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Le Mexique sous l’empire des narcos

Plaque tournante de tous les trafics entre l’Amérique latine et les États-Unis, le Mexique est devenu le théâtre d’une guerre à mort entre des cartels et des mafias qui rivalisent de barbarie. Avec la complicité des élus, de la police et de l’armée, au plus haut niveau de l’État, le territoire est aujourd’hui dépecé, sous couvert d’une guerre largement feinte mais sanglante contre les trafiquants.

Il n’y a pas trente-six façons de tenir les lecteurs informés de la guerre contre la drogue qui se déroule au Mexique. Il n’y a guère que le rappel des épouvantables sacrifices humains qu’elle entraîne chaque jour et de son bilan catastrophique : les quelque 28 000 personnes tuées dans des opérations ou assassinats liés au trafic depuis l’accession au pouvoir du président Felipe Calderón, en 2006 (1) ; les milliers d’enlèvements, les viols et les actes de barbarie gratuits ; les orphelins toujours plus nombreux… Pour des raisons qui les dépassent sans doute eux-mêmes, les différents clans et organisations responsables de ce bain de sang ont pris goût à l’attention des médias. Pour se l’attirer, ils ont orchestré une effroyable mise en scène de la mort, offrant un peu partout le spectacle monstrueux des exécutions et des corps mutilés. Pourtant, malgré leur créativité dans ce domaine, une horrible décapitation finit toujours par ressembler à une autre horrible décapitation, et le public a tôt fait de saturer ; désormais, les lecteurs et les internautes passent rapidement sur les pages consacrées à une guerre où un événement chasse l’autre, comme toujours avec l’actualité.

Nous-mêmes, journalistes, avons une connaissance bien trop limitée de ce monde clandestin de parvenus qu’est le narcotrafic, longtemps considéré comme marginal. Et le peu que nous en savons s’accommode difficilement du carcan standard de 800 mots, voire moins, de la presse écrite (ni des deux minutes maximum octroyées à la télévision). Sans compter que l’on se perd dans ces histoires aussi répétitives que les meurtres, avec les patronymes à rallonge des protagonistes, leurs alliances à géométrie variable, la complicité de tel général avec les trafiquants, la trahison de tel « capo » (chef de cartel) par l’un de ses proches à son tour assassiné par un renégat dans une petite ville au nom impossible, à quoi succède la trahison d’un autre capo avec un nom à rallonge par un haut gradé bientôt descendu en représailles… Pourtant, il s’est écoulé suffisamment de temps depuis le début de cette guerre cauchemardesque pour qu’on puisse prendre un peu de recul. Des universitaires et des journalistes chevronnés y ont travaillé des deux côtés de la frontière américano-mexicaine et leurs efforts nous permettent aujourd’hui de mieux camper le paysage.

Le meurtre du cardinal

En 1989, Joaquín Guzmán, une étoile montante du crime connue sous le nom d’El Chapo ou Chapo (« le Petit ») – ainsi qu’on désigne les hommes courtauds et trapus dans son État natal du Sinaloa, sur la côte nord-ouest –, chercha querelle à ses associés de Tijuana. Quatre ans plus tard, lesdits associés envoyèrent une équipe pour le descendre à Guadalajara, la ville où il vivait alors. D’après les rapports d’enquête, les nervis devaient intercepter Guzmán à son arrivée à l’aéroport le 24 mai 1993, alors qu’il s’apprêtait à partir en vacances au bord de la mer. Mais il semble que les tueurs aient confondu la luxueuse berline blanche de Guzmán avec celle du cardinal Juan Jesús Posadas Ocampo, l’archevêque de la ville. À peine le malheureux s’était-il garé le long du trottoir que les hommes de Tijuana ouvraient le feu. Le prélat fut tué sur le coup. Alors qu’ils venaient de commettre l’un des meurtres les plus retentissants du siècle, sujet bientôt inépuisable de toutes sortes de théories du complot, l’équipe des tueurs a pu embarquer sur le premier vol régulier à destination de Tijuana. Aucun de ses membres n’a jamais été jugé pour ce crime. Avant de rassembler ses affaires et de prendre la fuite, Guzmán a eu ce commentaire sur les événements de la journée : « Esto se va a poner de la chingada » – que l’on peut approximativement traduire par : « Maintenant, ça va vraiment être la merde. »

