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Le grand roman de la crise espagnole

C’est un écrivain engagé qui, à 64 ans, reprend la plume pour dénoncer les errements d’un pays malade de sa cupidité. Le dernier opus de Rafael Chirbes offre un récit magistral de la chute de la maison Espagne.

« Une terre jonchée de décombres ». Voilà à quoi ressemble aujourd’hui l’Espagne selon l’écrivain Rafael Chirbes. Que l’on traverse le pays en voiture ou en train, « quand on regarde par la fenêtre, partout, on voit des sanitaires brisés, des tuyaux, des tas de briques », confie le romancier dans un entretien à El País. Ces décombres qui le révoltent, ruines, débris et gravats, hantent les pages de son nouveau récit, En la orilla.

L’ouvrage, qui a séduit à la fois la critique et le lectorat, relate « la fermeture d’une menuiserie, ruinée par la cupidité de son patron et la crise du bâtiment, jetant à la rue cinq employés dont les enfants se retrouvent quotidiennement confrontés à quatre problèmes : petit déjeuner, déjeuner, goûter et dîner », résume le critique Javier Rodríguez Marcos dans les colonnes du quotidien madrilène. Les voix de ces êtres « qui se cramponnent aux 400 euros de l’allocation chômage, à l’assistance publique et à une rage grandissante – “vous avez tout, moi j’ai un fusil” – alternent avec celle de leur ancien employeur, Esteban, obligé, à 70 ans, de camoufler sa faillite et de s’occuper de son père malade. Les ouvriers ont du mal à remplir le frigo ; le patron à remplir ce qui lui reste de vie ».

À l’évidence, si la critique sociale est explicite dans les romans de Chirbes, elle n’est pas manichéenne. « Je suis tous mes personnages à la fois, confie l’écrivain. J’écris sur ce que je vois. Mais, au fond, le sujet est d’abord prétexte aux digressions des protagonistes. C’est pourquoi je dis qu’ils sont tous moi. Aucun n’est complètement bon ni complètement mauvais ; même les victimes ont leurs petitesses. Et je n’aime pas que les méchants soient, de surcroît, bêtes. »

Car cet ancien militant antifranquiste – qui a été incarcéré pour raisons politiques – et écrivain engagé s’attache d’abord dans l’ensemble de son œuvre à dépeindre les contradictions de sa génération, et les travers d’un pays devenu ivre, dit-il, d’argent facile. Enfant de républicains, orphelin de père à 4 ans, Chirbes a passé sa jeunesse dans des pensionnats réservés aux fils de cheminots. Lui qui a toujours vécu loin de sa famille a pourtant fait de celle-ci, presque malgré lui, l’un de ses thèmes de prédilection. « C’est vrai, répond-il au journaliste qui l’interroge, le sujet est très présent dans mes livres. Peut-être parce que la famille fut un noyau de l’histoire d’Espagne. Elle le redevient, d’ailleurs. L’un des personnages de En la orilla répète ce que l’on entend si souvent aujourd’hui : si ça n’explose pas, c’est parce que la famille est là, parce que les chômeurs vivent grâce à la retraite de leurs parents. »

En 1994, il campait ainsi, dans Tableau de chasse (traduit chez Rivages), un père franquiste qui essuie le dédain de son fils pour s’être enrichi à la faveur de la guerre civile. Ce garçon « le méprise, mais accepte son argent », fait remarquer Chirbes. Comme le dit l’une des voix de En la orilla, après guerre, tout n’a pas été que répression : « On a aussi fait des affaires. » Terres, postes administratifs, chaires universitaires… toutes les cartes ont été rebattues. Or, « la Transition n’a pas voulu y toucher. Personne n’a rien rendu après la dictature ».

Fidèle à son désir d’explorer les paradoxes de son époque, l’écrivain a aussi connu en 2007 un succès retentissant avec Crémation (également traduit chez Rivages), une décapante succession de monologues sur l’argent sale et la bulle immobilière, tenus par un architecte qui a fini par préférer les délices de la corruption à ses idéaux politiques. « En la orilla est la longue gueule de bois qui suit cette fête. Et qui dure encore », analyse Marcos.

Franquisme et transition démocratique, relations père-fils, spéculation et éclatement de la bulle immobilière : inlassablement, Chirbes dépeint la destinée d’une génération qui a, dit-il, « effacé ses idéaux avec un dissolvant : l’argent ». Et conduit le pays de « la grande illusion démocratique à la grande occasion mercantile », écrit-il dans En la orilla.

LE LIVRE
LE LIVRE

En la orilla de Rafael Chirbes, Anagrama, 2013

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