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Les métamorphoses du pénis

Le membre masculin a connu bien des avanies au fil de l’histoire. Symbole de l’intelligence dans l’antique Sumer, il fut vilipendé au Moyen Âge, psychanalysé par Freud, vomi par les féministes. Aujourd’hui, il n’est plus guère qu’un objet de plaisir et une cible pour Big Pharma.

« Le rapport de l’homme à son organe essentiel, explique David Friedman, possède tous les éléments d’un film d’aventure hollywoodien. » Et il y a assurément de grands moments au début de son histoire : le pénis triomphant de la mort dans les descriptions égyptiennes de l’au-delà ; le pénis symbole de l’intelligence divine dans l’antique Sumer ; le pénis circoncis, emblème, chez les prêtres de Pharaon et les garçons israélites de plus de huit jours, de leur lien avec Dieu. Mais, pour l’essentiel, le pénis s’est plutôt révélé un héros des plus ternes, à la vie tragiquement éphémère, harcelé, insulté, dénigré, méprisé. Dès la page 25 du livre, avec l’avènement du « pénis chrétien », ses jours heureux étaient comptés ; et, dès la page 30, ils étaient bel et bien révolus, avec l’apparition de saint Augustin, l’homme qui « plus que tout autre a transformé le pénis ».

Dans les premiers siècles de la chrétienté, en effet, « le sceptre sacré devient le bâton du diable ». Les pénitentiels du Moyen Âge (1) sont obsédés par les érections, le sperme et toutes les corruptions de la nature humaine. Abélard est castré pour avoir couché avec Héloïse. Puis Thomas d’Aquin poursuit la diabolisation de la chose, laquelle culmine avec ce que Friedman qualifie (abusivement) de « l’une des périodes les plus noires de l’Histoire » : les procès en sorcellerie du XVIe siècle. Seul le pénis du Christ conserve un peu de l’antique sacralité : quand, en 1559, un prêtre arrache un petit morceau du saint prépuce, après l’avoir extrait de son reliquaire sans autorisation, le tonnerre et les éclairs font trembler la terre (2).

Mais, à peu près à la même époque, non loin de là, la Renaissance va balayer les illusions du pauvre chanoine. Léonard de Vinci et d’autres hommes de science entreprennent en effet d’examiner le pénis d’un œil profane. Le « bâton du diable » devient le « levier de commande », le sceptre de l’homme-machine. Au XVIIIe siècle, cependant, celui-ci tourne mal à son tour. Le pénis « naturel » se fait aussi menaçant, anxiogène et abject que l’organe théologique. Certes, il produit du sperme, et les innombrables animalcules du liquide justifient en principe sa célébration. Mais il fuit ; il tombe en panne ; il conduit, via la masturbation et la perte induite des précieux fluides corporels, à la folie et même à la mort [lire « Et la masturbation rendit sourd… »]. Pire, il devient politiquement dangereux. Le « levier de commande » cède la place au « bâton de mesure ».

Soupesé, disséqué, redouté, le pénis du sujet colonial et de l’esclave noir apparaît comme une sorte de double maléfique de l’organe blanc civilisé. La taille des parties génitales du mâle africain, objet d’une recherche anthropométrique spécifique, en vient à symboliser son caractère primitif. Et, dans le contexte américain, le pénis noir et prétendument énorme de l’esclave libéré provoque une peur et une hostilité à la source, semble-t-il, des mutilations accompagnant souvent les lynchages. Friedman les décrit dans toute leur cruauté. Peut-être même, suggère-t-il, les audiences de confirmation de Clarence Thomas à la Cour suprême, en 1991 – où le mot « pénis » fut apparemment prononcé dix fois –, et les allusions du juge à ses ennemis comme à des lyncheurs en puissance sont-elles le dernier épisode de cette histoire (3).

 

Turgescences incontrôlables

La manière dont nous sommes passés du « bâton de mesure » raciste au « cigare » universaliste n’est pas bien claire, sauf à en faire une question de biographie. Un médecin viennois bien connu et fumeur de havanes décida un jour qu’il existait « un lien entre l’idée du pénis et l’étiologie de certaines maladies », pas seulement chez les Noirs ou chez les Juifs, mais chez tout le monde. Après avoir été racialisé, voici donc le pénis « psychanalysé », transporté « du concret à l’inconscient, du bocal à spécimens au divan ». Personne, depuis saint Augustin, n’avait ainsi mis la relation de l’homme à son pénis, cette « inconsciente conscience de sa virilité », au cœur de l’histoire psychique, et même de l’histoire tout court. Si, pour Augustin, les turgescences incontrôlables étaient la sanction du péché originel, c’est pour Freud le meurtre primitif du père, transmué en complexe d’Œdipe, qui engendre cette « civilisation qui contrôle nos érections ». Le mâle héros de notre épopée est à présent un paumé tremblotant, terrifié d’utiliser son pénis, également terrifié de le perdre, et inconscient de la portée politique de son organe. Jusqu’à ce que les féministes s’en mêlent.

