L’échec des garçons n’est pas une fatalité
par Amanda Ripley

L’échec des garçons n’est pas une fatalité

Partout dans le monde ou presque, les filles obtiennent de meilleurs résultats que les garçons. Pourquoi ? Une enquête en Jordanie et dans d’autres pays arabes met à bas quelques idées reçues. Pour motiver un élève, rien de tel qu’une bonne école et des enseignants… motivés.

Publié dans le magazine Books, juillet/août 2018. Par Amanda Ripley

© Thomas Trutschel/Photothek/Getty

Dans un lycée d’Irbid, en Jordanie. Comme dans la plupart des pays de la région, filles et garçons sont scolarisés séparément à partir du CE2.

La Jordanie n’a jamais eu de ­ministre de l’Éducation femme, les femmes représentent moins d’un cinquième de la population active et n’occupent que 4 % des sièges aux conseils d’administration des grandes entreprises. Mais, à l’école, les filles écrasent les garçons. Elles font mieux dans presque toutes les matières et à tous les âges. À l’Université de Jordanie, la première en nombre d’étudiants, les filles sont deux fois plus nombreuses que les garçons et ont de meilleures notes en mathématiques, en ingénierie, en informatique et dans quantité d’autres disciplines. Dans tout le monde arabe, la proportion de filles diplômées en sciences est plus élevée qu’aux États-Unis. En Arabie saoudite, c’est la moitié. Mais la plupart d’entre elles ne vont pas longtemps en tirer profit. C’est pour le moins déconcertant. Les chercheurs occidentaux pensent depuis longtemps que les perspectives de carrière incitent les jeunes à s’investir dans les études. L’idée reçue veut que les performances des filles à l’école augmentent à mesure que les femmes acquièrent de nouveaux droits légaux et politiques. Or, au Moyen-Orient, la plupart des ­diplômées ne font pas carrière longtemps. Elles passent une bonne partie de leur vie à accomplir leurs tâches d’épouse et de mère. En Jordanie, au Qatar, en Arabie saoudite, dans les Émirats arabes unis et à Oman, moins d’un travailleur sur cinq est de sexe féminin. J’ai effectué un voyage dans la région au printemps 2017 pour tenter de comprendre pourquoi les filles réussissent mieux que les garçons à l’école, alors qu’elles vivent dans des sociétés foncièrement patriarcales. Ou, pour le dire ­autrement, pourquoi les garçons s’en tirent si mal. La tendance se répand partout sur la planète : là où les filles sont scolarisées, elles semblent finalement mieux réussir que les garçons. En 2015, les adolescentes ont eu de meilleurs résultats à une évaluation internationale des compétences en lecture dans la totalité des 69 pays examinés. Aux États-Unis, elles sont plus susceptibles d’obtenir un diplôme de fin d’études secon­daires et d’entrer à l’université, et font un an d’études supérieures de plus que les garçons. Disparités frappantes dans un monde qui valorise comme ­jamais les compétences de haut niveau. Natasha Ridge, qui dirige la Fondation Cheikh Saoud ben Saqr al-Qassimi, aux Émirats arabes unis, est une spécialiste des disparités hommes-femmes en matière d’éducation dans le monde. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, elle pense pouvoir établir un lien entre l’échec scolaire des garçons et le vote en faveur du Brexit et de Donald Trump. Devenus adultes, les garçons démotivés deviennent des hommes désenchantés, des laissés-pour-compte du progrès qu’ils constatent autour d’eux. L’écart entre les sexes au Moyen-Orient représente un cas extrême de cette tendance, estime-t-elle. «Si l’on donne aux filles une éducation de qualité, elles vont s’en emparer et faire des choses étonnantes. Cela les propulse en avant », explique Ridge. Tandis que pour les garçons, surtout ceux qui sont issus de milieux défavorisés, l’accès à l’école n’a pas le même effet. « Ils ont du mal à faire le lien entre l’école et la vie. Et, de ce fait, ils considèrent de plus en plus l’école comme une perte de temps. » La motivation est la matière noire de l’éducation. Elle est partout mais on ne la voit pas. Elle contribue à expliquer pourquoi certains pays obtiennent des résultats impressionnants dans le domaine de l’éducation malgré un fort taux de pauvreté enfantine et un enseignement de faible qualité, alors que d’autres