L’histoire peut-elle s’écrire au conditionnel ?

À quoi aurait ressemblé l’histoire du XXème siècle si ce n’est pas le frère d’Adolf Hitler, mais ce dernier, qui était mort de complications de la rougeole à l’âge de six ans ? Que ce serait-il passé si l’accident de circulation dont Winston Churchill a été victime dans une rue de New York en 1931 (il a été renversé par un taxi) avait coûté la vie au futur Premier ministre britannique ? Si John Fitzgerald Kennedy n’avait pas été assassiné ? Si l’Invincible Armada de Philippe II, au XVIème siècle, n’avait pas été défaite par les navires de Francis Drake, avec pour conséquence de permettre aux soldats espagnols massés à bord de ses vaisseaux de débarquer sur les côtes de l’Angleterre ? Si, lors de la guerre de sécession américaine, les troupes sudistes confédérées n’avaient pas été vaincues (à un prix très lourd) à Gettysburg par l’armée nordiste de l’Union ? Si la déclaration Balfour, qui a jeté les bases de l’État d’Israël, n’avait jamais été signée ? Et si, comme Victor Hugo s’est plu à en explorer l’idée dans Les Misérables, Napoléon avait remporté la bataille de Waterloo ? Au cours des vingt dernières années, des centaines de livres et d’articles ont été publiés sur des questions de ce type. Objet d’un spectaculaire engouement, l’« l’histoire contrefactuelle », parfois aussi appelée « histoire virtuelle », est aujourd’hui résolument à la mode et semble avoir conquis la respectabilité scientifique qui lui a longtemps fait défaut. Loin de ne donner lieu qu’à des manifestations sporadiques, l’histoire contrefactuelle est devenue un véritable genre, si abondamment représenté et porté par une telle ambition, déclare Richard Evans dans Altered Pasts, qu’il requiert l’examen. Altered Pasts est un livre critique : l’opinion d’Evans est que la multiplication des travaux de cette catégorie ne constitue pas une évolution dont il faut se réjouir. À ses yeux, l’histoire contrefactuelle, sous la forme où elle est le plus fréquemment pratiquée en tous cas, est une perte de temps, une entreprise largement inutile, sans intérêt réel pour la recherche historique et loin d’être innocente. Engagé dans la « querelle des historiens » On ne s’étonnera pas de voir Richard Evans mener l’offensive contre l’histoire contrefactuelle. Spécialiste de l’histoire du Troisième Reich, à laquelle il a consacré une monumentale trilogie qui fait autorité, et de l’histoire sociale, notamment celle du féminisme, dans l’Allemagne des XIXème et XXème siècles, prolifique auteur de recensions d’ouvrages historiques dans ses domaines de compétence, entre autres dans la London Review of Books, dont il est un contributeur régulier, très intéressé par les questions d’épistémologie en histoire, Richard Evans est réputé pour ses prises de position tranchées, son tempérament combatif et son goût pour la controverse. Très engagé dans la « querelle des historiens » au sujet de la nature de l’extermination des Juifs par l’Allemagne nazie, Evans s’est violemment opposé à ceux qui, comme l’historien allemand Ernst Nolte, s’évertuaient à présenter ce massacre, non comme le produit d’une politique délibérée plongeant ses racines dans l’antisémitisme, mais comme une réponse, sous la forme d’une attaque préventive, à la menace que les bolchéviques, auxquels les Juifs étaient assimilés, faisaient censément peser sur l’Allemagne. Lors d’un épisode mémorable, intervenant au titre d’expert dans un procès intenté par l’historien révisionniste David Irving à une universitaire américaine qui avait déclaré qu’il niait l’Holocauste et défendait l’hitlérisme, Evans avait accusé en termes extraordinairement durs Irving de manipuler les documents et de tordre les faits historiques en soutien à ses idées politiques. Sur un plan plus strictement scientifique, Richard Evans est connu pour un livre polémique publié en 1997 intitulé In Defence of History. L’objectif explicite de cet ouvrage, dont l’argumentation se déploie en prenant pour référence les vues exprimées dans deux livres britanniques classiques d’introduction à l’histoire Qu’est-ce que l’histoire de E.H. Carr et The Practice of History de Geoffrey Elton, était de définir, au plan épistémologique, une position à mi-chemin entre l’empirisme parfois un peu rigide, étroit et dogmatique des historiens traditionnels et les théories « post-modernes ». En pratique, Evans s’en prenait toutefois essentiellement à ces dernières, qu’il accusait de miner les bases de sa discipline en promouvant un relativisme stérile basé sur la contestation de l’idée