Il voyait juste : en dépit des affiches « Wanted : Joaquín Guzmán » placardées partout sur sa route, il put rallier le Sud, mais fut arrêté au Guatemala et extradé vers le Mexique quelques jours plus tard. Cela dit, il s’était trompé sur son avenir à long terme. Au moment du meurtre du cardinal, il n’était que l’un des plus ambitieux trafiquants du Sinaloa qui exerçaient leur activité dans les États de la côte pacifique et à la frontière avec les États-Unis. Aujourd’hui – après avoir passé huit ans dans une prison mexicaine d’où il s’est échappé en 2001, caché dit-on dans un chariot de linge sale –, Guzmán est à certains égards plus en difficulté que jamais, mais il est aussi le trafiquant de drogue le plus puissant, ou, disons, le plus influent, au monde (2).

Les détails de sa fuite ont été rapportés par son ancien bras droit. Ils sont cités par le romancier et essayiste Héctor de Mauleón dans un portrait récemment publié par la revue mexicaine Nexos. Mauleón y retrace la vie du Chapo à travers les comptes rendus d’audience d’anciens gardes du corps, associés, parents et ennemis qui ont comparu devant la justice. On y apprend beaucoup sur ce truand de haut vol à la fortune colossale, sur sa ruse, sur le complexe que lui a créé sa petite taille et sur la fête somptueuse donnée il y a quelques années pour son mariage avec une reine de beauté du Sinaloa. Mais c’est avant tout sur l’influence exercée par Guzmán aux plus hauts niveaux de l’État mexicain que nous éclaire Mauleón, comme il l’a fait dans un autre essai biographique, consacré à Arturo Beltrán Leyva – l’ancien associé de Guzmán devenu son ennemi juré, abattu en décembre 2009. Tout au long des auditions, il est question de généraux ayant fourni des informations au Chapo, d’officiers de police lui ayant offert leur protection, de grands aéroports dirigés par des affidés. Peu à peu se forme le soupçon glaçant que des membres du gouvernement entretiennent avec lui des relations amicales.

Non qu’il soit le seul trafiquant à jouir d’une influence ; tous disposent de nombreux relais au sein de l’administration et parmi les élus ; mais il est celui qui graisse la patte du plus grand nombre. Il se dégage des articles de Mauleón cette conclusion affligeante entre toutes : ce n’est pas tant que la guerre contre la drogue décrétée par le président Calderón est en passe d’être perdue ; c’est qu’elle n’a sans doute jamais été engagée. La plongée dans les rapports d’audience incite à penser que chaque victoire revendiquée par les autorités après l’arrestation ou la mort d’un gros poisson (notamment celle d’Arturo Beltrán) découlait d’un habile travail de renseignement mené non par le gouvernement mais par les trafiquants eux-mêmes. Car ces derniers se dénoncent en permanence mutuellement à leurs contacts officiels – des contacts qui, à leur tour, les sortent souvent de mauvais pas, comme ce fut le cas pour Beltrán :

« Le 7 mai 2008, la Police fédérale préventive a installé un barrage au kilomètre 95 de l’autoroute reliant Cuernavaca à Acapulco. Elle venait de recevoir un tuyau émanant [d’un gros trafiquant] selon lequel Arturo Beltrán s’apprêtait à passer par là. Le directeur régional de la Police fédérale était chargé de coordonner l’arrestation. […] Cinq véhicules suspects [se sont approchés]. Lorsque les policiers leur ont fait signe de s’arrêter, leurs occupants ont ouvert le feu. [Arturo Beltrán Leyva réussit à s’échapper, mais, son ennemi ayant envisagé cette éventualité,] il avait communiqué à la police des adresses de planques possibles à Cuernavaca. L’inspecteur qui […] avait reçu le tuyau a téléphoné […] au chef des opérations antidrogue de la Police fédérale et lui a dit : “Nous avons repéré plusieurs adresses [pour Beltrán Leyva] […] nous sommes mobilisés et prêts à entrer.” Le chef de l’antidrogue l’a interrompu : “Arrêtez tout. Rentrez immédiatement à Mexico.” »

