Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

L’échec des garçons n’est pas une fatalité

Partout dans le monde ou presque, les filles obtiennent de meilleurs résultats que les garçons. Pourquoi ? Une enquête en Jordanie et dans d’autres pays arabes met à bas quelques idées reçues. Pour motiver un élève, rien de tel qu’une bonne école et des enseignants… motivés.


© Thomas Trutschel/Photothek/Getty

Dans un lycée d’Irbid, en Jordanie. Comme dans la plupart des pays de la région, filles et garçons sont scolarisés séparément à partir du CE2.

La Jordanie n’a jamais eu de ­ministre de l’Éducation femme, les femmes représentent moins d’un cinquième de la population active et n’occupent que 4 % des sièges aux conseils d’administration des grandes entreprises. Mais, à l’école, les filles écrasent les garçons. Elles font mieux dans presque toutes les matières et à tous les âges. À l’Université de Jordanie, la première en nombre d’étudiants, les filles sont deux fois plus nombreuses que les garçons et ont de meilleures notes en mathématiques, en ingénierie, en informatique et dans quantité d’autres disciplines.
Dans tout le monde arabe, la proportion de filles diplômées en sciences est plus élevée qu’aux États-Unis. En Arabie saoudite, c’est la moitié. Mais la plupart d’entre elles ne vont pas longtemps en tirer profit. C’est pour le moins déconcertant. Les chercheurs occidentaux pensent depuis longtemps que les perspectives de carrière incitent les jeunes à s’investir dans les études. L’idée reçue veut que les performances des filles à l’école augmentent à mesure que les femmes acquièrent de nouveaux droits légaux et politiques. Or, au Moyen-Orient, la plupart des ­diplômées ne font pas carrière longtemps. Elles passent une bonne partie de leur vie à accomplir leurs tâches d’épouse et de mère. En Jordanie, au Qatar, en Arabie saoudite, dans les Émirats arabes unis et à Oman, moins d’un travailleur sur cinq est de sexe féminin.
J’ai effectué un voyage dans la région au printemps 2017 pour tenter de comprendre pourquoi les filles réussissent mieux que les garçons à l’école, alors qu’elles vivent dans des sociétés foncièrement patriarcales. Ou, pour le dire ­autrement, pourquoi les garçons s’en tirent si mal.
La tendance se répand partout sur la planète : là où les filles sont scolarisées, elles semblent finalement mieux réussir que les garçons. En 2015, les adolescentes ont eu de meilleurs résultats à une évaluation internationale des compétences en lecture dans la totalité des 69 pays examinés. Aux États-Unis, elles sont plus susceptibles d’obtenir un diplôme de fin d’études secon­daires et d’entrer à l’université, et font un an d’études supérieures de plus que les garçons. Disparités frappantes dans un monde qui valorise comme ­jamais les compétences de haut niveau.
Natasha Ridge, qui dirige la Fondation Cheikh Saoud ben Saqr al-Qassimi, aux Émirats arabes unis, est une spécialiste des disparités hommes-femmes en matière d’éducation dans le monde. Au Royaume-Uni et aux États-Unis, elle pense pouvoir établir un lien entre l’échec scolaire des garçons et le vote en faveur du Brexit et de Donald Trump. Devenus adultes, les garçons démotivés deviennent des hommes désenchantés, des laissés-pour-compte du progrès qu’ils constatent autour d’eux. L’écart entre les sexes au Moyen-Orient représente un cas extrême de cette tendance, estime-t-elle.