de vérité historique et la négation de la possibilité d’établir objectivement les faits par l’étude rigoureuse des documents intelligemment interrogés. Tite-Live et Churchill Partant en guerre dans le même esprit contre l’histoire virtuelle, Richard Evans est bien conscient que celle-ci ne constitue pas une idée neuve. Toute la première partie de Altered Pasts est d’ailleurs consacrée à un inventaire des occasions où elle est apparue par le passé sous la plume d’historiens, de penseurs ou d’hommes de lettres. De Tite-Live à Winston Churchill, nombreux sont en effet les esprits inventifs qui se sont divertis à spéculer au sujet de l’image qu’offrirait le monde dans l’hypothèse où certains événements ne se seraient pas produits. Durant des siècles, souligne toutefois Evans, les expériences de pensée de ce type n’ont pas eu d’autre statut que celui d’un divertissement intellectuel, une espèce de « jeu de société », pour emprunter l’expression péjorative utilisée à leur propos par E.H. Carr, ou celui d’un exercice rhétorique à fin d’édification ou de satire. La célèbre affirmation de Pascal, fait-il remarquer, au sujet du nez de Cléopâtre, « s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé » (Marc-Antoine n’ayant pas été écrasé par Octave lors de la bataille navale d’Actium, l’Empire romain n’aurait jamais été formé), avait fondamentalement pour fonction de stigmatiser les ravages faits par la beauté et de mettre en garde contre les folies de la vanité et du sentiment amoureux. Et lorsque qu’Edward Gibbon, dans un passage fameux de L’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, soutenait que dans un monde où Charles Martel n’aurait pas réussi à arrêter les Maures à Poitiers, ces derniers étant parvenus jusqu’en Écosse et en Pologne, on enseignerait le Coran à Oxford, un de ses objectifs, suggère Evans, semble avoir été de faire de l’ironie aux dépens d’une université où il estimait avoir totalement perdu son temps (une interprétation astucieuse mais qui n’explique pas tout, tant Gibbon donne l’impression de prendre au sérieux son scénario d’un envahissement de l’Europe par les Arabes). Plus près de nous, Richard Evans mentionne aussi les exemples de grands historiens du XXème siècle qui ont joué avec l’idée d’un passé qui aurait pu avoir lieu, comme G.M. Trevelyan lorsqu’il étudiait les conséquences possibles de la réalisation du scénario envisagé par Victor Hugo (la victoire de Napoléon à Waterloo), ou Fernand Braudel imaginant le visage qu’aurait eu une France dans laquelle le protestantisme serait devenu la religion dominante. Il évoque aussi quelques recueils d’essais composés dans cet esprit publiés durant la première moitié du XXème siècle, dont le premier et un des plus célèbres, réalisé sous la direction de John Colling Squire : la plupart des contributeurs étaient des écrivains, par exemple G.K. Chesterton et André Maurois, et les articles avaient été rédigés pour la plupart dans une intention de divertissement. L’histoire contrefactuelle ne s’est réellement imposée parmi les historiens de métier qu’au cours des années 1990, plus particulièrement après la parution d’un ouvrage collectif sur ce thème qui lui a un peu servi de manifeste : Virtual History, dirigé par l’historien anglais Niall Ferguson. Dans l’ensemble, l’explosion des travaux mettant en œuvre cette approche est d’ailleurs un phénomène essentiellement anglo-saxon. En France, par exemple, bien qu’un de ses précurseurs ait été le philosophe Charles Renouvier, inventeur du terme « uchronie » pour désigner un passé imaginaire, et en dépit de la publication de quelques ouvrages relevant de cette catégorie comme celui conjointement signé par l’historien du XXème siècle Fabrice d’Almeida et Anthony Rowley, un des leaders de l’histoire contrefactuelle aux États-Unis, l’histoire virtuelle n’est pas encore prise très au sérieux et reste considérée comme un exercice relevant au mieux de l’histoire populaire. Il en va différemment dans le monde anglo-saxon, où les historiens, de plus en plus nombreux, qui la pratiquent, entendent bien faire tout autre chose que se livrer à de simples jeux d’esprit. À leurs yeux, rappelle Evans, il s’agit bien de « mobiliser de sérieux arguments au sujet de possibles alternatives réelles à ce qui s’est effectivement passé ». L’émergence du « post-modernisme » Comment expliquer le succès de cette approche ? Evans l’attribue à la combinaison d’une série de facteurs : la disparition des grandes idéologies comme le marxisme, le communisme et le fascisme, qui, en engloutissant