La chance de Beltrán (ou son réseau) a fini par l’abandonner en décembre 2009, au moment où il fut encerclé et tué par un commando de la marine. Ce détachement avait sans doute été choisi parce que ses hommes, peu impliqués jusqu’alors dans la lutte antidrogue, étaient moins susceptibles d’être infiltrés par les trafiquants. Mais ces témoignages et rapports d’enquête, tout comme l’expérience, laissent une question en suspens : si l’armée et les services de renseignement sont à ce point infiltrés qu’on ne peut leur faire aucune confiance, et si les forces de police, locales et fédérales, sont tellement corrompues qu’elles en deviennent dangereuses et constituent souvent une menace aussi sérieuse que les criminels, alors à quoi servent ces institutions ? Ou, pour faire écho à l’interrogation formulée par certains participants lors d’une série de tables rondes récemment organisées par le président Calderón : comment contrôler les forces de sécurité, voire les remplacer sans dommage ? Le problème se pose avec d’autant plus d’acuité que le gouvernement fédéral a mis à pied 3 200 policias federales – un dixième de l’effectif –, probablement pour corruption. Le dernier grand ménage de ce genre remontait à la fin des années 1990, lors du renvoi par le premier maire élu de Mexico de 300 officiers de police soupçonnés de malversations. La ville avait immédiatement enregistré une explosion sans précédent des vols avec violence et des enlèvements.

Quand une vague d’indignation a balayé le Mexique en février 2010, au lendemain du meurtre gratuit de quinze jeunes au cours d’une fête d’anniversaire à Ciudad Juárez, ville de la frontière américaine, Calderón n’a pas arrangé les choses par ses déclarations malheureuses : cette tuerie relevait selon lui, comme la plupart des morts violentes dans cette agglomération, de la « guerre des gangs ». Il se trompait lourdement en l’espèce, ces adolescents n’ayant rien à voir avec le commerce de stupéfiants. Il n’en est pas moins vrai que l’essentiel des meurtres à Juárez sont bien le fruit de luttes entre trafiquants. Le taux d’homicide à Mexico – 8 pour 100 000 habitants – est à peu près équivalent à celui de villes américaines comme Wichita (Kansas) ou Stockton (Californie). Il s’élève à 14 pour 100 000 sur l’ensemble du territoire mexicain (3). Mais à Ciudad Juárez, il atteint 189 pour 100 000 (4). Et, comme à Tijuana, Reynosa ou Nuevo Laredo (elles aussi frappées par cette vague de violence incontrôlée), seule une toute petite partie des victimes est en réalité impliquée, de près ou de loin, dans le trafic.

Trafiquants imaginatifs

Quelque 300 milliards de dollars de marchandises transitent légalement par la frontière américano-mexicaine – un volume qui n’a cessé de croître depuis l’entrée en vigueur en 1994 de l’accord de libre-échange entre les deux pays. La guerre entre trafiquants a d’abord eu pour enjeu le contrôle des villes limitrophes par où transite la drogue. On imaginerait plus volontiers les narcos convoyant leur cargaison de nuit, à pied, à travers le désert – ce qu’ils font toujours pour une part non négligeable d’entre eux. Mais l’opération est plus rentable, et les volumes transportés bien plus importants, lorsqu’elle se déroule en plein jour, à la barbe des douaniers américains. Les substances illicites voyagent en 4 x 4, en semi-remorque ou dans des tacots ; on les dissimule au milieu d’autres produits, on les déguise en œufs dans leurs boîtes, on les fourre à l’intérieur d’ours en peluche, on les incorpore à des barres chocolatées ou bien encore on en fait le rembourrage de sièges évidés.

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L’instabilité des alliances entre trafiquants pour le contrôle des points d’accès au territoire américain n’a rien d’étonnant : plus une ville est grande et plus le volume des échanges légaux y est important, plus le trafic peut passer inaperçu. L’essentiel de la cocaïne est produite et transformée en Amérique du Sud, et une bonne partie de la drogue qui entre aux États-Unis transite par le Mexique. Pour ce qui est de la marijuana et du pavot, les plantations se trouvent principalement sur la côte pacifique, sous le contrôle des vieilles familles du Sinaloa (la plus importante étant celle de Guzmán). Mais le problème n’est pas de faire pousser les plantes. La tâche la plus délicate consiste à acheminer les stupéfiants vers leur marché. Les villes frontalières représentent en cela un enjeu crucial, qui justifie la guerre entre réseaux criminels. Il est en revanche plus difficile de comprendre comment un trafic qui avait prospéré pendant des décennies sans autre dérive que les habituels règlements de comptes et enlèvements entre bandes a viré ces dernières années au cauchemar dont Ciudad Juárez, la jumelle mexicaine de la ville américaine d’El Paso, est aujourd’hui le symbole.