«Si l’on donne aux filles une éducation de qualité, elles vont s’en emparer et faire des choses étonnantes. Cela les propulse en avant », explique Ridge. Tandis que pour les garçons, surtout ceux qui sont issus de milieux défavorisés, l’accès à l’école n’a pas le même effet. « Ils ont du mal à faire le lien entre l’école et la vie. Et, de ce fait, ils considèrent de plus en plus l’école comme une perte de temps. »
La motivation est la matière noire de l’éducation. Elle est partout mais on ne la voit pas. Elle contribue à expliquer pourquoi certains pays obtiennent des résultats impressionnants dans le domaine de l’éducation malgré un fort taux de pauvreté enfantine et un enseignement de faible qualité, alors que d’autres ont des résultats médiocres en dépit d’une couverture santé universelle et de l’usage de tablettes en classe. Tous les profs vous le diront, quand les enfants croient à l’école tout devient plus facile. Il est donc crucial de comprendre ce qui donne l’envie d’apprendre et comment cela fonctionne dans la vie réelle des garçons et des filles. Car la baisse de l’intérêt des garçons pour l’école constitue un échec profond pour la société. Et les conséquences sont ­désastreuses. Partout dans le monde, les hommes peu instruits ont tendance à se retrouver au chômage, à être en mauvaise santé physique et mentale, à commettre des actes de violence contre leur famille et à faire de la prison. Ils ont moins de chances de se marier mais toutes les chances d’engendrer des enfants.
Naturellement, chaque pays ayant ses spécificités, il faut se garder de ­généraliser. Ainsi, au Liban, les garçons continuent d’avoir de meilleurs résultats que les filles en maths, et au Yémen les filles ont ­encore moins de chances que les garçons d’être scolarisées. Il faut dire aussi que, au Moyen-Orient, ni les filles ni les garçons n’ont de très bons résultats – la réussite est relative. Les jeunes ­Jor­daniennes continuent de se classer moins bien aux tests internationaux que leurs homo­logues américaines. Et pourtant, à l’âge de 15 ans, elles ont un an d’avance sur les garçons en sciences et près de deux ans d’avance en lecture, ­selon l’enquête Pisa de 2015.
Cet important écart scolaire est très comparable partout dans la région, que ce soit dans des pays prospères et riches en pétrole comme Oman, où les garçons sont quasiment assurés d’un emploi dans la fonction publique, ou dans des pays pauvres comme la Jordanie, où ce n’est pas le cas. Que se passe-t-il (ou ne se passe-t-il pas) ? Pas simple à expliquer. « C’est devenu un phénomène mondial, reconnaît Ridge. Et il ne va pas disparaître de sitôt. »
Sept adolescentes vêtues des mêmes tuniques vertes pénètrent à la file dans le bureau de la proviseure et s’asseyent sur une rangée de chaises. C’est une chaude matinée de printemps à Amman ; nous sommes juste avant l’examen de fin d’études secondaires, et, à en juger par les sourires timides des filles, elles sont contentes de rencontrer une journaliste plutôt que d’être en classe. « Ce sont de bonnes élèves. Des modèles », me dit la proviseure en les faisant entrer.

Le lycée et collège Princesse-Alia porte le nom de la demi-sœur aînée du roi, une femme qui a eu son diplôme avec mention et a consacré une bonne partie de sa vie à l’élevage et à la protection des chevaux. Aujourd’hui, l’établissement accueille 470 filles de tous âges. Les locaux sont bien entretenus, les murs fraîchement peints en blanc – la couleur du hidjab que portent la moitié des élèves. En Jordanie, près l’équivalent du CE2, filles et garçons des écoles ­publiques sont scolarisés séparément, un modèle commun à toute la région en raison des préventions sociales et religieuses à l’égard de la mixité. Les écoles ont toutes le même programme et la même dotation, mais le personnel administratif et enseignant est entièrement féminin dans les écoles de filles et entièrement masculin dans les écoles de garçons.
Depuis 2011, le système éducatif jordanien a dû intégrer 126 000 enfants ­syriens : à l’école Princesse-Alia, 20 % des élèves sont des réfugiées. Mais la guerre en Syrie n’est pour rien dans l’écart de résultats entre filles et des garçons, qui existait déjà avant le conflit.
Après avoir bu une petite tasse de café arabe, je demande aux lycéennes si elles ont une idée de la raison pour laquelle les filles en Jordanie réussissent mieux à l’école que les garçons. La réponse ne se fait pas attendre : « Je fais mes devoirs et je lis des livres, dit Nawar Moussa, une adolescente de 16 ans qui porte des lunettes et un grand bandeau rouge sur ses cheveux bruns bouclés. Et mon frère, qu’est-ce qu’il fait ? Il sort avec ses ­copains. Il joue à la PlayStation. » Les autres filles approuvent. Les ­parents, ­expliquent-elles, les laissent moins sortir et exigent davantage d’elles. « Si je travaille cinq heures par jour, ils trouvent que ce n’est pas assez, dit Riima al-Sabbah, 17 ans. Quand mon frère travaille une heure, ils crient au miracle. » Nous éclatons de rire. Le seul homme dans la pièce, mon traducteur, rit avec nous.
Dans les pays développés, les filles consacrent aux devoirs une heure de plus par semaine que les garçons tandis que ces derniers sont cinq fois plus nombreux que les filles à jouer des jeux vidéo tous les jours ou presque, selon une étude de l’OCDE. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, les parents laissent aussi moins de liberté aux filles. Il y a la crainte omniprésente qu’une fille ternisse l’honneur de sa famille en ayant une relation sexuelle. Les garçons eux, se retrouvent dans la rue et dans des cafés enfumés, hors de la surveillance des parents.
Les incitations ne sont pas non plus les mêmes. En Jordanie, un garçon ayant de médiocres résultats scolaires peut tout de même trouver un emploi après le lycée, par exemple dans la police ou comme homme de ménage dans un hôtel. Pas un emploi formidable, mais suffisant pour lui procurer un revenu et lui permettre de se marier un jour – ce qui demeure une marque de prestige social. En outre, la loi permet souvent à l’homme d’obtenir une double part d’héritage.