Le pénis est alors accusé de tous les péchés du monde. Celui que les hommes surnomment en plaisantant « mon instrument » devient, dans les écrits des militantes, un instrument d’oppression ; l’hétérosexualité n’est plus un fait de nature, mais une façon de définir l’érotisme féminin en termes masculins ; tout rapport sexuel est un viol ; quand il ne l’est pas, il n’en devient pas pour autant une partie de plaisir pour les femmes [lire « Le dégoût de l’homme »]. Et les hommes ne peuvent guère protester, car il y a bien derrière nous, confirme Friedman, « des générations et des générations d’éjaculateurs bien montés mais hâtifs » ; et ceux de nos aïeux qui prenaient leur temps ne laissaient guère de descendance. Nous faisons mieux, statistiquement, que nos ancêtres primates, mais il reste une forte marge de progression. En moyenne, le mâle humain met quatre minutes pour éjaculer ; le gorille, une minute ; un chimpanzé a été chronométré à sept secondes. Pas étonnant qu’il y ait eu des milliers de femmes pour se plaindre auprès de la sexologue Shere Hite de leurs frustrations (4) ; pas étonnant, non plus, que les hommes mettent leurs troubles de l’érection « sur le compte de femmes assoiffées de sexe ».

L’ère du Viagra, dont Friedman raconte avec talent l’avènement, commence à Las Vegas. Nous sommes en 1983. Pendant que Sammy Davis Jr. chante I Gotta Be Me, plus loin sur le Strip un excentrique médecin britannique du nom de Giles Brindley explique aux délégués de l’Association américaine d’urologie qu’il possède un médicament procurant des érections à volonté. Comme ses données, ses tableaux, et ses graphiques ne produisent guère d’effet, Brindley emploie les grands moyens. S’excusant un instant, il va aux toilettes pour s’injecter quelque chose et, revenu sur scène, baisse son pantalon pour exposer la preuve de ses dires aux membres de la savante assemblée. Ceux qui croient qu’il a pu s’insérer une prothèse, ajoute-t-il, sont invités à venir vérifier par eux-mêmes.

Des médicaments considérés comme plus sûrs ont vite remplacé la phénoxybenzamine découverte par Brindley. Leur histoire est bien connue, mais mérite d’être rappelée : comment, dans les années 1980, des chercheurs des laboratoires Pfizer tentent de trouver des applications commerciales pour leur découverte (nobélisée) du rôle de l’oxyde nitrique dans la décontraction des muscles lisses ; comment, à leur grande tristesse, le nouveau médicament est sans efficace sur les angines de poitrine ; et comment l’échec devient triomphe quand ils réalisent que les cobayes éprouvent « un effet secondaire plutôt bienvenu » : des érections prolongées. C’est le début d’une révolution qui sort non seulement le pénis de l’Histoire, mais aussi de la culture : « Il ne fait plus partie de la conversation humaine. C’est devenu un objet. » Désormais hors de la portée de ses vieux ennemis – la religion, les théories freudiennes, les critiques féministes –, l’organe est enfin libre : « Le fantasme masculin ultime a été réalisé : un pénis qui durcit à volonté. »

Ce livre s’appuie sur un travail de recherche considérable. Les deux derniers chapitres, l’un sur les critiques féminines de la masculinité, l’autre sur le pénis démystifié, indépendant, qui se dresse et s’abaisse sur commande, justifient à eux seuls son achat. Il est bon de se voir rappeler que, même si notre lecture de Freud est devenue linguistique et culturelle, Sigmund lui-même était extraordinairement intéressé par la chose !

 

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Le blason des condottieres

Cela dit, le livre de Friedman reste, au mieux, une histoire partielle, au pire, une histoire trompeuse. L’auteur multiplie les demi-vérités. Ainsi, rien de vraiment neuf dans le lien entre les peuples présumés « primitifs » et la majesté de leurs organes génitaux, supposément à l’origine de l’ère du « bâton de mesure » : cela remonte à la Grèce antique. L’obsession spécifique du Sud-Américain pour le pénis noir n’est probablement pas tant l’expression d’une angoisse mal placée des petits Blancs vis-à-vis de leur propre organe qu’une projection de l’affreuse répression sexuelle qui régnait à l’époque de l’esclavage et de la ségrégation qui l’a suivie. Quant à l’idée que Freud n’a jamais « politisé le pénis », elle est bizarre : comme Friedman en personne l’indique, la civilisation elle-même repose sur la sublimation. Mais, là comme ailleurs, l’auteur ne pousse pas vraiment l’analyse. Oui le pénis, comme le reste du corps humain, est devenu à la Renaissance un objet d’études scientifiques ; mais il n’a pas alors pour autant été conceptualisé différemment que dans l’Antiquité. Oui, grâce au microscope, on a découvert dans le sperme les animalcules et leur rôle dans la fertilisation des œufs, ce qui a changé notre vision de la semence ; mais cela n’a pas transformé le sperme en liquide précieux pour autant, ce qui expliquerait la soudaine panique qui s’est emparée du XVIIIe siècle à propos de son gaspillage par masturbation. Il n’y a pas la moindre mention, dans la vaste littérature anti-onaniste de l’époque, de petites créatures frétillant dans le sperme. Le grand responsable de cette nouvelle frayeur, le docteur Tissot, se référait aux écrits des Anciens, Hippocrate en particulier, pour affirmer que perdre une once de sperme équivaut à en perdre quarante de sang.

