Le racisme biologique n’est pas mort
par Michel Wieviorka

Le racisme biologique n’est pas mort

Écrit par Michel Wieviorka publié le 30 novembre 2011

Depuis une bonne trentaine d’années s’impose à juste titre dans les sciences sociales l’idée que le racisme se transforme considérablement. Sous ses formes classiques et ses références biologiques, il serait en voie de disparition, tandis que d’autres formes subtiles, indirectes, voilées viendraient lui succéder. C’est d’abord, dès la fin des années 60, le constat d’une prégnance d’un racisme « institutionnel », dit parfois aussi « systémique », qui s’est imposé, à propos de l’emploi dans les entreprises, de l’accès au logement, à l’éducation, à la santé, etc. : tous ces systèmes excluent ou discriminent sans que personne ne soit explicitement raciste, ont expliqué, parmi les premiers, dans leur livre Black Power Stokely Carmichael et Charles Hamilton, leaders d’un mouvement tenté par la violence dans une phase de retombée des espoirs liés aux luttes de la période antérieure pour les droits civiques. À les suivre, la structure même de la société fabrique la discrimination tout en dispensant ceux qui en bénéficient d’avoir à exprimer ouvertement des préjugés racistes, ou d’avoir mauvaise conscience.

Dix ans plus tard, les spécialistes se sont mis à parler aux États-Unis de « racisme symbolique », au Royaume-Uni de « nouveau racisme », puis, en France, de racisme « différencialiste », ou « culturel » – en fait pour rendre compte d’une nouvelle logique du racisme consistant non plus à inférioriser ses victimes au nom de la couleur de leur peau, de leur type de chevelure, de la forme de leur crâne, etc., mais à les tenir à distance, voire à les expulser ou à les détruire au nom d’une différence culturelle irréductible. Les Noirs, du point de vue du racisme « symbolique », ne pourraient jamais partager le « credo » américain, la foi dans le travail et dans la famille ; les migrants d’origine nord-africaine ne pourront jamais s’intégrer à la culture ou à la nation française, etc.

Ces diverses approches ont eu le mérite de souligner l’existence d’une évolution sensible, de montrer les liens entre religion ou culture et formes contemporaines de haine de l’autre et de violences. Mais elles ont aussi sous-estimé la prégnance du racisme le plus traditionnel, biologique. La sociologie américaine a ici une responsabilité particulière, en ayant pertinemment adopté à propos du racisme l’idée, qui peut synthétiser les propositions sur le racisme institutionnel ou  symbolique, selon laquelle que la race est une construction sociale. Elle a cru que cette idée était en voie de s’imposer, et tout d’abord dans l’éducation.

Un éclairage démoralisant

Or déjà, l’impact des thèses racisantes relatives à l’intelligence des Noirs américains pouvait susciter un doute sur la place qu’occupe la thèse de la « construction sociale » aux États-Unis. Ainsi, en 1993, un volumineux ouvrage, The Bell Curve, de Richard Herrnstein et Charles Murray, en développant de telles thèses avec un appareil à fortes prétentions scientifiques, connaissait un immense succès de librairie, et suscitait des débats très sérieux au sein de la communauté académique américaine.

Et voici qu’Ann Morning, dans The Nature of Race (University of California Press, Berkeley, 2011), nous apporte un éclairage plutôt démoralisant par une enquête fouillée sur la place qu’occupent les conceptions classiques, biologiques, du racisme au sein même de l’éducation, dans les manuels scolaires, chez les biologistes, les anthropologues, ou en milieu étudiant. Les résultats sont tranchés : alors même que les sociologues affirment que la race est une invention ou une construction sociale, les scientifiques d’autres disciplines, y compris l’anthropologie, les ouvrages qu’ils font lire à leurs étudiants, et ces étudiants eux-mêmes demeurent attachés à des conceptions biologiques de la race, éventuellement modernisées à l’aide de la génétique.

Il y a là un message clair : les sociologues ont assurément raison sur le fond, mais leur message ne passe guère. Le vieux racisme prospère encore, y compris à l’université, et en s’adossant comme hier à la science.

Pour s’imposer, l’idée d’une Amérique post-raciale, chère à Barack Obama, a encore un long chemin à effectuer.

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Commentaire

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  1. Guimet dit :

    Entendu ce matin-22/01- Michaëlle Jean sur francs-culture (Francophonie réunie à Versailles) dont les propos , comme ceux de Michel Wieviorka , devraient avoir une plus grande audience dans notre pays et vite ! Merci à eux .