Les filles ont nettement moins de choix. Soit elles ont de très bonnes notes à l’équivalent du bac (que seulement la moitié des élèves obtiennent), de façon à aller à l’université et décrocher un emploi respectable d’enseignante ou de médecin, soit elles se marient très vite. Il est jugé déshonorant pour une femme de travailler aux côtés d’hommes dans l’hôtellerie ou la restauration. « Un garçon n’a pas besoin de travailler beaucoup à l’école pour avoir un bon boulot, dit Moussa. Tandis que nous, on est obligées si on veut trouver un emploi respectable. »
Une dynamique semblable est à l’œuvre dans les États pétroliers voisins. En Arabie saoudite, les garçons ne sont pas inci­tés à travailler d’arrache-pied à l’école parce que l’État leur procurera à presque tous un emploi quand ils seront adultes, explique l’anthropologue saoudienne Madawi al-Rasheed. Cette professeure invitée à la London School of Economics a publié « Un État suprêmement masculin : genre, politique et religion en Arabie saoudite » (1). « Quand on est un garçon, dit-elle, on a le droit de conduire, de se promener dans la rue, d’assister à des matchs de foot. Pour les filles, sortir est plus compliqué. Elles doivent avoir un chauffeur pour rencontrer des amies dans un centre commercial, car elles n’ont pas le droit de conduire. » (2) Même une visite au zoo doit être programmée, car les femmes ne peuvent s’y rendre que certains jours de la semaine. Mais ces contraintes, au lieu d’être simplement étouffantes, peuvent avoir un effet moti­vant : « Je pense qu’elles voient la scolarité comme un moyen de sortir de leur confinement », observe Al-Rasheed.
Cette thèse va à l’encontre de ce que les chercheurs savent du comportement humain en général. Les psychologues constatent que l’autonomie accroît le plus souvent la motivation et non pas le désinvestissement. Dans les pays arabes, pourtant, la liberté dont jouissent les garçons semble les desservir et détourner leur attention de l’école lorsqu’ils sont jeunes et impulsifs. Et la surveillance étroite à laquelle sont soumises les filles paraît agir, de façon perverse, comme un facteur de motivation. N’ayant guère d’autres possibilités, les filles travaillent davantage. Cette théorie, je l’ai entendu répéter à l’envi partout dans la région par des fonctionnaires du ministère de l’Éducation, des chercheurs, des parents et des élèves. Mais elle ne me semblait pas totalement convaincante.

