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Le sportif le plus riche de tous les temps

Tiger Woods n’est pas le premier athlète milliardaire de l’histoire. Un conducteur de char de la Rome antique aurait réussi à accumuler une fortune quinze fois plus grande.

Peu avant le coup d’arrêt provoqué par ses déboires sexuels, le champion de golf Tiger Woods avait remporté un énième trophée : à l’automne 2009, le magazine Forbes l’avait désigné comme le « premier sportif milliardaire ». Le journal se trompait. Le héros déchu a sans aucun doute atteint un confort de vie plus qu’appréciable. Mais il n’est pas le plus riche athlète de tous les temps, à en croire Peter Struck, historien de l’Antiquité à l’université de Pennsylvanie. Selon les calculs du chercheur, rendus publics dans la revue d’histoire Lapham’s Quaterly (1), c’est à un autre que revient cet honneur : Gaius Appuleius Diocles, un aurige de la Rome antique qui a vécu au IIe siècle de notre ère. Ce Lusitanien d’origine remporta dans les courses de chars du Circus Maximus près de 36 millions de sesterces, une somme suffisante pour payer la solde de l’ensemble des légionnaires de l’empire pendant quasiment deux ans et demi. « Rapporté au contexte actuel, écrit Struck, cela correspond à près de 15 milliards de dollars. Même à supposer que les escapades amoureuses de Tiger Woods n’aient pas eu lieu, il est peu probable que ses gains auraient un jour atteint une telle somme. » Bien que la conversion en prix actuels soit délicate à établir avec certitude, une chose est sûre : dans l’Antiquité les stars de la course raflaient gros. Elles empochaient jusqu’à 60 000 sesterces pour une victoire au Circus Maximus, soit plus du double de ce que gagnait un légionnaire en une vie. Les coureurs les plus célèbres de l’Antiquité, qui pouvaient se targuer de plus de mille victoires, se nommaient milliarii. La plupart du temps, ces coureurs d’élite étaient de modeste extraction. Mais ils n’avaient plus à se soucier
de leur prestige social. Ils étaient adulés et célébrés et les puissants de la capitale les accueillaient volontiers dans leur entourage : « Autour des conducteurs de char se développa un culte semblable à celui qui entoure aujourd’hui les grands noms de la scène sportive et les icônes pop », explique Karl-Wilhelm Weeber, auteur d’un livre riche d’enseignements sur les courses de chars dans la Rome antique. Les mégastars étaient employées par des « factions ». Ces écuries de formule 1 antiques s’appelaient tout simplement, pour les principales d’entre elles, « les Verts », « les Bleus », « les Rouges » et « les Blancs ». Elles organisaient les courses, fournissaient les chevaux, les chars et les conducteurs et négociaient les prix avec les organisateurs de jeux. Leurs chefs, hommes d’influence, tiraient les ficelles d’une industrie du divertissement multimillionnaire. Les retransmissions télévisées n’existaient pas encore, mais c’est dans un incomparable décor que les chars s’élançaient chaque semaine. Les jours de course, l’amphithéâtre du Circus Maximus, qui pouvait accueillir jusqu’à 250 000 spectateurs, était plein à craquer. Plus jamais dans l’histoire on ne construisit une arène aussi colossale. Lors des concours, vingt-quatre courses avaient lieu. Douze quadriges, trois par écurie, prenaient place dans les stalles de départ recouvertes de marbre. Fans et fanatisme jouaient dans ces spectacles de masse le même rôle qu’aujourd’hui. Les spectateurs étaient hystériques, en proie à la « coloromanie » (Weeber). Ils soutenaient leur écurie par des encouragements d’autant plus frénétiques qu’ils avaient pris des paris sur leurs favoris. Il est même très probable que des batailles rangées aient opposé les différents camps. À deux reprises au moins, les tribunes s’effondrèrent sous les assauts de la populace enragée, ensevelissant des milliers de spectateurs. Pour les coureurs en vue, le travail était certes lucratif, mais aussi extrêmement dangereux. Les quadriges étaient l’équivalent antique de nos bolides de formule 1. Dans les lignes droites, ils atteignaient les 70 kilomètres à l’heure. Zigzags, queues-de-poisson, accrochages, tout était permis, ou presque. Et il n’y avait pas de discipline d’équipe. Seuls les plus téméraires s’imposaient. C’était au moment où les chars cherchaient à prendre position, après la ligne de départ et dans les virages, que les carambolages les plus spectaculaires se produisaient. Les voitures se fracassaient, les chevaux s’effondraient, les conducteurs se retrouvaient ensevelis sous les décombres et les corps des bêtes ou mouraient traînés dans la poussière. « Le risque que se produisent de tels accidents était extrêmement élevé. Les courses de chars romaines étaient souvent une danse avec la mort », rapporte Weeber. Notre multimilliardaire de Lusitanie eut plus de chance que la plupart de ses concurrents. Il survécut vingt-quatre ans dans l’arène, sous contrats successifs avec les Blancs, les Verts et les Rouges, et prit sa retraite à l’âge de 42 ans. Une inscription de 146 après J.-C. célèbre le succès de ce conducteur d’exception, qui gagna presque le tiers des 4 257 courses de sa carrière. « Nous ne savons pas, écrit l’historien américain Struck, comment il a pu survivre tant d’années. Mais la durée de sa carrière atteste à elle seule sa fortune de coureur. »   Cet article est paru dans le Spiegel le 15 novembre 2010. Il a été traduit par Dorothée Benhamou.
LE LIVRE
LE LIVRE

Circus Maximus de Karl-Wilhelm Weeber, Primus Verlag, 2010

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