D’abord, il convient de planter le décor. Howard Campbell l’a fait dans son introduction à l’excellent Drug War Zone, un recueil de récits oraux des protagonistes. Voici comment il décrit Juárez :

« La topographie locale offre d’innombrables terrains à des trafiquants imaginatifs. Un paysage accidenté, fait de montagnes sillonnées d’arroyos et de canyons aux parois abruptes, domine de vastes étendues désertiques. En plaine, côté américain, le centre-ville d’El Paso se déploie le long du Rio Grande […]. Les trafiquants peuvent aisément le franchir pour disparaître dans le dédale des routes secondaires du comté d’El Paso (l’un des plus vastes des États-Unis) et rejoindre ensuite l’autoroute Interstate 10 qui relie les côtes est et ouest du pays.

À Juárez, le centre-ville est cerné à l’est par de nouvelles zones résidentielles et commerciales et par des centaines de maquiladoras (usines d’assemblage qui emploient de la main-d’œuvre bon marché) s’étendant à perte de vue, et au sud et à l’ouest par un maquis de bidonvilles (les colonias) là où il n’y avait autrefois que des fermes et le désert. De même que les habitants d’El Paso ont vue sur les usines de la ville voisine, ceux de Juárez peuvent en de nombreux points apercevoir les gratte-ciel d’El Paso. Les deux communautés sont inextricablement liées […].

De plus, les migrants venus des États mexicains plus au sud forment une immense armée de réserve dans les colonias et les barrios [faubourgs] de Juárez. Le gouvernement local étant incapable de gérer ce flux, les trafiquants ont à leur disposition un stock pratiquement inépuisable de travailleurs sans emploi, prêts à gagner beaucoup d’argent en transportant des tonnes de drogue, à pied ou en voiture, en surveillant des planques ou encore en exécutant des contrats. Les passeurs n’ont aucun mal à s’adapter et à communiquer en espagnol, en anglais ou en spanglish de part et d’autre de cette frontière irriguée par deux langues et deux cultures. Enfin, l’industrie des maquiladoras, côté mexicain, et celle du transport routier, côté américain, fournissent des poids lourds à toute épreuve, mais aussi tous les entrepôts, outils et matériels imaginables pour conditionner, dissimuler, stocker et acheminer la drogue. »

Comme l’indique son titre, le livre de Campbell repose sur cette idée centrale : le trafic propre à cette zone ne saurait être considéré comme un problème exclusivement mexicain. En dépit de la démarcation arbitraire de la frontière – en dépit aussi des efforts de plus en plus farfelus entrepris pour la fermer hermétiquement –, cette zone poreuse, métissée, doit s’analyser comme un seul territoire et un seul problème. C’est une idée brillante (5). On se demande combien de vies pourraient être épargnées si les décideurs des deux côtés partageaient cette approche et coordonnaient non seulement leurs actions de police, mais aussi leurs politiques éducative, de développement et d’immigration.

Au lieu de quoi Juárez est laissée à sa terrible solitude. Dans les années 1990, des jeunes femmes habitant les quartiers les plus misérables de la ville ont commencé à disparaître, et on a vu leurs corps meurtris, violés, mutilés refaire surface comme autant de déchets. Lorsque les familles désemparées sont venues leur demander de l’aide, les officiers de police leur ont ri au nez. Un jour que j’effectuais un reportage sur ces disparitions, je suis montée sur une colline grise, recouverte de poussière grise, surplombant un bidonville gris. J’ai observé de l’autre côté du fleuve les immeubles de bureaux d’El Paso, dont le revêtement imite le torchis traditionnel. Tout autour de moi, la brise agitait les pelotes de brindilles séchées et faisait virevolter des sacs en plastique et des tas de vêtements. Comme si toutes les ordures du Mexique étaient venues s’échouer là. À quelques mètres en contrebas vivait la sœur de l’une des disparues. Malgré le soutien des ONG et des groupes de citoyens mobilisés, elle était isolée et vulnérable.