Après m’être entretenue avec les filles de l’école Princesse-Alia, je leur ai donné mes coordonnées pour le cas où elles souhaiteraient garder le contact. Et le soir même, un peu avant minuit, je reçois un courriel de Maha Daraghmeh, une fille qui avait très peu parlé. « Je suis la fille qui est restée assise en silence sur le canapé, écrivait-elle. Mademoiselle Amanda, je ne suis pas d’accord que les filles sont plus intelligentes que les garçons, et pas du tout d’accord que nous sommes des bûcheuses. »
Nous nous retrouvons dans un café le lendemain. Daraghmeh, 17 ans, porte des Converse bleues, une chemise en flanelle noire et blanche et un foulard de couleur foncée. « Avant que vous arriviez, la proviseure nous a demandé de ne rien dire de négatif sur l’école », me confie-t-elle. Elle est restée silencieuse pour ne pas avoir d’ennuis mais n’est pas du genre à se taire longtemps.
Il y a une part de vérité dans ce que les autres filles ont dit, m’explique-t-elle, mais elles ont un peu enjolivé les choses. « Je les connais bien. Elles ne travaillent pas tant que ça. » Et elles sortent, m’avoue-t-elle – quoique pas autant que les garçons. Elle-même sort une fois par semaine, parfois plus. Elle aussi joue à la PlayStation, et il lui est même arrivé de sécher les cours. Elle a l’intention de travailler davantage l’an prochain, quand elle devra passer l’équivalent du bac. Elle veut avoir de bonnes notes afin de convaincre sa mère de la laisser partir un jour à Londres pour étudier la musique. Pour l’heure, plein de distractions l’attendent sur YouTube et Facebook, qu’elle reste à la maison ou non : « Cela n’a rien à voir avec le fait d’être une fille ou un garçon. »
À entendre Daraghmeh, la qualité de l’école compte autant, sinon plus, que les habitudes quotidiennes des garçons et des filles. Son école n’est pas très sti­mulante, affirme-t-elle. Il n’y a pas de cours d’arts plastiques ni de musique, sa passion. Mais l’établissement de son jeune frère est ­encore pire. Il fréquente un lycée de garçons, où tous les enseignants sont des hommes. Pour elle, la ­solution aux problèmes du système éducatif ­jordanien est simple : « Il nous faudrait des profs plus à l’écoute. Ils ne sont pas à l’écoute. »
Après quoi Daraghmeh m’emmène chez elle rencontrer sa famille. Son frère, Ahmad, 15 ans, est assis en silence à côté de sa mère dans le salon. Sa sœur tente de le faire parler. Parfois, finit-il par dire, ses profs donnent les réponses aux élèves ou font semblant de ne pas voir qu’ils trichent. Ils les frappent aussi, une pratique habituelle dans les écoles de garçons. Il minimise le problème : « Les garçons sont moins sérieux », sourit-il. Cela l’embarrasse de critiquer son école, mais la mère de Daraghmeh, comme sa fille, va droit au but : « Les écoles de filles sont meilleures ; moins dangereuses. »
En 2013, le ministère jordanien de l’Éducation a commandé une vaste étude sur l’écart scolaire entre filles et garçons dans le pays. Les chercheurs ont ana­lysé les résultats aux tests internationaux et nationaux sur plus d’une décennie et constaté que les filles faisaient mieux que les garçons dans presque toutes les ­régions et dans toutes les ­matières. Mais ils ont aussi étudié des données d’enquêtes et organisé des discussions de groupe avec près de 400 élèves, enseignants, ­parents et chefs d’établissement. Ce n’était pas un échantillon représentatif, mais les résultats, publiés en 2014, rejoignaient ceux d’autres études du ­ministère : c’est comme si les garçons et les filles avaient été scolarisés dans des pays différents.
Pour commencer, les écoles de garçons sont des lieux plus violents, concluait l’étude, financée par l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid). La moitié des garçons interrogés disaient avoir été victimes de brimades au cours de l’année précédente, contre seulement 11 % des filles. Les deux tiers des enseignants hommes disaient avoir été témoins de violences physiques entre élèves l’année précédente, contre moins d’un quart de leurs homologues féminines.
Les garçons disaient aussi entretenir de mauvais rapports avec leurs enseignants. Seuls 40 % d’entre eux estimaient que leurs profs se souciaient de leurs résultats, contre 74 % des filles. Ces données sont confortées par une autre étude ­financée par l’Usaid – elle n’a pas été rendue ­publique mais a été communiquée à The Atlantic par l’institut de recherche RTI International, qui y a participé. Des groupes d’experts de l’éducation ont ­observé plusieurs classes dans tout le pays et constaté que les enseignants des écoles de garçons avaient davantage tendance à rabaisser ou à punir les élèves qui ne fournissaient pas la bonne réponse. Et les garçons se plaignaient beaucoup plus que les filles de la propension de leurs profs à les frapper et à leur crier dessus.
Par ailleurs, dans l’enquête plus vaste de 2014, les enseignants étaient trois fois plus nombreux que les enseignantes à se dire insatisfaits de leur métier. Les enseignants ne sont pas très bien payés en Jordanie, où les hommes sont encore censés être les principaux soutiens de famille. Les enseignants hommes se voient donc souvent contraints de prendre un deuxième, voire un troisième travail, de professeur particulier ou même de chauffeur de taxi. Un élève jordanien m’a parlé d’un prof en biologie qu’il avait eu : il était tellement épuisé par ses deux autres emplois qu’il baissait les stores pendant la première heure de cours et s’endormait.

