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Le retour de la chasse aux sorcières

Le pamphlet de Richard Taruskin a fait couler beaucoup d’encre. Témoin la réaction d’un éditorialiste du Guardian britannique, Martin Kettle. Pour ce dernier, l’article de Richard Taruskin en dit long sur l’atmosphère politique régnant aux États-Unis fin 2001, qui rappelle irrésistiblement le maccarthysme des années 1950.

Talleyrand, le grand diplomate français, était passé orfèvre dans l’art de la survie politique. Au cours d’une carrière embrassant quatre décennies, il servit tant de maîtres, dont Napoléon Bonaparte et Louis-Philippe, qu’il fut maintes fois accusé de traîtrise. Il balaya ces accusations. Considérant que c’était la France, et non lui, qui changeait de principes, il conclut ses Mémoires par cette assertion restée à juste titre célèbre : « La trahison n’est qu’une affaire de date. » Cette remarque cynique doit faire vibrer une corde sensible chez le compositeur John Adams ces jours-ci. Depuis les événements du 11-Septembre, le voilà accusé d’« antiaméricanisme », une estampille qui rappelle désagréablement les pires heures du maccarthysme, dans les années 1950. L’attaque est venue d’un long article du New York Times, parue dans le cahier « Arts et loisirs » du dimanche, les pages critiques les plus prestigieuses et les plus respectées du pays. Le procureur n’était pas un vulgaire journaleux, mais Richard Taruskin, musicologue réputé de l’université de Californie. Il reproche à Adams d’« idéaliser les terroristes » dans son opéra de 1991, La Mort de Klinghoffer – et, implicitement, d’idéaliser aussi les auteurs des attentats contre le World Trade Center. Cet opéra, « notoirement controversé » selon Taruskin, raconte le détournement du navire de croisière Achille Lauro en 1985 par des terroristes palestiniens, qui se termina par l’assassinat du passager juif américain Leon Klinghoffer.   Il ne faut pas interdire l’opéra, mais il faut cesser de le jouer… L’article de Taruskin donne une idée de l’atmosphère qui règne actuellement aux États-Unis. « Si l’on veut vaincre le terrorisme, écrit-il, il faut retourner l’opinion publique mondiale contre lui, ne plus peindre les terroristes en romanesques Robins des Bois ni voir leurs faits d’armes comme une forme d’âpre justice poétique. » Or, soutient-il, c’est précisément ce qu’ont fait les créateurs de La Mort de Klinghoffer. L’opéra est « antiaméricain, antisémite et antibourgeois ». Mais Taruskin ne s’en tient pas là. « Pourquoi devrions-nous souhaiter entendre cette musique aujourd’hui ?, interroge-t-il. Nous avons besoin d’autocontrôle. » Le Boston Symphony Orchestra, qui a annulé les représentations prévues d’extraits de l’opéra en novembre, a agi comme il le devait, écrit-il. Il est « inutile de tourmenter des gens abasourdis par des atrocités jusqu’alors inconcevables avec des “défis” offensants comme La Mort de Klinghoffer ». Si la c
ensure est toujours lamentable, écrit-il, « la retenue n’est pas sans noblesse ». Autrement dit, il ne faut pas interdire l’opéra, mais il faut cesser de le jouer. « Cela donne le sentiment d’être bombardé par un B-52 de 10 000 mètres d’altitude, confie un Adams stupéfié. En comparaison, le raffut autour des photos de Robert Mapplethorpe ressemble à un petit divertimento (1). Il n’y a pas si longtemps, notre ministre de la Justice John Ashcroft déclarait que toute remise en cause de sa politique en matière de droits civils revenait à soutenir les terroristes ; les propos de Taruskin sont la version esthétique de cette attitude. Aucun point de vue esthétique en désaccord avec le sien ne doit être entendu. Je trouve cela vraiment très inquiétant. »   Le compositeur contemporain le plus joué d’Amérique Quel changement en quelques semaines ! Le numéro de janvier du magazine BBC Music contient une série d’articles d’une tout autre veine que celle de Taruskin, écrits en vue du festival que Londres consacrera bientôt à John Adams. L’article central est un entretien d’Adams avec le critique musical Geoffrey Smith. Il fut manifestement rédigé il y a quelques semaines, sans doute avant