avec elles l’idée d’une histoire orientée vers un but a pleinement ouvert le champ à la représentation d’un avenir foncièrement indéterminé, encourageant donc toutes sortes de spéculations au sujet du cours que les événements auraient pu prendre par le passé ; l’émergence du « post-modernisme », qui, mettant en avant la nécessaire subjectivité de l’historien, disqualifie anticipativement l’idée de la possibilité d’une connaissance objective du passé – un passé au sujet duquel, affirment parfois même ceux qui s’en réclament, tous les discours doivent être considérés comme possédant une égale validité ; de manière générale, le brouillage croissant de la distinction entre les faits réels, les faits imaginaires et la fiction, sous l’influence du développement de la société de l’information et grâce aux possibilités créées par les technologies de reproduction de l’image. Ce dernier argument, très général, est un peu moins convaincant, mais on ne peut ici éviter de songer ici à ces manipulations de photos dans la Russie soviétique qui permettaient de faire disparaître par enchantement des clichés des personnes entrées en disgrâce, déportées au Goulag ou sommairement exécutées, dans cet esprit de réécriture a posteriori de l’histoire ridiculisé dans cette plaisanterie fameuse de l’ère communiste : « L’avenir ? Pas de problème : on sait très bien ce qu’il sera. Mais le passé, c’est plus compliqué, parce qu’il n’arrête pas de changer ». Evans accuse l’histoire contrefactuelle de plusieurs sortes de faiblesses et de vices. Un des reproches qu’il lui adresse est d’être idéologiquement marquée et biaisée. De fait, à quelques exceptions près (E.H. Carr, par exemple, lorsque, se livrant exceptionnellement à un exercice qu’il qualifiait généralement de futile, il imaginait ce qu’aurait été l’Union soviétique si Lénine avait vécu plus longtemps qu’il ne l’a fait), la plupart des auteurs de travaux d’histoire contrefactuelle sont des historiens conservateurs hostiles à l’idée que des forces sociales et économiques façonnent le cours des événements. S’ils mettent en avant si résolument le rôle des accidents, de la chance, des contingences, du hasard et de la libre volonté dans l’histoire, souligne Evans, c’est en raison de leur profonde aversion envers l’idée du déterminisme historique, dans laquelle ils voient l’expression de la vision marxiste de l’histoire. Bien que l’histoire contrefactuelle ait parfois été mobilisée au service de thèses du bord politique opposé, il y a assurément beaucoup de vrai dans cette observation. Dans l’introduction de l’ouvrage Virtual History, Niall Ferguson, conservateur notoire, présentait d’ailleurs explicitement l’histoire contrefactuelle comme une arme contre le déterminisme historique, étiquette sous laquelle il rassemblait plusieurs idées : celle que l’histoire est orientée dans un certain sens, que les événements politiques sont déterminés par les rapports de force économiques et sociaux, que les développements historiques obéissent à certaines lois générales, etc. Dans son cas au moins, on ne peut douter que la méthode contrefactuelle soit au service de thèses loin d’être neutres au plan politique. Dans un ouvrage déjà ancien, The Pity of War, dont, à l’occasion de la commémoration du centième anniversaire de la Guerre 14-18, il a défendu récemment les conclusions sur les écrans de la BBC devant un panel de spécialistes restés sceptiques, Ferguson avançait l’idée contre-intuitive et paradoxale qu’une des raisons pour lesquelles la Grande Guerre s’est transformée en tragédie était l’entrée de la Grande-Bretagne dans le conflit. Mais s’il a soutenu cette position, c’est clairement parce qu’à son opinion, les dirigeants anglais de l’époque ont commis une terrible erreur en engageant le pays dans une guerre dont ils n’avaient aucune raison de devenir protagonistes, parce que son issue, en l’absence de cette implication, n’aurait nullement été défavorable aux intérêts anglais : si l’Angleterre était restée en dehors de la guerre (hypothèse d’histoire contrefactuelle), l’Europe serait devenue une sorte d’Union européenne avant la lettre sous l’autorité allemande, et le Royaume-Uni aurait conservé son empire et serait encore aujourd’hui une puissance mondiale. Une conception dépassée de l’histoire Au plan proprement scientifique, Richard Evans stigmatise l’étroitesse du champ couvert par les travaux d’histoire contrefactuelle, qui tendent à se concentrer sur quelques sujets toujours les mêmes, au premier rang desquels la seconde guerre mondiale et les