En moyenne, les enseignants hommes, qui sont passés pour la plupart par le même système éducatif, réussissent moins bien le concours national de recrutement. Cela signifie que, en moyenne, les garçons ont des enseignants moins bien formés que les filles.
Sans surprise, le métier d’enseignant n’est pas très valorisant, surtout pour les hommes. Peu d’entre eux aspirent à l’exercer. Et ceux qui l’exercent sont nombreux à partir à l’étranger, dans les pays du Golfe, qui manquent cruellement de professeurs pour leurs écoles de garçons. Du coup, en Jordanie, « les enseignants hommes sont une denrée rare et les bons une denrée encore plus rare », déplore Haifa Dia al-Attia, PDG de la Fondation Reine-Rania pour l’éducation et le développement, un organisme créé par la souveraine, qui joue un rôle actif dans la réforme du système éducatif du pays.
Mohammed al-Qazaq encadre 35 établissements scolaires à Amman, de filles comme de garçons. Les femmes sont « plus investies dans leur travail, constate-t-il. Quand je demande à leurs collègues masculins de m’apporter leur programme du semestre, ils n’en ont cure. Quand on organise des séances de formation, ils ne viennent pas. Ils sont enseignants par ­défaut. » Il tombe parfois sur certains de ces profs occupés à leur second travail dans un restaurant ou un centre commercial. « Ils me disent : “Qu’est-ce que je peux faire ? Je veux me marier. Je veux acheter une voiture.” »
L’un des établissements placés sous la responsabilité d’Al-Qazaq est l’école élémentaire de garçons Akef-Alfayez. Je m’y suis rendue. Les locaux m’ont semblé moins bien entretenus que ceux de Princesse-Alia, peut-être parce que les filles sont tenues d’aider au ménage, ce qui n’est pas le cas des garçons. Dans les classes où je suis allée, ceux-ci semblaient motivés, levant la main et posant des questions. Mais, plus tard, deux élèves m’ont confié en privé que le directeur leur avait demandé de bien se tenir. Les scènes auxquelles j’avais assisté ne correspondaient pas à la réalité.

