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Le problème de la conscience reste entier

Passant au peigne fin la tentative du neurophysiologiste Antonio Damasio d’expliquer la conscience, le philosophe John Searle y voit un nouvel échec de la biologie.

Installé comme Ramachandran en Californie du Sud, le neurophysiologiste Antonio Damasio propose, dans son dernier livre, une analyse de la manière dont le cerveau produit la conscience. Pour le philosophe John Searle, lui aussi californien, « c’est la question la plus importante posée aux sciences biologiques aujourd’hui ». Depuis des décennies, il n’a cessé d’exercer son esprit critique (parfois très critique) sur la littérature spécialisée consacrée à cet immense sujet. Il a donc passé le livre de Damasio au peigne fin, complétant sa lecture par un échange de correspondance avec l’auteur [à propos de Searle, lire aussi l’encadré « Un ordinateur peut-il être conscient ? » et « La singularité Kurzweil »]. Il rend compte de ses interrogations dans la New York Review of Books (1).

Searle rappelle les nombreuses tentatives menées depuis une trentaine d’années par plusieurs scientifiques de haut vol pour expliquer la conscience… et leur échec global. Citons pour mémoire celles de Francis Crick, l’un des découvreurs de l’ADN, du physicien Roger Penrose, du neurophysiologiste Gerald Edelman et, plus récemment, d’un autre Californien spécialiste du cerveau, Christof Koch (2).

Leur démarche standard, explique Searle, consiste à : 1) chercher des corrélats neurobiologiques de la conscience ; 2) essayer d’établir si les corrélations trouvées ont un caractère causal ; 3) formuler une théorie expliquant pourquoi ces processus créent la conscience et pourquoi certains phénomènes spé

;cifiques créent des états de conscience particuliers.

L’approche de Damasio se distingue de celle de Ramachandran et d’autres par plusieurs aspects. D’abord, ce spécialiste de la formation des émotions accorde une importance particulière à une formation primitive habituellement négligée : le tronc cérébral, qui relie le cerveau au reste du corps. C’est que la notion de soi passe forcément par celle de son corps ; elle en procède.

Ensuite, Damasio estime qu’il faut considérer séparément deux chaînes causales dans la production de la conscience : celle qui est liée à la constitution du soi, qui passe par les représentations du corps, et les processus d’où naît l’esprit, lequel est d’abord, fondamentalement, inconscient. « La conscience résulte de la rencontre entre le moi et l’esprit », écrit Searle, qui juge cela assez obscur. L’idée de base de Damasio est que les corrélats de la conscience s’édifient sur un processus incessant de génération de cartes mentales, dont certaines viennent représenter telle ou telle partie ou activité du corps, et d’autres, des objets et des événements extérieurs. « L’étape décisive dans la fabrique de la conscience, écrit Damasio, n’est pas de fabriquer des images et de créer les éléments de base de l’esprit. L’étape décisive est de faire nôtres ces images. »

Mais Damasio bute, estime Searle, sur des questions de définition. Ainsi définit-il la conscience comme un « état de l’esprit dans lequel il y a un savoir de sa propre existence et de l’existence de son environnement ». Searle n’est pas d’accord : « Mon chien, Gilbert, est manifestement conscient. Mais quel sens a-t-il de sa propre existence ? » Il en va de même pour la définition du « moi ». Damasio distingue le « protomoi », constitué de cartes mentales formées dans les profondeurs du cerveau, en dessous des couches corticales, puis le « cœur du moi », qui engage le protomoi dans une action consciente, enfin le « moi autobiographique », qui intègre et développe le « moi social ». Or, objecte Searle, ces distinctions sont difficiles à comprendre si l’on n’admet pas que ces trois formes de « moi » sont « déjà conscientes ». Autrement dit, pour expliquer la conscience, Damasio la fait discrètement entrer dans sa description du moi, sans expliquer comment elle se retrouve là. Pour Searle, « notre sens du moi est le produit d’une certaine forme de conscience, et non l’inverse. C’est la raison pour laquelle nous pouvons perdre ce sens, dans certaines pathologies ».

Seconde objection : dire que l’esprit est fondamentalement inconscient n’est guère satisfaisant. Pour Searle « la conscience est essentielle à la compréhension de l’esprit ». Là encore, la démarche de Damasio lui paraît circulaire. Damasio « nous dit que l’existence d’états mentaux ne requiert pas la subjectivité. D’accord, mais que requiert-elle alors ? Qu’est-ce qui fait que ce sont des états mentaux ? ». Ou encore : « Qu’est-ce qui fait que certains processus cérébraux sont des états mentaux », conscients ou inconscients ? Bref, « le mystère de la conscience [titre d’un livre publié par Searle en 1997] reste entier ».

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LE LIVRE
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L’Autre Moi-Même de Le problème de la conscience reste entier, Odile Jocob

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