hypothétiques conséquences d’hypothétiques développements de ce conflit au plan diplomatique, politique ou militaire. Et il pointe du doigt la conception dépassée de l’histoire qu’elle met en œuvre : l’histoire contrefactuelle est celle des batailles qui n’ont pas eu lieu ou se sont terminées d’une autre façon que dans la réalité, des traités qui n’ont pas été signés, des hommes politiques qui n’ont pas été élus ou du cours que les choses auraient pris si le destin de quelques grands hommes et dictateurs avait été différent. Oubliant largement l’histoire sociale, culturelle, économique et celle des techniques, l’histoire contrefactuelle, déplore-t-il, surestime le rôle des individus dans le déroulement des faits historiques et minimise le degré d’enchevêtrement des facteurs et la complexité de la causalité en histoire, en raisonnant souvent dans l’abstrait, sans tenir compte de ce que nous savons par ailleurs et de ce que les documents nous font découvrir. Si les Sarrasins n’avaient pas été arrêtés à Poitiers par Charles Martel, par exemple, il est loin d’être certain que l’Europe entière serait aujourd’hui musulmane, parce que tout indique que l’expansion arabe était en train de s’essouffler et qu’il n’est pas sûr du tout que l’intention des Maures était d’occuper le nord de la France et de continuer à progresser sur le continent (selon le célèbre arabiste américain Bernard Lewis, ce n’était pas leur objectif). Souvent, fait aussi observer Evans, les auteurs de récits d’histoire virtuelle ont tendance à faire la morale et à donner présomptueusement des leçons aux acteurs du passé dont ils estiment, un peu vite, que les décisions ont infléchi l’histoire de manière radicale, en donnant l’impression d’éprouver le sentiment qu’eux-mêmes auraient agi avec davantage de courage, de lucidité, de jugement, de sagesse ou de discernement. Mais ce sentiment procède d’une illusion rétrospective : « Nous pouvons imaginer que nous aurions fait mieux que les gens du passé uniquement parce que nous avons le luxe de disposer d’un savoir qu’ils ne possédaient pas et parce que nous sommes des gens différents, avec des idées différentes [...] et d’autres façons de prendre des décisions ». Se croire plus malin ou meilleur que nos ancêtres ou nos parents est de fait une tentation à laquelle il faut résister. C’est ce que reconnaissait Ian Kershaw dans son étude du comportement des Allemands sous le nazisme : « J’aimerais croire que si j’avais été là à ce moment, j’aurais été un opposant résolu au nazisme, engagé dans des actions de résistance. Mais je sais que j’aurais été aussi perdu et désemparé que les gens au sujet desquels j’écris. » Richard Evans n’est pas opposé à toute forme d’usage de l’approche contrefactuelle et s’exprime positivement au sujet de certains travaux qui sont basés sur elle, par exemple les exercices d’histoire alternative de Dominic Sandbrook, qu’il apprécie, parce qu’ils sont explicitement conçus dans un objectif de divertissement, qu’ils se présentent comme des échantillons d’histoire parallèle mettant en scène un passé imaginaire construit en inversant certaines caractéristiques du monde réel, sans pour autant prétendre établir une chaîne causale conduisant d’une manière plausible à une autre constellation d’événements que ceux qui se sont produits, et parce Sandbrook évite ostensiblement les sujets trop sérieux. Sauver l’honneur allemand Il souligne aussi l’intérêt de la méthode contrefactuelle lorsqu’on y recourt de manière locale et limitée en incorporant des questions au sujet de développements imaginaires dans le raisonnement historique pour éclairer des faits ou le comportement de certains acteurs : « Réfléchir à ce qui aurait pu arriver dans l’hypothèse où le complot de juillet 1944 contre Hitler aurait réussi, par exemple, nous aide à comprendre les motivations et les intentions de ceux qui ont tenté de le tuer ». Compte tenu du faible soutien dont ils disposaient, de la forte probabilité que la mort d’Hitler aurait été suivie d’une guerre civile, de la faible chance de parvenir à la conclusion de la paix avec les Alliés avant une reddition complète, du peu de propension des conjurés, du fait de leur positions politiques (beaucoup d’entre eux étaient des aristocrates conservateurs) à œuvrer à la construction d’une Allemagne démocratique, on peut légitimement faire l’hypothèse qu’à la fin l’objectif des officiers rebelles n’était plus que d’essayer de sauver ce qui pouvait encore l’être de l’honneur allemand. Il y a évidemment un monde, fait observer Evans, entre de