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Les vraies origines du sida

Pendant des siècles, cette maladie des chimpanzés s’est transmise à des chasseurs isolés sans se propager chez l’homme. Tout a changé avec les armes à feu, la colonisation, puis la mondialisation. Où l’on voit que les effets inattendus de la mégalomanie, de la cupidité, de la pauvreté et même de la bonne volonté pèsent parfois plus lourd que ceux de la biologie.

Que sait-on des origines du sida ? Si l’on n’est ni un spécialiste ni l’une des nombreuses personnes directement touchées par la maladie, la réponse risque fort de s’en tenir aux idées reçues habituelles : « Hum… La presse a commencé d’en parler au début des années 1980, comme d’une maladie bizarre apparue chez les homosexuels de San Francisco. Ça existait et se propageait sûrement depuis un bout de temps… Un steward canadien l’a attrapé quelque part en Afrique pendant l’un de ses voyages – comment s’appelait-il déjà ? Le “patient zéro”, certains l’appelaient comme ça… » Mais ce steward importe-t-il vraiment ? A-t-il rapporté quelque chose d’Afrique, ou d’ailleurs ? Si c’est d’Afrique, comment le sida est-il apparu là-bas, depuis combien de temps existait-il et comment a-t-il commencé sa mortelle progression ? Voilà les questions que les spécialistes étudient depuis maintenant trois décennies, mais il a fallu attendre le travail de Jacques Pépin, épidémiologiste à l’université de Sherbrooke, au Québec, pour découvrir toute l’histoire, avec ses dérangeantes implications sur le fonctionnement de la médecine contemporaine.

Plusieurs grands théoriciens de la complexité affirment que, pour s’occuper de problèmes simples, comme la structure des virus, on peut se contenter des données « factuelles » des laboratoires ; pour les questions plus difficiles, comme la mise en place de programmes de vaccination, on peut construire des modèles mathématiques et informatiques ; mais, pour comprendre la richesse de la vie sur terre, pour mettre en résonance cas individuels, données de laboratoire et effets de la mondialisation, pour suivre les conséquences involontaires d’interventions bien intentionnées, nous avons besoin de narration. Pépin l’a parfaitement compris.

Son récit se lit comme un roman tragique, qui prend soin de mêler à un impressionnant volume de données scientifiques l’évocation de la mégalomanie coloniale et ses souvenirs personnels. Pépin remonte aux origines biologiques du VIH : le virus d’immunodéficience simienne (VIS). Les chimpanzés, qui vivent tous en Afrique, sont les plus proches parents vivants de l’espèce humaine ; nous sommes donc particulièrement sensibles aux infections qu’ils transportent. La transmission du VIS d’une sous-espèce de chimpanzé, Pan troglodytes troglodytes, à des chasseurs (par l’intermédiaire de blessures) s’est produite régulièrement, mais rarement, pendant des siècles. Puis les choses ont changé.

 

Le patient zéro apparaît vers 1920

La pandémie mondiale du sida est née de la rencontre de plusieurs phénomènes : le changement technologique (la disponibilité des armes à feu, qui a conduit au développement de la chasse) ; l’évolution sociale (les opérations militaires coloniales et les projets de développement, comme la construction de chemins de fer et de villes, avec ce que cela signifie de concentration humaine et de prostitution généralisée) ; la mobilité internationale des individus (généralement liée à l’aide économique, militaire et technique) ; et le développement de programmes de santé publique agressifs, paternalistes, mais bien intentionnés (la vaccination contre différents maux comme la maladie du sommeil, la syphilis et la lèpre, ainsi que l’usage de produits sanguins pour le traitement de l’hémophilie). Comme dans toute tragédie, la bonne volonté, l’orgueil démesuré, la cupidité, la pauvreté et l’ignorance jouent ici les premiers rôles.

L’explosion initiale, à partir d’un chasseur isolé (le vrai patient zéro) vers la population humaine en général, a eu lieu dans les années 1920, quand les autorités sanitaires des territoires africains administrés par la France ont lancé de vastes programmes de lutte contre la maladie du sommeil, provoquée par un parasite transmis par le sang. Le seul traitement était une injection à base d’arsenic, dans un contexte où l’on manquait d’aiguilles et de seringues, où il n’existait aucun moyen de stérilisation simple sur le terrain, et où l’on comprenait encore mal le mode de transmission des virus par un matériel contaminé. Une fois répandu dans l’ensemble de la population (et non plus seulement chez les chasseurs), le virus a gagné les territoires voisins par le biais à la fois des campagnes sanitaires et de la prostitution – activité inséparable de l’entreprise coloniale.