Fascination pour la mort

Les suppositions n’ont cessé d’aller bon train sur l’identité du (ou des) responsable(s) de ces dizaines de meurtres. Il a toujours été clair que la police était impliquée d’une façon ou d’une autre. L’impudente hilarité opposée aux familles venues au commissariat, la destruction systématique des preuves… tout l’indiquait. Mais on imaginait mal des officiers subalternes disposer de soutiens politiques suffisants pour se lancer de leur propre chef dans une série de meurtres odieux et préserver leur impunité, alors même que s’organisait la mobilisation internationale.

Je me souviens d’avoir demandé, alors, si un coupable possible n’était pas le seigneur de Juárez, Amado Carrillo Fuentes, le plus puissant des narcos de l’époque. Qui d’autre aurait pu, dans le cadre de ses activités habituelles, acheter assez d’élus, de commissaires de police et de magistrats pour garantir son immunité en toute circonstance ? Il se peut que Fuentes ou ses sous-fifres aient développé une fascination pour la mort allant au-delà du strict professionnalisme. Plusieurs jeunes femmes avaient eu un sein coupé, ce qui pouvait avoir une signification rituelle, tout comme les étranges graffitis retrouvés un jour sur les murs d’une cabane dans le désert.

Parmi les reporters dont j’étais, personne n’entendait grand-chose aux rites religieux d’un genre nouveau qui proliféraient alors chez les narcos – notamment le culte de la Santa Muerte [« Sainte Mort »], un personnage halloweenien de squelette encapuchonné, comme on en trouve dans l’imagerie des bikers [motards]. D’abord limité aux prisons, ce culte s’est considérablement étendu depuis : le pays est aujourd’hui parsemé d’autels consacrés au sinistre squelette, et il se dit que la branche des cartels spécialisée dans le trafic d’êtres humains lui sacrifie de jeunes migrantes d’Amérique centrale. Une raison supplémentaire de se demander si l’actuelle obsession des narcos pour les meurtres sordides ne remonte pas à l’époque des disparitions.

Carrillo Fuentes est décédé en 1997 dans une luxueuse clinique de Mexico où il se remettait d’une opération de chirurgie esthétique. Cette mort causée par l’administration – peut-être accidentelle – de sédatifs inappropriés a complètement dégagé le terrain de la plaza de Juárez (on appelle plaza une plaque tournante du commerce de drogue). Bien entendu, le Chapo Guzmán a aussitôt tenté d’occuper le territoire (à moins qu’il ne l’ait fait avant en commanditant l’injection létale). Mais un autre narco répondant au nom d’Osiel Cárdenas Guillén était lui aussi sur le coup. Il avait la particularité de ne pas venir du Sinaloa mais du Tamaulipas, un État situé sur la côte opposée, au bord du golfe du Mexique. Cárdenas y a joui plusieurs années durant d’un juteux monopole, contrôlant l’ensemble du trafic dans cet État dont les villes de Reynosa, Matamoros et Nuevo Laredo (toutes trois frontalières des États-Unis) forment le plus grand carrefour commercial au monde. Cette configuration a fait de Nuevo Laredo la plaza la plus rentable du Mexique – la douane américaine y contrôle chaque jour quelque 8 000 camions. Cárdenas, un homme ambitieux et doté d’un immense sens des affaires, a baptisé « cartel del Golfo » (« cartel du Golfe » ou CDG) ce qui n’était encore qu’un simple gang.

