Les zones d’ombre de la génétique
par Nathaniel Comfort

Les zones d’ombre de la génétique

La plupart des gènes ont un effet limité sur une maladie donnée, et seul 1 % de notre génome code pour une protéine. Le reste est la matière noire de l’ADN.

Publié dans le magazine Books, septembre - octobre 2016. Par Nathaniel Comfort

©René & Radka

L’oncologue américain Siddharta Mukherjee décrit avec éloquence les limites de la génétique médicale.

Dans la lutte darwinienne que se livrent les idées scientifiques, celle de gène tire son épingle du jeu. Elle est devenue la base de la médecine, le fondement d’une vigoureuse industrie pharmaceutique et biotechnologique. Les médias se font régulièrement l’écho d’études révélant l’existence de gènes du crime, de l’obésité, ou encore de l’intelligence, et même… de l’amour du bacon. Et nous voyons en eux le socle de notre identité. Commandez un kit de test génétique à l’entreprise américaine 23andMe, et vous recevrez un carton arborant ce message : « À la découverte de vous-mêmes ». Les partisans des CRISPR – une nouvelle méthode, d’une simplicité révolutionnaire, permettant de modifier les gènes – annoncent des bébés sur mesure, la fin des maladies, et peut-être la transformation de l’humanité en une espèce améliorée. Quand nous contrôlerons la génétique, assurent ses prosélytes, nous deviendrons maîtres de notre destin. Et voilà que cette idée scientifique trouve un nouvel avocat de renom en la personne de Siddharta Mukherjee, oncologue et auteur de L’Empereur de toutes les maladies (1), une histoire du cancer qui lui a valu le prix Pulitzer. Son nouvel ouvrage, intitulé The Gene, est remarquable par son envergure historique, la compassion médicale dont il témoigne et, une fois de plus, l’élégance de son style. L’auteur sous-titre le livre « une histoire intime » parce qu’il nous fait revivre la façon dont il a pris conscience de sa propre hérédité et l’enquête qu’il a menée  pour lui donner sens.. Le rideau se lève donc sur Calcutta, où Mukherjee est allé rendre visite à Moni, un cousin du côté de son père, que les médecins estiment atteint de schizophrénie. Mukherjee avait aussi deux oncles souffrant de « divers égarements de l’esprit ». Quand on lui demande quel nom désigne en bengali ce genre de maladie héréditaire, le père de l’auteur répond : « abheder dosh », une « défaillance de l’identité ». La schizophrénie devient ainsi la troublante pierre de touche du livre. Mais les interludes indiens se glissent dans un récit somme toute très conventionnel et triomphaliste des progrès de la génétique occidentale, écrit du point de vue des vainqueurs : c’est l’histoire de l’impératrice de toutes les molécules. En 1931, l’historien britannique Herbert Butterfield qualifia ce type d’approche d’« interprétation whig de l’histoire ». Selon lui, la plupart de ses collègues étaient l’incarnation du gentleman anglais du XIXe siècle (« protestant, progressiste et whig »), enclin à « diviser très vite le monde entre amis et ennemis du progrès ». Cette historiographie a ceci de dangereux qu’elle  justifie la domination de la classe dirigeante en y voyant le résultat de forces naturelles inexorables. Elle est particulièrement pernicieuse quand on écrit sur l’histoire des sciences, puisque celle-ci progressent effectivement. Quand Butterfield écrivit The Origins of Modern Science (1949), même lui produisit involontairement un modèle de ce genre. Mukherjee nous livre ici une histoire whig du gène, racontée avec verve et panache, à défaut d’exactitude. Le gène, nous dit-il, fut décrit pour la première fois par le moine augustinien Gregor Mendel, au milieu du XIXe siècle. Hélas, personne ne s’en aperçut, pas même le grand Charles Darwin ! « Si Darwin avait seulement lu » la référence à Mendel qui se trouvait dans un des livres de sa propre bibliothèque, écrit Mukherjee, cela « aurait pu lui offrir l’éclairage critique pour comprendre sa propre théorie de l’évolution ». Le « chaînon manquant » à l’époque de Darwin, poursuit-il, était « l’information », au sens de l’information génétique ou héréditaire. Et quand le récit de Mukherjee entre dans le XXe siècle, ce chaînon manque encore. Aux yeux de Phoebus Levene, du Rockefeller Institute, la « banalité comique » de la structure de la molécule d’ADN « la disqualifiait comme porteuse de l’information génétique ». Levene traita même l’ADN de « molécule stupide ». Mais quelques décennies plus tard, la vérité allait éclater dans la même institution. En 1944, Oswald Avery, homme homme timide et binoclard, allait propulser « l’ADN, jadis la plus méprisée des molécules, sous les feux de la rampe », en montrant que c’était elle, et non une protéine, qui était le « principe transformateur » qui fait de l’inoffensive bactérie pneumococcus un germe virulent pouvant causer une pneumonie. En 1953, à la parution de leur article dans Nature, on accorda aux téméraires Watson et Crick tout le mérite d’avoir élucidé le mystère de la double hélice et réussi à décrire la structure de l’ADN. Les héroïques Rosalind Franklin et Maurice Wilkins, dont les expériences leur avaient pavé la voie, furent rejetés dans l’ombre, et leur rôle minimisé. Au fil de la lecture, nous croisons quelques-uns des plus grands esprits scientifiques, et des plus ambitieux. Ils décryptent le code génétique et démontent le mécanisme d’horlogerie suisse grâce auquel les cellules lisent les instructions génétiques pour construire des protéines fonctionnelles. Ils développent l’ingénierie génétique dans les années 1970. Ils séquencent le génome humain dans les années 1990. Nous rencontrons aussi des méchants, comme les eugénistes – américains et allemands – qui détournèrent le savoir génétique à des fins criminelles. Mukherjee divise très vite le monde entre…
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Commentaire

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  1. Françoise dit :

    Passionnant article…