Mais comment le VIH est-il passé d’Afrique en Amérique du Nord, où il a fait de tels ravages ? Au début des années 1960, Haïti a envoyé plus de mille techniciens et enseignants pour aider à la reconstruction du Zaïre après le départ des Belges. L’un d’eux (le vraisemblable patient zéro pour l’Amérique du Nord) a rapporté l’infection en Haïti. Au même moment, le commerce planétaire des produits sanguins connaissait un développement rapide, notamment pour traiter l’hémophilie. En Haïti, Luck­ner Cambronne, le leader des redoutables « tontons macoutes » du dictateur François Duvalier, non content d’assassiner les opposants politiques et d’exporter leurs cadavres vers les facultés de médecine américaines, se livrait aussi au trafic de produits sanguins, ce qui lui valut son surnom de « vampire des Caraïbes ». La multiplication des dons effectués par des déshérités, dans un contexte où l’équipement était mal stérilisé, a facilité la propagation du virus dans cette population. De là, via les exportations de plasma et le tourisme sexuel, la maladie a gagné l’Amérique du Nord.

Après avoir raconté comment le VIH s’est transmis à travers des programmes de collecte de sang dans différents pays, Pépin s’interroge : « Qu’ont en commun toutes ces histoires ? Des populations pauvres, en quête d’une source de revenus rapides et prêtes à vendre fréquemment leur sang. Des centres de collecte à but lucratif, où quelques-uns cherchent à gagner autant d’argent que possible en réduisant les coûts, grâce à la réutilisation des aiguilles, seringues et éprouvettes, inconscients du risque de transmission des virus – à moins qu’ils y aient été indifférents. Un marché lucratif pour ces produits. Et, en dernier lieu, un “patient zéro” qui introduit l’agent infectieux. »

Le grand mérite de Pépin est de ne proférer aucune affirmation gratuite. Il s’appuie sur l’analyse détaillée de la colonisation européenne des régions d’Afrique où le sida est apparu, de la répartition géographique des primates non humains, de la décolonisation, des études phylogénétiques des virus, de la biologie moléculaire, du comportement humain. Il combine l’intuition, le bon sens et l’épidémiologie. Il ne néglige pas le rôle des héros (ou antihéros), de la guerre, du commerce et des préjugés. Il propose enfin toutes sortes d’hypothèses alternatives, avant d’examiner vigoureusement tous les éléments susceptibles de les corroborer ou de les réfuter. Et quand il ne dispose que de preuves indirectes (comme sur ce qui s’est réellement produit en Haïti), il reconstitue l’explication la plus convaincante à partir de sources différentes. Le matériau est dense, mais Pépin le manie habilement. Il ne se prive pas de commentaires sarcastiques, parfois simplement à travers le choix de la ponctuation. Exemple : au Congo belge, dans les années 1930 et 1940, les patients qu’on pensait atteints de gonorrhée « recevaient des injections de lait (!) et de vaccin contre la typhoïde (!) ».

Selon Pépin, la plupart des leçons à tirer des particularités de l’épidémie VIH l’ont déjà été. Mais « s’il est un nouveau message à retenir de cette histoire, telle que l’envisage ce livre, c’est celui-ci : les interventions humaines les mieux intentionnées peuvent avoir des conséquences microbiologiques désastreuses et imprévisibles ». Lire cela me réjouit et m’afflige à la fois. D’un côté, je suis ravi qu’un médecin ait, enfin, cette perspicacité. Mais cela m’attriste aussi, car le phénomène est depuis longtemps bien connu de ceux qui étudient le rapport entre bien-être humain et systèmes socioécologiques complexes. Malheureusement, de nombreux chercheurs en biomédecine l’ont oublié, concentrés qu’ils sont sur l’image au bout de leur microscope. Le neurologue Oliver Sacks, dans son merveilleux livre L’Œil de l’esprit, prétend qu’« on n’accorde pas à notre vision périphérique le respect qu’elle mérite ». Cette remarque s’applique bien sûr à l’expérience individuelle, mais certains d’entre nous estiment que les tâtonnements désorientés d’une science médicale ultra-spécialisée témoignent d’une absence collective – et d’une perte pathologique – de respect pour cette vision périphérique. Heureusement, Pépin témoigne d’une sorte de guérison.