Le directeur d’Akef Alfayez m’autorise à interroger un groupe de garçons dans son bureau, où trônent de grands portraits du roi et d’autres hommes de la famille royale. Ezzeldine Abou ad-Darak, 16 ans, avance la théorie classique sur l’écart scolaire : « Les filles sont plus sérieuses pour plein de choses. Moi, je sors avec mes copains. On joue au foot partout où on peut, pendant des heures. Mes sœurs restent à la maison et jouent sur leurs téléphones portables ou font leurs devoirs. »
Mais le lendemain, quand je rends visite à Ezzeldine chez lui, son propos n’est plus tout à fait le même. Comme Maha Daraghmeh, il dit que le problème tient davantage à la qualité des écoles de garçons qu’aux activités quotidiennes des uns et des autres. « Je travaille plus que mes sœurs », assure-t-il. Lesquelles en conviennent, ainsi que leur mère. Et, en fait, il ne joue pas au foot tous les jours pendant des heures. « Je veux devenir avocat d’affaires international, dit-il, j’aime les maths et l’arabe. » Il se plaint de ce que certains enseignants de son école passent la moitié du cours à faire la discipline. Il faudrait peut-être, suggère-t-il, mettre des caméras dans les classes pour que les élèves se tiennent tranquilles.
La non-mixité des écoles publiques remplit peut-être une fonction sociale et religieuse, mais elle semble avoir pour effet de créer pour les garçons un ghetto dans lequel des enseignants moins investis s’adressent à des élèves moins motivés dans une atmosphère de violence. « Les établissements de garçons, tels qu’ils fonctionnent, sont beaucoup moins propices à l’apprentissage », souligne le rapport de 2014, qui préconise une ­remise à plat du métier d’enseignant pour le rendre plus attractif financièrement et lui conférer prestige et professionnalisme.
L’Institut supérieur du professorat Reine-Rania, affiliée à la fondation, ­s’attache à améliorer la formation et la sélection des enseignants des deux sexes en Jordanie. « Le principal problème que je rencontre avec les enseignants hommes est qu’ils ont tendance à crier sur les enfants, à les humilier, regrette Mary Tadros, conseillère chargée des programmes de formation au sein de l’institut. C’est le meilleur moyen de les démotiver. » Les professeurs jordaniens ne reçoivent ­aucune formation particulière sur les méthodes à employer pour enseigner à des classes composées uniquement de filles ou de garçons.
Le nouveau programme de l’institut prévoit dix mois de formation, dont cinq en situation devant des élèves. L’institut compte généraliser ce dispositif à tous les nouveaux enseignants du pays. À l’issue de ce parcours, les étudiants s’engagent à enseigner dans le public pendant trois ans, faute de quoi ils doivent rembourser les frais de leur formation.
Le ministre de l’Éducation envisage aussi de retarder l’âge auquel les élèves sont séparés selon leur sexe, afin que les garçons passent plus de temps au contact de femmes enseignantes. Mais la mesure suscite l’hostilité des milieux conservateurs. Pour l’instant, tout ce que peut faire le ministère, c’est d’affecter les ­enseignantes plus investies dans les petites classes, ce qui peut avoir une influence sur les deux sexes. Désormais, quand un enseignant quitte son poste dans une école primaire mixte, il est remplacé par une femme.

En mai 2014, le gouvernement d’Oman, un petit pays paisible et discret à l’extrémité sud de la péninsule Arabique, a organisé un colloque sur le « dilemme masculin ». L’objectif était de commenter les résultats d’une étude sur l’écart scolaire entre garçons et filles ­menée sur trois ans, et de faire des recom­mandations. Un petit pas en avant pour traiter un problème difficile – mais un pas que la plupart des autres pays de la région n’ont pas encore franchi. « Jusqu’ici on parlait toujours d’autonomiser les femmes, maintenant on parle d’autonomiser les hommes », observe Hamoud ben Khalfan al-Harthy, secrétaire d’État chargé de l’Éducation et des Programmes à Oman.
Mohammed Eltahir Osman et ses collègues de l’Université Sultan-Qabous ont analysé les résultats d’évaluation de 27 000 garçons et filles de tout le pays. S’aidant eux aussi de questionnaires et d’autres outils d’analyse, ils ont identifié une longue liste de facteurs interdépendants qui expliquent le fonctionnement du système éducatif actuel. La qualité des enseignants, le sentiment de sécu­rité des élèves, leurs habitudes de travail, les subtilités de la culture de groupe chez les filles et les garçons, tout cela finit par donner un bon ou un mauvais cocktail.
Partout, un meilleur cocktail est possible. Ainsi, dans les écoles privées jorda­niennes, qui accueillent 20 à 30 % des élèves, l’écart entre filles et garçons est moins marqué. Les filles ne réussissent donc pas forcément mieux ; cela ­dépend du contexte. Personne ne sait pourquoi l’écart est moindre dans l’enseignement privé. Est-ce parce que les parents aisés font prendre des cours particuliers à leurs fils ? Ou parce que les établissements privés mettent plus de soin à ­recruter leurs enseignants et leur donnent plus de moyens ? Il est vrai aussi que, dans les écoles privées, il y a ­davantage de classes mixtes où l’enseignant est une femme. Cela peut vouloir dire que les femmes sont de meilleurs profs et que les garçons bénéficient, comme les filles, d’un meilleur enseignement. Il se peut aussi que les garçons cherchent à impres­sionner les filles, tant du point de vue des résultats que du comportement. Justement, c’est la même tendance qui se manifeste en Tunisie et au Liban, deux des rares pays arabes où la mixité est la norme. Dans les deux pays, l’écart en en maths et en sciences est faible, voire nul.
Dans les pays occidentaux, certaines études montrent que les garçons et les filles réussissent mieux dans les établissements non mixtes. Mais tout dépend de la mise en œuvre, précise le psychologue américain Leonard Sax, auteur du livre Pourquoi les garçons perdent pied et les filles se mettent en danger. « Se contenter de séparer les filles et les garçons ne donne rien de bon et mène souvent à la catastrophe », estime Sax, qui a visité des écoles non mixtes dans le monde entier. Après l’ouverture d’écoles réservées à l’un ou l’autre sexe en Caroline du Sud en 2008, des enseignants ont constaté que des garçons qui n’avaient jamais connu de problèmes de comportement étaient devenus des habitués du bureau du direc­teur. « Quand on est dans une classe uniquement composée de garçons, manquer de respect au prof peut vous faire bien voir de certains élèves, dit Sax. Les garçons savent qu’il n’en va pas de même avec les filles. » Si les enseignants n’ont pas été formés à la gestion d’une classe composée uniquement de garçons (ou de filles), un petit problème de discipline peut dégénérer en chahut complet.