ont des résultats médiocres en dépit d’une couverture santé universelle et de l’usage de tablettes en classe. Tous les profs vous le diront, quand les enfants croient à l’école tout devient plus facile. Il est donc crucial de comprendre ce qui donne l’envie d’apprendre et comment cela fonctionne dans la vie réelle des garçons et des filles. Car la baisse de l’intérêt des garçons pour l’école constitue un échec profond pour la société. Et les conséquences sont ­désastreuses. Partout dans le monde, les hommes peu instruits ont tendance à se retrouver au chômage, à être en mauvaise santé physique et mentale, à commettre des actes de violence contre leur famille et à faire de la prison. Ils ont moins de chances de se marier mais toutes les chances d’engendrer des enfants. Naturellement, chaque pays ayant ses spécificités, il faut se garder de ­généraliser. Ainsi, au Liban, les garçons continuent d’avoir de meilleurs résultats que les filles en maths, et au Yémen les filles ont ­encore moins de chances que les garçons d’être scolarisées. Il faut dire aussi que, au Moyen-Orient, ni les filles ni les garçons n’ont de très bons résultats – la réussite est relative. Les jeunes ­Jor­daniennes continuent de se classer moins bien aux tests internationaux que leurs homo­logues américaines. Et pourtant, à l’âge de 15 ans, elles ont un an d’avance sur les garçons en sciences et près de deux ans d’avance en lecture, ­selon l’enquête Pisa de 2015. Cet important écart scolaire est très comparable partout dans la région, que ce soit dans des pays prospères et riches en pétrole comme Oman, où les garçons sont quasiment assurés d’un emploi dans la fonction publique, ou dans des pays pauvres comme la Jordanie, où ce n’est pas le cas. Que se passe-t-il (ou ne se passe-t-il pas) ? Pas simple à expliquer. « C’est devenu un phénomène mondial, reconnaît Ridge. Et il ne va pas disparaître de sitôt. » Sept adolescentes vêtues des mêmes tuniques vertes pénètrent à la file dans le bureau de la proviseure et s’asseyent sur une rangée de chaises. C’est une chaude matinée de printemps à Amman ; nous sommes juste avant l’examen de fin d’études secondaires, et, à en juger par les sourires timides des filles, elles sont contentes de rencontrer une journaliste plutôt que d’être en classe. « Ce sont de bonnes élèves. Des modèles », me dit la proviseure en les faisant entrer. Le lycée et collège Princesse-Alia porte le nom de la demi-sœur aînée du roi, une femme qui a eu son diplôme avec mention et a consacré une bonne partie de sa vie à l’élevage et à la protection des chevaux. Aujourd’hui, l’établissement accueille 470 filles de tous âges. Les locaux sont bien entretenus, les murs fraîchement peints en blanc – la couleur du hidjab que portent la moitié des élèves. En Jordanie, près l’équivalent du CE2, filles et garçons des écoles ­publiques sont scolarisés séparément, un modèle commun à toute la région en raison des préventions sociales et religieuses à l’égard de la mixité. Les écoles ont toutes le même programme et la même dotation, mais le personnel administratif et enseignant est entièrement féminin dans les écoles de filles et entièrement masculin dans les écoles de garçons. Depuis 2011, le système éducatif jordanien a dû intégrer 126 000 enfants ­syriens : à l’école Princesse-Alia, 20 % des élèves sont des réfugiées. Mais la guerre en Syrie n’est pour rien dans l’écart de résultats entre filles et des garçons, qui existait déjà avant le conflit. Après avoir bu une petite tasse de café arabe, je demande aux lycéennes si elles ont une idée de la raison pour laquelle les filles en Jordanie réussissent mieux à l’école que les garçons. La réponse ne se fait pas attendre : « Je fais mes devoirs et je lis des livres, dit Nawar Moussa, une adolescente de 16 ans qui porte des lunettes et un grand bandeau rouge sur ses cheveux bruns bouclés. Et mon frère, qu’est-ce qu’il fait ? Il sort avec ses ­copains. Il joue à la PlayStation. » Les autres filles approuvent. Les ­parents, ­expliquent-elles, les laissent moins sortir et exigent davantage d’elles. « Si je travaille cinq heures par jour, ils trouvent que ce n’est pas assez, dit Riima al-Sabbah, 17 ans. Quand mon frère travaille une heure, ils crient au miracle. » Nous éclatons de rire. Le seul homme dans la pièce, mon traducteur, rit avec nous. Dans les pays développés, les filles consacrent aux devoirs une heure de plus par semaine que les garçons tandis que ces derniers sont cinq fois plus nombreux que les filles à jouer des jeux vidéo tous les jours ou presque, selon une étude de l’OCDE. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, les parents laissent aussi moins de liberté aux filles. Il y a la crainte omniprésente qu’une fille ternisse l’honneur de sa famille en ayant une relation sexuelle. Les garçons eux, se retrouvent dans la rue et dans des cafés enfumés, hors de la surveillance des parents. Les incitations ne sont pas non plus les mêmes. En Jordanie, un garçon ayant de médiocres résultats scolaires peut tout de même trouver un emploi après le lycée, par exemple dans la police ou comme homme de ménage dans un hôtel. Pas un emploi formidable, mais suffisant pour lui procurer un revenu et lui permettre de se marier un jour – ce qui demeure une marque de prestige social. En outre, la loi permet souvent à l’homme d’obtenir une double part d’héritage. Les filles ont nettement moins de choix. Soit elles ont de très bonnes notes à l’équivalent du bac (que seulement la moitié des élèves obtiennent), de façon à aller à l’université et décrocher un emploi respectable d’enseignante ou de médecin, soit elles se marient très vite. Il est jugé déshonorant pour une femme de travailler aux côtés d’hommes dans l’hôtellerie ou la restauration. « Un garçon n’a pas besoin de travailler beaucoup à l’école pour avoir un bon boulot, dit Moussa. Tandis que nous, on est obligées si on veut trouver un emploi respectable. » Une dynamique semblable est à l’œuvre dans les États pétroliers voisins. En Arabie saoudite, les garçons ne sont pas inci­tés à travailler d’arrache-pied à l’école parce que l’État leur procurera à presque tous un emploi quand ils seront adultes, explique l’anthropologue saoudienne Madawi al-Rasheed. Cette professeure invitée à la London School of Economics a publié « Un État suprêmement masculin : genre, politique et religion en Arabie saoudite » (1). « Quand on est un garçon, dit-elle, on a le droit de conduire, de se promener dans la rue, d’assister à des matchs de foot. Pour les filles, sortir est plus compliqué. Elles doivent avoir un chauffeur pour rencontrer des amies dans un centre commercial, car elles n’ont pas le droit de conduire. » (2) Même une visite au zoo doit être programmée, car les femmes ne peuvent s’y rendre que certains jours de la semaine. Mais ces contraintes, au lieu d’être simplement étouffantes, peuvent avoir un effet moti­vant : « Je pense qu’elles voient la scolarité comme un moyen de sortir de leur confinement », observe Al-Rasheed. Cette thèse va à l’encontre de ce que les chercheurs savent du comportement humain en général. Les psychologues constatent que l’autonomie accroît le plus souvent la motivation et non pas le désinvestissement. Dans les pays arabes, pourtant, la liberté dont jouissent les garçons semble les desservir et détourner leur attention de l’école lorsqu’ils sont jeunes et impulsifs. Et la surveillance étroite à laquelle sont soumises les filles paraît agir, de façon perverse, comme un facteur de motivation. N’ayant guère d’autres possibilités, les filles travaillent davantage. Cette théorie, je l’ai entendu répéter à l’envi partout dans la région par des fonctionnaires du ministère de l’Éducation, des chercheurs, des parents et des élèves. Mais elle ne me semblait pas totalement convaincante. Après m’être entretenue avec les filles de l’école Princesse-Alia, je leur ai donné mes coordonnées pour le cas où elles souhaiteraient garder le contact. Et le soir même, un peu avant minuit, je reçois un courriel de Maha Daraghmeh, une fille qui avait très peu parlé. « Je suis la fille qui est restée assise en silence sur le canapé, écrivait-elle. Mademoiselle Amanda, je ne suis pas d’accord que les filles sont plus intelligentes que les garçons, et pas du tout d’accord que nous sommes des bûcheuses. » Nous nous retrouvons dans un café le lendemain. Daraghmeh, 17 ans, porte des Converse…
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