le 11-Septembre, puisqu’il présente avec optimisme le compositeur de 54 ans, connu surtout pour son opéra Nixon in China, comme la « voix de l’Amérique ». Un titre astucieux, qui saisit bien le fait que l’éclectique et inventif Adams est très certainement le compositeur contemporain le plus joué d’Amérique, tout en faisant ironiquement allusion à la radio publique chargée de diffuser de la propagande anticommuniste dans le monde entier pendant la guerre froide. Ce n’est pas la première fois que La Mort de Klinghoffer est au cœur d’une tempête politique. L’opéra fut joué pour la première fois aux États-Unis en 1991, à Brooklyn, alors que la poussière de la guerre du Golfe retombait à peine, et que beaucoup voyaient en Saddam Hussein un leader ne jurant que par la destruction des Juifs. Le moment était difficile, mais pas forcément inopportun, pour créer un opéra abordant de front le conflit israélo-arabe. Les filles de Leon Klinghoffer l’ont condamné comme une œuvre antisémite. Les mêmes susceptibilités ont poursuivi l’œuvre jusqu’à aujourd’hui. Elle a été plus souvent jouée en Europe qu’aux États-Unis. Des représentations prévues à Los Angeles ont été annulées, et Adams a accusé les administrateurs de l’établissement d’avoir « les jetons ». Le scandale provoqué par la programmation à Boston de trois chœurs de l’opéra n’était donc pas inattendu. Le mari d’une des choristes faisait partie des 160 passagers du vol 11 d’American Airlines en provenance de Boston qui s’est écrasé sur le World Trade Center, et ses collègues ont souhaité ne pas donner suite au projet de concert. « Sur le plan humain, entrer dans l’agression de la musique aurait été atrocement douloureux, a expliqué le chef de chœur John Oliver. Notre distance émotionnelle et intellectuelle avait été complètement abolie. » Le Boston Symphony Orchestra accepta, expliquant qu’il préférait « pécher par excès de sensibilité ». Adams a réagi avec colère à cette annulation, reprochant aux responsables de l’orchestre de présumer que « le public veut seulement du réconfort en ces heures difficiles ». Dans une longue interview publiée sur le site Andante.com, il affirme que les auditeurs, une fois passé le choc, « voulaient être gentiment secoués et interpellés par l’art, et pas simplement consolés ». Un mois plus tard, Adams est plus philosophe. « Cette histoire a été un peu gonflée, et j’y ai sans doute contribué », reconnaissait-il la semaine dernière. Mais la charge de Taruskin dans le New York Times l’a atterré : « Il n’y a pratiquement pas de place, dans ce pays, pour l’autre camp ; pas de place pour présenter le point de vue palestinien dans une œuvre d’art. L’intellectuelle Susan Sontag a déclaré récemment n’avoir pas connu une telle atmosphère depuis plus de quarante ans, et je partage son sentiment. Tous ces gens qui traversent la ville au volant de leur 4 x 4, drapeau américain au vent, c’est quelque chose, croyez-moi. » La plus grande ironie de cette histoire, et la plus inquiétante, est de voir un compositeur aussi profondément américain – dont la musique est si américaine, qui ne pouvait émerger qu’aux États-Unis – aujourd’hui taxé d’antiaméricanisme par ses pairs. Adams est bien connu pour être un individu positif, mais il semble que le poids des événements commence à l’affecter. Il est sur le point d’arrêter de travailler sur une œuvre de commande – pour la première fois depuis des années (2). Mais il s’est attelé à un autre opéra. « Après dix ans de réflexion, j’ai trouvé un nouveau sujet, confie-t-il. Cela traite de la guerre froide aux États-Unis et des profondes ambiguïtés morales qui ont entouré l’invention de la bombe H. Cela se passe à l’époque de McCarthy et de James Dean (3). » Mieux vaut, sans doute, ne pas en parler tout de suite à John Ashcroft et Richard Taruskin.   Ce texte est paru dans The Guardian le 15 décembre 2001. Il a été traduit par Dominique Goy-Blanquet.

→ Lire l'article de Richard Taruskin : « Le dangereux pouvoir de la musique »

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La République, Garnier-Flammarion

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