Le livre souffre aussi de problèmes conceptuels plus graves. D’abord, quand on écrit l’histoire du corps, il faut mettre les organes à leur juste place. Or le pénis ne se situe qu’à la périphérie de bien des histoires de la masculinité racontées par Friedman. Ce sont les couilles, pas le pénis, qui figurent au blason des condottieres. Elles symbolisent la puissance, le lignage, la progéniture, l’agressivité ; leur antithèse, c’est la castration. D’une manière plus générale, Friedman confond pénis et désir charnel, l’impérieux aiguillon, né du péché, que les Pères de l’Église appelaient concupiscence. Certes, Thomas d’Aquin, dans le sillage de saint Augustin et d’autres, pensait que « la première corruption du péché […] nous est venue par l’acte de la génération ». Mais le pénis n’est pas particulièrement l’emblème de cette corruption. L’engendrement relève de la chair, et la chair c’est la femme.

Voilà qui nous amène au problème conceptuel fondamental du livre de Friedman, problème que l’on retrouve également dans un ouvrage consacré à l’histoire du vagin (5). Les organes reproductifs masculin et féminin sont hantés l’un par l’autre ; la chair est double. L’histoire du pénis ou celle du vagin ne peuvent s’écrire qu’en relation l’une avec l’autre. Une expérience charnelle partagée ressort de l’observation de la sexualité des hommes comme des femmes. Cela se vérifie à certains moments de l’histoire, mais aussi à l’échelle de l’évolution tout entière. Les organes reproductifs évoluent l’un par rapport l’autre.

Pour toutes sortes de raisons, publiques et privées, il est clair que les organes sexuels ne doivent pas être un sujet tabou ni même gênant. Avoir chacun un corps spécifique, avec vagin ou pénis, peut aussi générer une expérience commune aux hommes et aux femmes. C’est là un sujet bien plus vaste. Mais si ces deux livres montrent quelque chose, c’est que la sanctification comme la diabolisation de nos organes sexuels ne sont que les deux faces d’une même aberration, et que la nature, dans sa complexité, justifie à la fois de tout et de rien.

 

Cet article est paru dans le Times Literary Supplement le 17 septembre 2004. Il a été traduit par Thomas Fourquet.

Notes

1| Catalogues des péchés et de leurs sanctions, à l’usage du clergé. Celui de Burchard de Worms (1020) contient cinquante-trois chapitres recensant les diverses turpitudes sexuelles.

2| En 1559, un chanoine de Saint-Jean-de-Latran se rendit dans le petit village italien de Calcata, prétendument détenteur du saint prépuce. Pour s’assurer de l’authenticité de la relique, il essaya de l’étirer et la rompit. À l’instant même, dit la chronique, se déclencha « une tempête affreuse, accompagnée de tonnerre et d’éclairs ».

3| Le juriste noir Clarence Thomas fut nommé à la Cour suprême en 1991 au terme d’un violent débat. Contesté pour ses positions conservatrices, il fut malmené par les démocrates qui contrôlaient la commission judiciaire du Sénat, hostiles à sa nomination. Ils firent notamment parvenir aux médias un document classé du FBI portant sur la plainte d’une ancienne collègue, qui l’avait accusé de harcèlement sexuel et de goût pour la pornographie. Aucune preuve n’ayant pu être apportée, sa nomination fut confirmée.

4| La sexologue américaine Shere Hite a publié en 1976 un rapport controversé fondé sur les réponses de milliers d’Américaines à un questionnaire qui leur avait été envoyé. Elle concluait que la femme atteint beaucoup plus facilement l’orgasme par la masturbation que par le coït.

5| Catherine Blackledge, The Story of V (« Histoire du vagin »), Weidenfeld, 2003.

Pour aller plus loin

Marc Bonnard et Michel Schouman, Histoires du pénis, Éditions du Rocher, 2000. Une synthèse signée par un psychiatre et un urologue.

LE LIVRE
LE LIVRE

A Mind of Its Own de David M. Friedman, Free Press, 2001

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