Ledit cartel a tant prospéré que plusieurs témoins crédibles affirment avoir vu ses hommes se déplacer au volant de 4 x 4 noirs portant les initiales CDG – notamment autour de Reynosa, tout près de la frontière. Cárdenas a été arrêté par la police mexicaine en 2003, puis extradé vers les États-Unis qui l’ont condamné en 2010 à une peine de vingt-cinq ans de prison, mais il a laissé un héritage au Tamaulipas. Avant lui, les trafiquants s’étaient toujours entourés de gatilleros, des hommes de main payés pour faire respecter la loi du gang. Mais, à la fin des années 1990, Cárdenas a compris qu’il aurait beaucoup à gagner, sur le plan de la logistique et du renseignement, à recruter des militaires – en particulier l’élite formée pour le combattre – dans une milice à sa solde. C’est ainsi qu’est né le cartel des Zetas, qui agrège aujourd’hui d’anciens policiers et combattants des forces spéciales des pays d’Amérique centrale, des membres de gang et des tueurs à gages – le tout dirigé par des anciens des forces antidrogue mexicaines, qui ont allègrement foulé aux pieds les règles de conduite et les codes de l’honneur qui s’imposaient auparavant aux narcos.

Comme on pouvait s’y attendre, les Zetas sont aujourd’hui en guerre contre leur maison mère, le cartel du Golfe. Les groupes mafieux suivent des schémas de croissance et de développement prévisibles (6), comme l’explique dans Mafia & Co Juan Carlos Garzón, livre limpide où il analyse les groupes de trafiquants du Mexique, du Brésil et de Colombie comme s’il s’agissait d’innombrables bactéries se séparant pour former de nouvelles colonies :

« Les structures criminelles s’organisent de plus en plus en réseau. Ce ne sont plus les formations pesantes – quasiment bureaucratiques – d’autrefois, qui cherchaient à s’arroger le monopole de pans entiers de l’économie souterraine. Elles ressemblent aujourd’hui davantage à un organisme dont chaque cellule est spécialisée sur un segment de production ou un marché spécifique (celui de la protection, par exemple).

Fini le temps où le grand patron donnait tous les ordres… Aujourd’hui, le vrai chef est celui qui a le plus de contacts et de connaissances, qui est au cœur d’un important réseau de relations. »

La dimension culturelle n’est pas absente de la guerre à géométrie variable que se livrent les trafiquants, à mesure que les familles se fragmentent et qu’émergent de nouveaux clans. Cette guerre-là oppose les vieilles dynasties de campesinos [paysans] qui cultivent elles-mêmes sur la façade pacifique la marijuana qu’elles vendent aux grossistes du golfe, qui, eux, ne cultivent rien. L’affrontement a également d’autres ressorts : les criminels de la côte ouest aiment à se voir en rebelles hors la loi ; et font composer, pour propager cette image romantique d’eux-mêmes, de désuètes ballades à leur gloire (les narcocorridos), comme celle-ci, évoquant la fameuse évasion de Guzmán le 20 janvier 2001 :

 

C’était le 19 janvier
Le Chapo répondit « Presente ! »
Au moment de l’appel,
Mais le coup était déjà monté
Et quand ils l’ont appelé le lendemain
Il s’était fait la belle.

En face, ceux de la côte est, d’anciens officiers mexicains ont des goûts musicaux – pour autant que l’on puisse en juger par les « narcovidéos » régulièrement postées sur YouTube – plutôt portés vers la techno et le reggaeton.

Les trafiquants de la côte pacifique comme Guzmán sont encore loin d’être à la hauteur des Zetas en matière de renseignement (ceux-ci sont capables d’écouter les conversations du politicien le plus insignifiant le long de la frontière) et d’esbroufe (il semble qu’ils aient été les premiers à utiliser des camions pour bloquer de grandes artères, parfois juste pour le plaisir) (7). Si l’on en croit les informations les plus récentes, le gang se servirait aussi d’armes antiaériennes et de systèmes de localisation par satellite (8). Les trafiquants du Sinaloa comptent sur leurs alliances secrètes avec les élus locaux pour continuer à faire leurs affaires tranquillement et en toute sécurité – et, à cet égard, le carnet d’adresses du Chapo Guzmán a de quoi en faire pâlir plus d’un. Les Zetas, en revanche, ne connaissent manifestement pas le sens du mot « compromis » et défient ouvertement l’autorité sous toutes ses formes.

