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Le juteux commerce de la douleur

Le succès du récit que fait une philosophe célèbre de son anorexie relance en Italie le débat sur l’essor d’une « littérature de la souffrance ».

« Être un papillon », cela signifiait, pour la philosophe italienne Michela Marzano, « se soustraire au poids du devoir » : « Comme papa était trop lourd, pendant des années, j’ai tout fait pour devenir plus légère », écrit-elle dans un essai autobiographique également paru en France, où elle vit depuis 1999. Cette spécialiste de bioéthique s’y livre à une réflexion fondée sur sa propre expérience de l’anorexie, où elle voit le « symptôme du désir de perfection absolue ». De Penser le corps (PUF, 2002) à La Pornographie ou l’Épuisement du désir (Hachette, 2007), Michela Marzano a toujours fait du rapport au corps le fil rouge de son œuvre, et de la maladie un problème philosophique. Il n’en est pas moins fascinant, pour Daria Galateri, de La Repubblica, de revisiter rétrospectivement la vision du corps qui irriguait déjà ses précédents ouvrages : le sujet y était sans cesse « d&

eacute;sincarné », « dématérialisé », « en cage ».

Le ton de « confession intime » qu’emprunte Légère comme un papillon est sans doute pour beaucoup dans l’immense succès que rencontre le livre en Italie. Force est aussi de reconnaître que Marzano y fait preuve d’une « honnêteté totale » et qu’elle « sait écrire pour le grand public », admet Stefano Bartezzaghi dans un autre article du quotidien. Mais, pour l’essentiel, ce journaliste et auteur s’agace du récent essor de la « littérature de la souffrance », dont la bonne fortune de l’ouvrage est aussi le reflet.

Sous le titre « Quand la douleur personnelle fait vendre », Stefano Bartezzaghi revient ainsi sur le succès de Fai bei sogni (« Fais de beaux rêves »), où l’écrivain Massimo Gramellini évoque sa mère suicidée, et de Profezia (« Prophétie »), le récit offert par le dramaturge Sandro Veronesi sur l’agonie de son père. Certes, le thème de la mort est depuis toujours au cœur de la culture occidentale. Mais, « au temps de Primo Levi, la littérature était le langage par excellence permettant d’exprimer la douleur. Le roman permettait de mettre sur la place publique un indicible que seule la littérature pouvait formuler ». Depuis, la souffrance s’affiche à la télévision, dans des émissions qui usent et abusent des récits personnels. Elle est devenue un argument de vente : « L’industrie du témoignage conçoit le livre comme un tremplin. “J’écris la détresse, comme ça j’irai à la télé pour parler de mon livre” », s’irrite Bartezzaghi. Dès lors, « la souffrance est tout simplement offerte en spectacle, sans la médiation qui s’opérait autrefois par l’écriture : on se contente d’étaler ses viscères, sans dépasser ce récit brut. Des livres inachevés, en somme ».

LE LIVRE
LE LIVRE

Légère comme un papillon, Grasset

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