L’attention scrupuleuse qu’il prête aux données lui permet de remarquer quelques phénomènes inattendus, voire, au premier abord, aberrants. Par exemple, il est capable de constater, sans céder à une fausse culpabilité politiquement correcte, que, pour « certaines femmes d’Afrique centrale, se prostituer est une forme de libération. Elles partent s’installer en ville, loin de leur famille, des contraintes et des valeurs de leur société, libres de se conduire à leur guise ». Ce passage m’a rappelé une discussion avec une collègue sur notre recherche en Amérique centrale. Je m’indignais des méfaits des maquiladoras, ces usines textiles détenues par des groupes coréens ou chinois ; elle m’a répondu que ces ateliers de misère offraient à bon nombre de ces jeunes femmes la première occasion de gagner leur vie de manière indépendante, si maigre soit le salaire, et donc d’échapper à leurs communautés patriarcales et à leurs foyers violents. Toute histoire est prise dans un faisceau d’effets positifs et négatifs. Obtenir ce que l’on souhaite le plus – ou se débarrasser de ce que l’on déteste – est toujours à la fois une perte et un gain.

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Une épidémie d’origine médicale

Nous avons ainsi construit des barrages pour faciliter l’irrigation, augmenter la production alimentaire et fournir de l’énergie à l’industrie, alors même que leurs impacts négatifs potentiels ou connus étaient (parfois tragiquement) sous-estimés, mal compris ou mal gérés. En Égypte, où la bilharziose – une infection causée par un parasite du conduit urinaire, du foie et des intestins – sévit depuis près de cinq mille ans, l’irrigation permanente des terres arables dans les décennies qui ont suivi la construction du premier barrage d’Assouan en 1902 a provoqué une dramatique progression de certaines formes de la maladie. Quand le haut barrage a été édifié (1), suscitant la crainte d’un nouveau développement du mal, l’Égypte a organisé une campagne sans précédent de traitement de la bilharziose : on a administré chaque année plus de 2 millions de vaccins à 250 000 personnes. Mais, comme le raconte Pépin, à la fin de la campagne, plus de 20 % des Égyptiens âgés de 10 à 50 ans avaient contracté l’hépatite C à cause de seringues mal stérilisées – la plus grande épidémie d’origine médicale de l’histoire.

Hélas, la leçon des « conséquences involontaires » n’est pas entendue par ceux qui en ont le plus besoin. En outre, qui souligne le fossé entre notre capacité technologique et notre connaissance scientifique risque de passer pour un ennemi du progrès. Selon l’OMS, la réutilisation de seringues dans les pays en développement provoque encore chaque année 22 millions de nouveaux cas d’hépatite B, 2 millions de nouveaux cas d’hépatite C, et 260 000 nouveaux cas de sida. Nous avons les connaissances et la technologie, mais il n’y a pas assez d’argent à gagner dans l’organisation d’injections sans risque dans les pays pauvres.

Voilà un fossé d’un autre genre dans notre paysage planétaire escarpé, un fossé moral, que des considérations financières ont ouvert et laissent ouvert. Cet abîme, où s’enchevêtrent maladie, éthique, business et phé­nomènes écologiques et sociaux complexes, est notre nouvelle frontière sanitaire. Pépin nous offre un excellent point de départ pour cette expédition périlleuse mais cruciale.

 

Cet article est paru dans la Literary Review of Canada en janvier-février 2012. Il a été traduit par Laurent Bury.

Notes

1| Le grand barrage d’Assouan a été construit entre 1960 et 1970.

Pour aller plus loin

Bruno Spire et Graciela Cattaneo, Le Sida, Le Cavalier bleu, coll. « Idées reçues », 2010. Deux militants de l’association Aides ont réuni une équipe de spécialistes pour un bon panorama sur le sujet.

Philippe Denis et Charles Becker (dir.), L’Épidémie du sida en Afrique subsaharienne. Regards historiens, Karthala, 2006. Une équipe d’historiens, de sociologues, d’anthropologues et d’épidémiologistes s’interroge sur les facteurs complexes de la pandémie et les raisons de son inégal développement sur le continent.

Peter Piot, Le Sida dans le monde. Entre science et politique, Odile Jacob, 2011. Sans doute la meilleure synthèse disponible, par un ancien directeur de l’Onusida.

LE LIVRE
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L’origine du sida de Les vraies origines du sida, Cambridge University Press

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