C’est exactement ce qui semble se passer dans de nombreuses écoles publiques du Moyen-Orient. Et l’on en revient toujours à cette fameuse matière noire. « Ce n’est pas une question d’intelligence, mais de motivation », affirme Al-Harty, faisant écho aux lycéens qui excluaient l’idée que les filles sont plus studieuses par nature. Le problème est que le degré de motivation dépend des parents, des enseignants et de la culture ambiante. Comme l’observe l’étude d’Osman, les garçons omanais n’ont pas le sentiment que leurs enseignants s’intéressent à eux et ils sont nombreux à faire état de châtiments corporels. Il y a plus motivant comme cadre.
Mais il y a autre chose qui freine la motivation, quelque chose de plus diffus qui ne peut se régler en instaurant un meilleur climat ou en augmentant le nombre de professeurs femmes : « Les garçons ne jugent pas très viril d’être un bon élève », observe Osman. L’idée qu’ils se font de la masculinité ne coïncide pas avec les objectifs et les valeurs de l’école. Du coup, ils cultivent d’autres ambitions, modelées par leurs pairs sur les terrains de foot et dans la rue.
Le problème est l’un des plus univer­sels qui soient. Aux quatre coins de la planète, les conceptions de la virilité sont en décalage par rapport à un monde qui fait primer la créativité et l’esprit critique sur la force physique. Même aux États-Unis, les parents ont davantage d’exigences à l’égard de leurs filles que de leurs fils, indique un sondage récent. « Les garçons n’ont pas le sentiment que l’école va nécessairement les aider à devenir des hommes », constate le psychologue Michael Thompson, coauteur de l’ouvrage « Élever Caïn »(3). « Ils vivent parfois l’école comme un obstacle à l’affirmation de leur virilité, ce qui est rarement le cas pour les filles et leur féminité. »
On peut toujours parfaire la formation des enseignants et améliorer les rapports scolaires, mais ce problème d’identité masculine est plus difficile à résoudre ; et, tant qu’il ne le sera pas, les réformes auront peu d’effet. « Tant que les garçons penseront que le parcours pour devenir un homme s’effectue en dehors de l’école, ils continueront à moins bien réussir que les filles », dit Michael Thompson.

