collègue Theodor Schieder, c’était « une nouvelle et pernicieuse édition de ces accusations venues d’un passé lointain ». Et il fallait répondre avec fermeté à cette « provocation lancée à la face de tous les historiens allemands » [lire l’article de Robert Messenger].

Ainsi commença la « controverse Fischer » – la plus violente et la plus importante querelle historiographique de toute l’histoire de la République fédérale. Elle connut son acmé lors de la fête nationale de 1964, à Berlin, où les adversaires s’affrontèrent lors d’un débat devant les caméras de la télévision. Gerhard Ritter et ses partisans, Egmont Zechlin et Erwin Hölzle, furent vite acculés à la défensive ; la sympathie du public majoritairement étudiant allait à Fritz Fischer et ses élèves, Imanuel Geiss et Helmut Böhme. On voyait déjà s’esquisser le changement de climat politique et intellectuel qui devait aboutir à la révolte étudiante de 1967-1968 et à la première coalition entre libéraux et sociaux-démocrates, l’année suivante (2).

Cette controverse, qui dura de nombreuses années, permit de briser le monopole que détenaient jusque-là les conservateurs sur l’interprétation de la Première Guerre mondiale. Depuis, la responsabilité écrasante de l’Allemagne dans le déclenchement du conflit n’avait plus vraiment été contestée. On se contentait de débattre des motifs de la politique allemande pendant la crise de juillet : étaient-ils de nature offensive ou défensive ? Ou peut-être les deux à la fois ?

Fischer, en revanche, n’a pas réussi à imposer une thèse développée dans ses travaux postérieurs, selon laquelle les dirigeants du Reich auraient planifié le conflit généralisé lors d’un tristement célèbre « conseil de guerre » [secret] de décembre 1912, et l’auraient délibérément provoqué un an et demi plus tard. Une interprétation concurrente a été jugée plus vraisemblable : c’est seulement après l’attentat de Sarajevo, en juin 1914, que le chancelier Bethmann Hollweg et le ministère des Affaires étrangères se seraient lancés dans une très dangereuse stratégie du « risque calculé ». Ils ne souhaitaient pas une guerre totale, mais en acceptaient l’éventualité.

 

« Thèses immatures »

Les thuriféraires de Clark ne veulent rien savoir de ce genre de distinction. Non contents de s’accrocher à l’épouvantail de la prétendue thèse de l’« entière responsabilité », ils insinuent que le point de vue de Fischer a pendant longtemps régné sans partage sur la recherche universitaire. Que l’Allemagne ait ourdi deux guerres mondiales, ce serait là le vieux « consensus dominant », déplore par exemple l’essayiste Cora Stephan dans le Welt, avant de constater immédiatement, d’un ton triomphal, qu’après les « minutieuses analyses » de Clark il ne saurait plus être question de « culpabilité » allemande, la responsabilité incombant de manière égale à toutes les nations belligérantes. C’est la bonne vieille interprétation qu’on veut faire passer pour nouvelle : les chefs d’État européens auraient pour ainsi dire agi involontairement, comme des « somnambules », sans avoir la moindre idée des conséquences de leurs actes.

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L’enthousiasme suscité par ce « nouveau point de vue » s’accompagne d’un dénigrement de Fritz Fischer qui rappelle à bien des égards la campagne menée contre lui dans les années 1960. Le politologue Herfried Münkler, dont le nouveau livre sur la Première Guerre mondiale peut se lire comme un addendum à celui de Clark, est aux avant-postes de cette entreprise de démolition (3). Si Gerhard Ritter avait parlé à propos de l’ouvrage de Fischer de « thèses complètement immatures », Münkler, de son côté, expliquait récemment dans un entretien au Süddeutsche Zeitung que « la méthodologie de Fritz Fischer ne serait plus acceptée aujourd’hui dans aucun séminaire de premier cycle ».

Il est vrai que les recherches de Fischer, contrairement à celles de Clark, ne se fondaient pas sur des comparaisons internationales – après les crimes du nazisme, on jugeait opportun de nettoyer d’abord devant sa porte. Mais peut-on pour autant les disqualifier complètement et dire avec Münkler qu’il s’agit « de psychothérapie bien intentionnée, mais pas de science ». Ne serait-ce qu’au regard de la contribution capitale apportée par Fischer et de sa renommée internationale, c’est aussi impertinent qu’aberrant.

Du « masochisme politique » : c’est  par cette formule que les adversaires de Fischer cherchaient, à l’époque, à discréditer ses thèses. Aujourd’hui, on lui reproche sa « fierté d’être coupable ». Un reproche également adressé aux critiques de Clark, qui ne veulent pas démordre de l’idée d’une responsabilité prépondérante de l’Allemagne. Ils se sentiraient, dit-on, obligés de reconnaître encore et encore la culpabilité du pays, et en tireraient même une grande jouissance.

De telles attaques montrent bien ce qui se cache derrière la jubilation tonitruante que suscitent Les Somnambules en Allemagne : c’est une réorientation de portée politique et historique qui est ici en jeu. Les conservateurs sont en passe de réussir à regagner leur mainmise idéologique sur l’histoire allemande – alors qu’ils n’y étaient pas parvenus dans les années 1980 encore, lors de la « querelle des historiens » sur le nazisme (4). Il est frappant de voir à quel point ils trouvent peu de contradicteurs. Tout se passe comme si le milieu universitaire était las de cette controverse.