Totalement incontrôlables

De même, le culte que vouent les trafiquants du Sinaloa à Jesús Malverde, un bandit de grand chemin érigé en héros, est aux antipodes de la vénération de la Sainte Mort telle qu’on la pratique dans la région du golfe. Les Zetas donnent l’impression d’être plus modernes que les gangsters à l’ancienne de la côte pacifique. Mais il est pour l’heure impossible de savoir lequel des deux camps domine le champ de bataille, notamment en raison du caractère totalement incontrôlable des Zetas, et des luttes internes aux deux camps – les chefs de clan de la côte ouest, auparavant unis, essaient aujourd’hui de s’entretuer, tout comme les Zetas avec leurs anciens maîtres du cartel du Golfe (9).

Comme le souligne Garzón, les Zetas ne sont pas à proprement parler un groupe de trafiquants (10). À l’époque d’Osiel Cárdenas, c’était lui qui dirigeait les opérations du cartel, et les Zetas étaient là pour lui fournir des gros bras. Ceux-ci sont une entreprise de coercition, avec des antennes de plus en plus spécialisées dans les enlèvements, le racket, les braquages ou encore le trafic d’êtres humains. À la frontière sud du pays (avec le Guatemala), ils guettent le passage des trains de marchandises où montent les migrants sud- et centraméricains – et, semble-t-il aussi, chinois – pour rejoindre les États-Unis. Quand les polleros (les passeurs qui guident les migrants à travers le Mexique) n’ont pas d’accord avec la milice, les clandestins se font enlever, tabasser, violer et dépouiller. Parmi eux, les hommes sont de plus en plus souvent enrôlés de force dans les rangs des tueurs, ce qui semble indiquer que les Zetas ne sont pas assez nombreux pour répondre à la croissance rapide de leurs différentes branches.

Une fois entrés au Mexique, les migrants doivent, pour rallier les États-Unis, suivre des routes elles aussi sillonnées par les membres de l’organisation criminelle, jusqu’à Laredo ou Reynosa. Il n’existe qu’une voie ferrée reliant le Guatemala au Mexique mais les autorités semblent impuissantes à endiguer le flux des migrants et les crimes dont ils sont quotidiennement victimes. Le 23 août 2010, les Zetas ont intercepté un car près de la ville de San Fernando, à moins de 200 kilomètres de la frontière américaine. Ils ont parqué ses passagers dans un ranch isolé, et, au bout de plusieurs heures d’événements confus, en ont exécuté soixante-douze.

Selon les premiers articles parus dans le quotidien El Universal, un survivant a pu s’échapper du ranch et faire part de ce qui s’y déroulait à un détachement de soldats stationnés à une vingtaine de kilomètres de là. Mais ceux-ci ne se sont pas immédiatement rendus sur les lieux car – toujours d’après le journal – ils craignaient d’être attaqués. Les premiers soldats ne sont arrivés que le lendemain du massacre, auquel n’a survécu que le donneur d’alerte.

Le 19 septembre 2010, après avoir perdu un deuxième journaliste en moins de deux ans – un jeune homme d’à peine 21 ans venu s’ajouter à la liste d’une trentaine de confrères assassinés ou disparus au Mexique en l’espace de quatre ans (11) –, le quotidien Diario de Juárez a publié un éditorial à l’attention des « chefs des différentes organisations en lutte pour le contrôle de la plaza de Ciudad Juárez » :

« Nous vous disons que notre métier consiste à faire de l’information, non à lire dans les pensées. En tant que travailleurs de l’information, nous avons donc besoin que vous nous expliquiez ce que vous attendez de nous, ce que vous souhaitez que nous publiions ou ne publiions pas […]. Aujourd’hui, vous êtes de facto les maîtres de cette ville, les autorités légalement constituées ayant été incapables de mettre un terme au meurtre de nos confrères, malgré nos demandes répétées. […] Nous voulons que cessent les meurtres. Nous voulons que cessent les agressions et les intimidations. Nous ne pouvons pas remplir notre mission dans les conditions actuelles. Il faut donc que vous nous disiez ce que vous attendez de nous en tant que média. »