En attendant, certains pays font de curieux compromis. Afin de ne pas se retrouver avec des cohortes d’étudiants entièrement composées de filles, l’Université Sultan-Qabous, le seul établissement public d’Oman, a instauré de critères d’admission différenciés selon le sexe – la barre est fixée plus bas pour les hommes. Chaque année, le ministre de l’Éducation fixe des quotas selon la discipline et le nombre de candidats. En 2009, la filière ingénierie a ainsi refusé 732 jeunes femmes qui auraient été admises si on leur avait appliqué les critères masculins. Osman n’adhère pas à ce système de quotas : « Cela résout un problème dans l’immédiat, mais cela a un effet à long terme sur la confiance en soi et l’égalité. Ils auraient mieux fait de trouver un moyen de renforcer les aptitudes des garçons. »
Les écoles pourraient par exemple ­repérer les enseignants hommes de qualité qui ont réussi à améliorer les résultats des garçons et leur donner un rôle plus important. Les chefs d’établissement pourraient aider les professeurs à bâtir des relations de confiance avec leurs élèves et à élaborer de meilleures stratégies pour gérer les questions de discipline. Dans leur rapport, Osman et ses collègues ont fait 30 recommandations de ce genre. Aucune n’a été mise en œuvre à ce jour, regrette-t-il, mais il a bon espoir. Actuellement, les jeunes gens ont plus de chances d’intégrer l’Univer­sité Sultan-Qabous, mais ils représentent aussi neuf cas d’abandon sur dix.
Si le système de quotas établi à Oman paraît injuste, il faut relever que certaines des universités d’élite américaines pratiquent aussi la discrimination positive en faveur des hommes. Être un homme augmente les chances d’être admis dans bon nombre de cursus de lettres et de sciences humaines des facs américaines les plus sélectives. Mais le vrai problème – le fait que l’école ne remplisse pas sa mission à l’égard des garçons – est rarement abordé dans les débats sur l’éducation aux États-Unis. On s’intéresse aux garçons au coup par coup, s’ils appartiennent à une minorité ou qu’ils ont un handicap cognitif.

Il y a des raisons de penser qu’il serait utile d’accorder plus d’attention à l’éducation des garçons, comme cela l’a été pour les filles dans le passé. En 2016, une excellente étude de l’économiste ­David Autor et de ses collègues du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a montré que les résultats des garçons sont très liés à la qualité de leur établissement. À partir des registres d’état civil et des dossiers scolaires des habitants de Floride, les chercheurs ont comparé les effets d’écoles de qualité sur les membres d’une même fratrie. L’écart entre filles et garçons était d’autant plus grand que les écoles étaient mauvaises. « La qualité de l’école est plus lourde de conséquences pour les garçons que pour les filles », concluent-ils.
Les adolescents jordaniens que j’ai rencontrés semblaient l’avoir compris instinctivement : l’échec scolaire des ­garçons n’a rien de naturel ni d’inévitable. Il se peut, comme semblent l’indiquer les recherches sur le développement de l’enfant, que les garçons aient tendance à être plus actifs et avoir plus de mal à maîtriser leurs impulsions. Mais ce sont là des problèmes que des enseignants bien formés et des parents bien informés ­devraient être capables de résoudre. Ce ne sont pas les garçons qui sont défail­lants ; c’est l’école. Si tant de garçons sont à la peine partout dans le monde, c’est que trop d’écoles sont conçues avec un biais en faveur des filles. Trop d’enseignants préfèrent la docilité à la compétition, le zèle à la prise de risque, et cela donne partout dans le monde des écoles plus adaptées aux filles qu’aux garçons. Mais, vu le monde qu’on leur lègue, les garçons ont autant besoin d’apprendre à se concentrer que les filles ont besoin d’apprendre à prendre des risques.

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

— Cet article est paru dans The Atlantic le 21 septembre 2017. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.

Notes

1. A Most Masculine State: Gender, Politics and Religion in Saudi Arabia (Cambridge Middle East Studies, 2013).

2. Les Saoudiennes ont le droit d’assister à des matchs de football depuis janvier 2018 et celui de conduire depuis juin.

3. Raising Cain. Protecting the Emotional Life of Boys (Ballantine Books, 2000).

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Pourquoi les garçons perdent pied et les filles se mettent en danger de Leonard Sax, Marabout , 2015

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.