Les enfants perdus de la démocratie
par Carlos Geli

Les enfants perdus de la démocratie

Dans son dernier livre, le romancier Javier Cercas revisite les premières années du post-franquisme en racontant le naufrage, dans la drogue et la délinquance, d’une génération d’adolescents des bas-fonds.

Publié dans le magazine Books, décembre 2012. Par Carlos Geli
On a presque envie de demander grâce. Page après page, pas une seule certitude, tout est ambigu, inquiétant, dans l’intrigue comme dans les personnages. Pris de tournis par la virtuosité capricieuse de l’auteur, le lecteur ne sait plus à quoi se raccrocher dans « Les lois de la frontière », sixième roman de Javier Cercas, qui marque son retour à la « fiction pure » après son singulier roman-essai, Anatomie d’un instant, prix national de Littérature 2010. « Les lois de la frontière » est une curieuse machine littéraire aux mécanismes presque parfaits pour décrire l’imperfection de la vie. L’intrigue, qu’on peut interpréter de multiples manières, semble secondaire : pendant l’été 1978, à l’époque encore jeune et incertaine du postfranquisme, un charnego de Gérone d’une quinzaine d’années (en Catalogne, un charnego est un immigrant venu d’une autre région d’Espagne), Ignacio Cañas (alias El Gafitas, le Binoclard, qui rappelle un peu le jeune Cercas), fait par hasard la connaissance de deux délinquants de son âge. Ce sont Tere et El Zarco (clin d’œil au célèbre – et bien réel – délinquant Juan José Moreno Cuenca, dit El Vaquilla). Avec eux, Ignacio va partager les expériences les plus sombres de la transition démocratique, sous le signe des braquages et de l’héroïne. C’est un nouveau retour de Cercas vers le passé : en 2001, il revisitait la guerre civile dans Les Soldats de Salamine ; en 2009, il explorait les coulisses du coup d’État manqué du 23 février 1981 avec Anatomie d’un instant ; aujourd’hui il s’intéresse aux jeunes voyous des années 1970 et 1980 : « J’obéis à des obsessions. L’une d’elles consiste pour moi à interroger les grands mythes de notre société. » Comme à l’origine de chacun de ses livres, on trouve ici une question lancinante. Elle s’est imposée à lui lors de la visite de l’exposition Quinquis de los 80 (« Voyous des années 1980 »), en 2009, au Centre de culture contemporaine de Barcelone. « Il y avait, dit-il, une série de portraits de jeunes, tués par la violence, l’héroïne ou le sida. J’ai failli pleurer en me demandant : pourquoi eux et pas moi ? Pour la première fois, je voyais mon adolescence représentée dans une exposition. » Cercas, fils d’immigrés de l’intérieur, avait en effet vécu dans une banlieue de Gérone, que borde le fleuve Ter. Un jour, le manager de son équipe de hand-ball lui fit franchir le fleuve, la « frontière bleue », dit le personnage de Cañas. « C’était un autre monde, avec des baraques en bois où s’entassaient des milliers de personnes dans une misère totale. » La documentation utilisée dans Anatomie d’un instant a permis au romancier d’enrichir son propos : « Les héros de la presse et de la télé de l’époque étaient des voyous qui captivaient l’imagination du pays et dont j’avais partagé la vie dans les rues, les bars, les fêtes, car à cette époque les frontières étaient très perméables. » Une autobiographie de Carles Monguilod, « 25 ans et un jour », qui raconte sa relation d’avocat avec El Vaquilla, l’a aidé à compléter le tableau. « Ces images sont restées pendant des mois dans ma tête. Il n’y avait pas d’autre solution, il fallait que j’écrive tout cela, parce que j’écris pour comprendre ce que je ne sais pas. » Dans l’histoire de la transition démocratique, cette délinquance juvénile a fini par…
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