Il serait facile de conclure de tout cela que l’État mexicain est un État failli (12), tout au moins dans la zone où se déroule la guerre contre la drogue. Mais les États faillis ne construisent pas en permanence des routes et des écoles, ils ne lèvent pas d’impôts ni ne développent une industrie et un commerce légaux leur permettant de figurer parmi les douze premières économies du monde. Dans un État failli, les automobilistes ne s’arrêtent pas aux feux rouges et les ordures ne sont pas ramassées à heure fixe. La question est plutôt de savoir si l’État mexicain, face à l’activité irrépressible de groupes criminels très organisés, est capable de faire appliquer la loi et de garantir la sécurité de ses citoyens sur l’ensemble du territoire. À cet égard, l’impuissance du gouvernement est patente dans de vastes régions rurales mais également dans des villes de premier plan, comme Monterrey. Il fait peu de doute que la stratégie de guerre totale pour résoudre un problème de criminalité a échoué. Mais toute stratégie n’est-elle pas vouée à l’échec tant qu’il existera à l’échelle mondiale une demande pour un produit partout interdit ? La question a déjà été mille fois posée. Elle n’en reste pas moins cruciale. 

Cet article est paru dans la New York Review of Books le 28 octobre 2010. Il a été traduit par Delphine Veaudor.

Notes

1| Dans un article paru en juin 2012, Alma Guillermoprieto porte le nombre des morts à 50 000. En juin 2012, The Economist le fait passer à 60 000.
2| On le considère toujours comme le chef du cartel du Sinaloa, ou cartel du Pacifique.
3| Évaluation pour l’année 2009. Le chiffre est passé à 20 en 2010, 18 en 2011.
4| Le nombre de morts à Ciudad Juárez a atteint un pic en 2010 et a sensiblement baissé depuis.
5| La même idée est exprimée par Ed Vulliamy, correspondant du Guardian, dans son carnet de voyage War Along the Borderline (« Guerre le long de la frontière »), Bodley Head, 2010.
6| Une « mafia » est une institution criminelle qui se sub- stitue aux défaillances d’un État pour rendre à sa place un certain nombre de services (lire Books, n°?30, mars 2012, p.?44).
7| Ces « narcoblocages » sont devenus courants dans le nord du pays.
8| Les Zetas ont commencé à utiliser des missiles sol-air portables en 2011, pour viser des hélicoptères et des drones.
9| La guerre entre les Zetas et le cartel du Golfe, désormais allié avec le cartel du Sinaloa, a redoublé de violence en 2012.
10| Ce point de vue n’est pas celui des autorités mexicaines, mais il est soutenu par de nombreux observateurs. Pour le journaliste Juan Carlos Romero Puga, « les Zetas ne sont jamais entrés dans la bataille pour le contrôle des routes de la drogue ». En revanche, ils ont « mis la main sur la vente de drogue au détail ».
11| Sept journalistes ont été tués par les Zetas dans la seule région de Vera Cruz en 2011 et 2012.
12| La notion d’État failli (en anglais, failed state) est apparue dans les années 1990 pour désigner les pays où l’État est incapable de remplir les tâches normalement dévolues aux États modernes, et notamment d’assurer la sécurité. D’abord appliquée à la Somalie, elle s’est étendue à une multitude de situations (Haïti, Liberia, etc.).

Pour aller plus loin

• Ioan Grillo, El Narco, la montée sanglante des cartels mexicains, Buchet-Chastel, 2012. Grand reporter, Ioan Grillo couvre la guerre contre les drogues au Mexique depuis dix ans pour des chaînes de télévision et de grands journaux anglo-saxons. (Lire Books n° 30, mars 2012, p. 93)

• Sergio Gonzalez Rodriguez, L’Homme sans tête, Passage du Nord-Ouest, 2009. Un roman mexicain qui raconte cette pratique des cartels : mettre sur la place publique des corps sans tête et des têtes tranchées.

• Francis Mobio, Santa muerte. Mexico, la mort et ses dévots, Imago, 2010. Un anthropologue et historien des religions

de l’université de Lausanne, par ailleurs photographe, explore en texte et en images cet étrange culte apparu dans les années 1960.

LE LIVRE
LE LIVRE

Les réseaux criminels au Mexique, au Brésil et en Colombie de Le Mexique sous l’empire des narcos, Planeta Colombiana

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BOOKS n°109

DOSSIER

SOS biodiversité

Chemin de traverse

12 faits & idées à glaner dans ce numéro

Edito

Armageddon

par Olivier Postel-Vinay

Bestsellers

Initiation au Cachemire

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