En Angleterre, l’ouvrage de Clark a été accueilli avec beaucoup plus de réserve. Un critique du Spectator, par exemple, s’étonne que l’historien ne porte pas de casque à pointe pendant ses cours magistraux [lire « La germanophilie de Clark », ci-dessous]. Ici, le sympathique historien de Cambridge, notamment en raison de son origine australienne, est considéré comme totalement impartial ; on se plaît à l’entendre dire des choses réconfortantes sur l’histoire prussienne et allemande. Et le camp conservateur peut tranquillement renouer avec le grand « roman national » sur la Première Guerre mondiale, tel qu’il s’énonçait avant Fischer.

 

Le « chèque en blanc »

Bien sûr, il est nécessaire de regarder au-delà de nos frontières. Les autres puissances européennes ont, elles aussi, leur part de responsabilité dans le début de la guerre. En 1914, l’Allemagne n’était certainement pas l’unique trublion dans le concert des nations – de nombreuses études l’ont montré ces dernières années, et, sur ce point, le livre de Christopher Clark est très pertinent. Mais ce sont bien les gouvernements de Vienne et de Berlin qui ont transformé la crise de juillet en épreuve de force, et ce sont avant tout les dirigeants allemands, qui, en signant le 5-6 juillet 1914 un « chèque en blanc » à leur allié austro-hongrois, ont provoqué l’escalade décisive [lire l’article d’Ana Siljak]. Ce jusqu’au-boutisme distingue la crise de juillet des nombreuses autres convulsions, qui, dans les années précédentes, auraient pu dégénérer. Aucun élément nouveau n’est encore venu, à ce jour, invalider ce fait – et Clark lui-même n’a pu en produire aucun.

Mais s’agit-il vraiment, en l’occurrence, d’exhumer la vérité historique ? La question de la culpabilité ne joue plus un rôle important, ont proclamé récemment les historiens Dominik Geppert, Sönke Neitzel et Thomas Weber dans le Welt. Tout en prenant soin de titrer leur article : « Pourquoi l’Allemagne n’est pas seule coupable ». Préférer ne plus poser la question de la culpabilité parce que la réponse ne vous conviendra peut-être pas, voilà une tactique éculée. L’énorme succès du livre de Clark, un succès qui dépasse toutes les attentes, ne tient pas seulement au style brillant de l’auteur (5). De toute évidence, le besoin profond de se sentir déchargé de sa culpabilité joue ici un rôle : puisque l’entière responsabilité de l’Allemagne dans le déchaînement de la Seconde Guerre mondiale ne saurait être mise en doute, on aimerait n’être pas à l’origine de la Première, ou du moins pas plus que les autres.

Ce désir semble devenir plus pressant à l’heure où l’Allemagne joue de plus en plus, en raison du poids de son économie, les premiers rôles en Europe. Encore une fois, les merveilleuses formules d’Herfried Münkler dans le Süddeutsche Zeitung sont d’une franchise déconcertante : « On ne saurait mener une politique responsable en Europe en ayant sans cesse à l’esprit cette idée : nous sommes coupables de tout. »

 

Cet article est paru dans le Zeit le 16 janvier 2014. Il a été traduit par Baptiste Touverey.
 

Notes

1| Voir Books, novembre 2013, "1914, crise de paranoïa".

2| La révolte étudiante de 1968 fut plus précoce en Allemagne qu’en France (on la fait remonter traditionnellement au 2?juin 1967, date à laquelle le jeune Benno Ohnesorg, qui manifestait contre la venue du Shah à Berlin, est abattu par la police). Elle fut aussi plus sporadique et n’aboutit pas à une union avec les ouvriers.

3| Sur le livre de Münkler, lire Books, avril 2014, "La guerre qui aurait pu n'avoir pas lieu".

4| Cette « querelle des historiens » (Historikerstreit) portait sur la Shoah. Elle opposa les tenants de la thèse intentionnaliste (pour qui l’Holocauste avait été planifié de longue date) aux tenants de la thèse fonctionnaliste (pour qui la décision ne fut pas prise avant 1941). Le principal défenseur de cette dernière position, Ernst Nolte, soutint que les camps d’extermination nazis n’étaient qu’une « réaction » au Goulag.

5| L’ouvrage de Christopher Clark s’est vendu à plus de 300?000 exemplaires en Allemagne.

Pour aller plus loin

En français

Jean-Jacques Becker, 1914, Comment les Français sont entrés en guerre, Presses de la FNSP, 1977. Pas la fleur au fusil. L’auteur s’appuie sur les récits rédigés par des instituteurs français.

Pierre Renouvin, Les Origines immédiates de la guerre, Alfred Costes, 1925. L’historien, mutilé de guerre, analyse encore à chaud les semaines de juin et juillet 1914. Pour lui, l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont bien les principaux responsables, mais la guerre aurait pu être évitée.

Nicolas Saudray, 1870-1914-1939, Ces guerres qui ne devaient pas éclater, Michel de Maule, 2014. Un haut fonctionnaire qui écrit sous pseudonyme prend le contre-pied de la plupart des thèses en présence et explique en détail pourquoi la Grande Guerre est le résultat d’une série d’accidents anecdotiques et de bévues qui auraient pu être évitées.


En anglais

Charles Emmerson, 1913, The World Before the Great War, Public Affairs, 2013. Un jeune historien anglais parcourt vingt-trois grandes villes de la planète en 1913 et voit surtout le triomphe de la mondialisation économique et de la science.
 

LE LIVRE
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Les Somnambules de Heureux les somnambules !, Flammarion

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