Les ailes du désir
par Marina Warner

Les ailes du désir

Anges et démones, fées et mystiques… Dans toutes les cultures, la mythologie, le folklore, la littérature et la peinture regorgent de figures de femmes qui s’élèvent dans les airs. Que nous disent ces êtres imaginaires des aspirations et des craintes féminines ?

Publié dans le magazine Books, décembre 2018/ janvier 2019. Par Marina Warner

Christine de Saint-Trond est surnommée l’Admirable pour s’être levée de son cercueil et envolée comme un oiseau jusqu’à la voûte de l’église.
De tous les attributs des êtres fantastiques, les ailes sont sans doute les plus répandues. Depuis la statuaire babylonienne et assyrienne, elles sont empruntées à des animaux volants bien réels (insectes, chauves-souris, oiseaux) pour faire s’élever dans les airs une belle brochette de monstres protecteurs et de créatures imaginaires. Les êtres ­célestes sont faits pour s’élever, tandis que les ­démons chutent comme Lucifer ou planent sur le Pandémonium comme Satan dans Le Paradis perdu de Milton. Dans La Divine Comédie, Dante et ­Virgile descendent dans les profondeurs de l’enfer sur le dos de Géryon, un monstre qui a le visage d’un bel homme et une queue de scorpion, et que Gustave Doré ­affuble d’ailes de chauve-souris géantes. Le ­Caravage a emprunté à Orazio Gentileschi les ailes d’aigle dont il dote son Cupidon : elles constituaient visiblement un accessoire très apprécié des ateliers de peintres. Füssli avait étudié les mouches et les papillons pour figurer avec précision les suivantes de la reine des fées Titania dans Le Songe d’une nuit d’été. Et des artistes de l’époque victorienne comme John Anster Fiztgerald ont aussi pris modèle sur le monde des insectes pour donner un semblant de réalisme à leurs royaumes des fées. De nos jours, grâce à ce que permettent les images de synthèse, beaucoup de ces hybrides semblent authen­tiquement doués de sensations. Serinity Young est une spécialiste de l’art et de l’artisanat tibétain. Dans Women Who Fly, elle compose une merveilleuse galerie de créatures volantes issues de toutes les cultures. Elle se concentre sur les figures féminines. Son livre se présente comme une joyeuse anthologie en deux parties, l’une consacrée aux femmes surnaturelles, l’autre aux simples mortelles, qui regorge d’héroïnes sublimes et prodigieuses : anges et démones, sorcières et mystiques. Young admire les Walkyries qui chevauchent les nuages coiffées d’un casque ailé ; elle évoque avec éloquence les djinnesses des Mille et une nuits qui, telles de jeunes cygnes, dissimulent leur cape de plumes afin de vivre sur terre. Ce matériau riche et éclectique laisse cependant nombre de questions sans réponse. Quel effet cet imaginaire des femmes ailées a-t-il eu sur les femmes réelles ? Comment ces créatures symboliques influent-elles sur la réalité ? Quel est aujourd’hui le statut d’une Walkyrie ou d’une fée ? Le titre du livre joue volontairement avec nos catégories mentales. Dirait-on d’Ino, la nymphe aux beaux talons qui surgit de la mer pour secourir Ulysse chez Homère, qu’elle est une « femme qui vole » ? Qu’en est-il des Willis de ­Giselle et de la fée Clochette de Peter Pan ? Qualifier de femmes ces êtres éthérés est un peu tiré par les cheveux : leur facilité à voler signale qu’elles n’ont pas les limitations physiques des humains. Young voit dans le vol un rêve de libération féminine : les femmes qui volent veulent se transporter ailleurs et y rester. Elles ne veulent pas retourner à leur vie ordinaire, qu’elles voient comme un enfermement ; elles nous obligent à réviser nos idées sur l’« entêtement féminin ». L’auteure cherche à ébranler les préjugés sur la légè­reté des femmes au nom des sœurs « furieuses et vaillantes » qui volent comme des « combattantes des airs ». Les monstres sont souvent féminins, comme le Sphinx, les sirènes, Cha­rybde et Scylla, les cauquemares (1). Mais les ailes ont parfois pour effet d’annuler le genre, comme dans le cas des anges qui, en dépit de leurs prénoms masculins (Gabriel, Raphaël), sont généralement dépeints comme androgynes ou asexués. Leurs ailes leur permettent de se libérer des entraves de la chair et du temps, de la mortalité et la nécessité de se reproduire. Les mots pour désigner l’« esprit » proviennent du registre aérien – vapeur, souffle, vent, voire gaz – ou ornithologique : le hiéroglyphe égyptien figurant le bâ, l’âme après la mort, est un oiseau. Et, dans une scène célèbre du Livre des morts des anciens Égyptiens, le poids du cœur du défunt est comparé à celui de la plume de Maât, la déesse de la justice. De même, l’Esprit-Saint, représenté par une colombe, descend sur des rayons lumi­neux pour s’introduire dans l’oreille de Marie et la féconder par le Verbe. Dans la tradition musulmane, Salomon a le contrôle du vent et voyage dans les airs. Ariel, dans Le Songe d’une nuit d’été, est capable de « fendre les airs, nager, plonger dans le feu, voyager sur les flocons des nuages ». Prospero l’appelle son « oiseau », son « esprit aérien ». Sans avoir besoin d’ailes, Ariel se transporte dans les airs par la seule force de sa volonté ou « s’envole sur le dos d’une chauve-souris » pour exécuter les ordres de son maître. Les êtres imaginaires qui jouissent de cette légèreté aérienne ne subissent pas le poids des années : un archange ridé, ça n’existe pas. C’est la déesse Nikê, trônant si dignement sous la forme de la Victoire de Samothrace en haut de l’escalier principal du Louvre, qui a donné à Young l’idée de son livre. « La sculpture, avec la puissance que dégagent ses grandes ailes arquées, m’a littéralement pétrifiée », écrit-elle. Nikê ne triomphe pas seulement d’un ennemi, mais aussi des lois du corps, de la force de gravité et du passage des ­années (même si le temps a eu raison de sa tête et de ses bras). Les anges chrétiens ont été conçus sur le modèle de ces totems classiques, et leurs superbes ailes, souvent irisées, annexent l’imagerie d’une autre figure classique de la vitesse et de la lumière, Iris, la messagère arc-en-ciel des dieux. Dans bon nombre de langues, les connotations érotiques du vol nourrissent les métaphores de l’excitation, du ravissement et de l’extase. Les porte-bonheur en forme de phallus ou de vulve ailés existent depuis l’Antiquité classique, et, de façon plus surprenante, on en trouve sur des lieux de pèlerinages médiévaux en tant qu’insignes de pèlerins. Les chansons puisent sans cesse dans cette imagerie. La « baise sans effeuillage » du célèbre roman d’Erica Jong Le Complexe d’Icare (2) est en fait un rêve d’envol sans peur. Freud asso­ciait les rêves de lévitation au principe de plaisir, à l’érection du pénis : la peur de voler renvoie au fond à la peur de la tomber, à la peur d’échouer. Cette charge érotique est aussi tout intense chez les saints et les mystiques. Thérèse d’Avila se plaignait de sa tendance à léviter quand elle priait (les autres religieuses devaient la retenir). Christine de Saint-Trond (vers 1150-1224) était surnommée l’Admirable pour s’être levée de son cercueil pendant le requiem pour le salut de son âme et s’être « envolée comme un oiseau jusqu’à la voûte de l’église ». Thomas de Cantimpré, auteur d’une vie de la sainte, fait état de « nombreux ­témoins directs » et énumère ses multiples exploits : elle vivait « dans les arbres à la manière des oiseaux », marchait sur l’eau et se livrait à de nombreuses pénitences, pour certaines étranges et répugnantes. Étant morte une première fois, Christine « utilisait son corps pour manifester…
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