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L’espoir venu du froid

Le jour de sa mort, le professeur Klaus Sames prendra l’avion pour Boston, où il se fera progressivement refroidir à la température de l’azote liquide. En attendant des jours meilleurs.

Quand survient la mort, plus rien ne presse. C’est pourtant à ce moment précis que commencera, pour le professeur Klaus Sames, une course contre la montre.

Dès son décès constaté, il faudra faire vite. Les pompes funèbres sont prévenues. Leurs agents plongeront le corps dans un bac rempli de glaçons et lui feront un bref massage cardiaque afin que le sang circule une dernière fois et alimente le cerveau en oxygène. Direction l’aéroport. Transfert, aux États-Unis, dans un cercueil en zinc rempli d’eau glacée. À Detroit, une voiture l’attendra, qui filera à vive allure vers les pompes funèbres de Clinton Township, banlieue sans charme de la ville. Ben Best et Andy Zawacki seront sur place. Comme pour une opération d’urgence, ils inciseront le sternum de Sames et ouvriront la cage thoracique. Vite, ils installeront la perfusion sur l’aorte : le sang sera pompé, le liquide antigel injecté. Ils mettront le professeur dans la neige carbonique et le conduiront au Cryonics Institute tout proche, qu’ils dirigent. Les premiers soins au mort seront terminés. En cinq jours, ce dernier sera amené à la température de conservation, – 196°. Le voyage de Sames finira dans une cuve remplie d’azote liquide.

Par – 196°, rien ne bouge pour des millions d’années

Sames, Best et Zawacki sont cryonistes. Un terme tiré de kryos, « froid » en grec. Les cryonistes se font congeler immédiatement après leur mort pour préserver un maximum de cellules de la dégénérescence en les figeant par le froid. Ils espèrent que la science sera un jour en mesure de les ramener à la vie.


Professeur émérite à la clinique universitaire de Hambourg-Eppendorf, Sames a longtemps cherché dans la gérontologie des moyens de prolonger l’existence. « J’ai fini par comprendre qu’on peut tout au plus gagner trente ans. » Selon lui, le principe de la conservation par le froid fonctionne. Le métabolisme humain est réduit de 10 % à chaque degré de température corporelle en moins. « Par moins 196 degrés, rien ne bouge pour des millions d’années. » Ainsi, la vie peut être suspendue temporairement sans disparaître. Il se réfère à un principe connu dans la nature : au Canada, une grenouille des bois reste dans l’eau froide et ralentit son rythme cardiaque et respiratoire. Son sang enrichi en glucose constitue une sorte d’antigel corpor

el. Elle est alors quasiment morte. Le printemps venu, elle retrouve toutes ses forces. « Un sort enviable », juge Sames.


Il a créé une association. Ses membres font un travail de pédagogie. Mais ils ne peuvent changer la réglementation : la conservation cryonique est interdite en Allemagne. D’où le contrat passé par Sames avec le Cryonics Institute. Il a payé vingt-huit mille dollars pour réserver sa place.


Contrairement à la cryonie, la cryobiologie est une science. Les cryobiologistes congèlent au quotidien, depuis de nombreuses années, des cellules sanguines et même des embryons humains, à l’état cellulaire, à – 196°. Mais ces procédures consistant à conserver dans le grand froid des cellules séparées, non reliées entre elles, qui retrouveront l’intégralité de leur fonctionnalité au moment de leur réchauffement, ne sont pas extrapolables aux organes ni, a fortiori, à la totalité du corps humain.


Sames sait que son corps subira des dommages irréparables lorsqu’il reposera dans la cuve blanche. Mais lui et ses semblables imaginent que, dans le futur, des nano-robots circuleront dans les vaisseaux sanguins pour remettre en état les cellules détruites, atome par atome. Ils n’excluent pas que la recherche sur les cellules souches finisse par aboutir au clonage d’organes complets, ou même du corps tout entier. Cependant, les cryonistes ne sont pas trop troublés à la pensée de leurs nerfs réduits en bouillie ou de leurs vaisseaux sous-cutanés explosés. Le corps, au fond, est sans importance. Seul le cerveau doit rester en bon état. C’est dans le cerveau que réside l’identité.


Aussi cet organe est-il soumis à un traitement particulier. « Nous le vitrifions », explique Best. Pour ce faire, les deux directeurs de l’institut compriment au niveau du bassin l’aorte qui descend du cœur et injectent dans la tête une concentration croissante d’antigel, mélange maison d’éthylène glycol et de diméthylsulfoxide. Ils refroidissent aussitôt le patient à – 120°. Dans les veines, le liquide devient visqueux. Après quelques heures, quand le cerveau complet est à température régulière, ils poursuivent le refroidissement. Par environ – 130°, la vitrification se réalise : la surface du cerveau devient vitreuse. Le passage instantané des cellules à l’état amorphe est supposé empêcher ce que l’on ne peut éviter dans le reste du corps : la constitution de cristaux de glace destructeurs à l’intérieur des cellules.


Les cryobiologistes, pour qui le retour des morts à la vie est une sottise, critiquent particulièrement le processus de vitrification du cerveau pratiqué par les cryonistes. « Ce n’est pas si simple ! », explique Andreas Sputtek, médecin spécialisé en transfusions à la clinique universitaire de Hambourg-Eppendorf, ancien président international de la Society for Cryobiology. « Ce n’est pas un hasard si aucun chercheur n’a réussi à conserver de grands organes encore fonctionnels après décongélation. » Le principal problème : les liquides antigel capables d’empêcher la cristallisation à l’intérieur des cellules sont hautement toxiques.


Mortelle décongélation

L’Américain Gregory Fahy, qui mène des recherches sur la vitrification des organes, a attiré l’attention du monde entier en réussissant à transplanter un nerf de lapin préalablement vitrifié et conservé à – 130°. Le nerf serait resté intact, assura-t-il. Problème : aucun de ses lapins de laboratoire n’a survécu plus de quelques heures à la transplantation. Ils sont morts d’empoisonnement à cause du liquide antigel libéré par le nerf à la reprise de son activité. Les patients du Cryonics Institute mourront-ils aussi d’intoxication suite à leur décongélation ?


« C’est possible, répond sèchement Robert Ettinger. Mais nous espérons que, dans le futur, les cellules empoisonnées pourront être réparées. » Ettinger est le fondateur du Cryonics Institute et le père du mouvement. Son ouvrage L’Homme est-il immortel ?, paru en 1962, est la bible des cryonistes. Il y écrivait déjà : « Tôt ou tard, nos amis du futur se feront un devoir de nous ranimer et de nous guérir de ce qui nous tue à coup sûr aujourd’hui. » Âgé à présent de 90 ans, Ettinger marche avec une canne. Il vit seul. Sa mère et ses deux épouses sont déjà suspendues dans les cuves d’azote du Cryonics Institute. Il les suivra bientôt. « Mon frère voulait aussi être conservé. Mais, sur le point de mourir, dépressif, il a changé d’avis. » Les yeux d’Ettinger se remplissent de larmes.


Ce texte est paru dans le magazine brand eins en août 2009. Il a été traduit par Myriam Gallot.
LE LIVRE
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L’Homme est-il immortel??, Denoël

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