telles prudentes spéculations de portée réduite, partie intégrante d’une réflexion appuyée sur des faits établis, et les extravagantes extrapolations dans lesquelles se sont lancés certains historiens au sujet de la tournure que la guerre aurait pu prendre dans l’hypothèse où Hitler serait mort dix mois avant le jour où il s’est suicidé (un des scénarios envisagés prévoit sa continuation jusqu’en 1952). Dans l’ensemble, aux yeux de Richard Evans, l’histoire contrefactuelle, parce que son emploi trahit beaucoup des idées et des préjugés de ceux qui la pratiquent et des tendances à l’œuvre dans leurs travaux, mérite donc bien moins l’attention comme méthode historique que comme objet d’étude pour les historiens.: « Utile lorsqu’on y recourt dans des conditions bien définies pour des usages strictement limités, [l’histoire contrefactuelle] est la plus intéressante comme phénomène de l’histoire politique et intellectuelle, digne d’être étudiée pour elle-même, mais sans grande utilité réelle pour l’étude sérieuse du passé ». La complexité de la causalité historique Que penser de ce réquisitoire ? Comme In Defence of History l’avait été en son temps, Altered Pasts sera immanquablement attaqué et critiqué, avec férocité par les adeptes, praticiens, théoriciens et défenseurs de l’histoire contrefactuelle, de manière plus nuancée par tous ceux qui, tout en partageant largement les vues de Richard Evans, trouveront sa diatribe exagérément rageuse. C’est le lot de tous les livres polémiques. Emporté par son zèle dénonciateur, Richard Evans caricature volontiers les positions des historiens qu’il décrie et condamne un peu trop facilement sans appel : ainsi qu’il le reconnaît lui-même, moyennant de sévères précautions méthodologiques les procédés de l’histoire factuelle peuvent être utilement employés, et tous ceux qui en ont usé ne l’ont pas nécessairement fait de façon inconsidérée et sans la moindre circonspection. Mais s’il cogne parfois un peu trop fort, dans l’ensemble, ses coups frappent juste et il est difficile de ne pas lui donner en grande partie raison. Si l’inflation actuelle des livres d’histoire contrefactuelle s’explique avant tout par un effet de mode, beaucoup d’ouvrages de cette catégorie sont loin d’être exempts d’arrière-pensées idéologiques. Très souvent, les livres de ce genre mettent en œuvre une vision simpliste et réductionniste de la causalité historique, et beaucoup d’entre eux sont de purs exercices de fantaisie assez éloignés de l’histoire sérieuse. La réflexion sur la manière dont l’histoire aurait pu tourner si certains événements n’avaient pas eu lieu, ou en l’absence de certaines conditions, peut certainement s’avérer intellectuellement stimulante. Mais contrairement à ce que prétendent ses plus ardents promoteurs, la méthode contrefactuelle n’a pas vocation à devenir une composante centrale du travail de recherche historique. Les événements dont on peut raisonnablement considérer qu’ils ont, comme on dit, « changé le cours de l’histoire » ne sont en effet pas si nombreux que cela. Dans la plupart de cas, si les choses s’étaient déroulées différemment sur un point particulier, les puissantes forces politiques, économiques et sociales à l’œuvre en permanence auraient très vraisemblablement ramené le cours des choses, sinon exactement sur la même trajectoire, en tous cas sur une trajectoire assez proche de celle qu’il a emprunté. De manière générale, ainsi que le faisait lucidement observer Eric Hobsbawm, tout ce que l’on peut affirmer face à un changement dans les données historiques par rapport à ce qui s’est effectivement passé, est que les choses « auraient pu être très différentes » ou « n’auraient pas été très différentes ». Aller au-delà de ces propositions prudentes et témérairement s’employer à dessiner en détail les contours d’un passé qui n’a jamais existé, c’est s’aventurer sur le terrain de la pure fiction. Un savoir organisé, méthodique et rigoureux Le danger de voir la recherche historique submergée par les essais d’histoire virtuelle est-il important ? Si impressionnante que soit la prolifération des travaux de cette catégorie, ceux-ci sont loin de représenter aujourd’hui davantage qu’une faible proportion de la recherche historique dans son ensemble. Et ceux qui ont eu recours à cette méthode n’en ont pas fait un outil d’investigation exclusif. Mais la mise en garde de Richard Evans n’en perd pas pour autant toute pertinence, et son rappel à l’ordre est le bienvenu. Dans une société où sous l’effet de la multiplication des genres hybrides comme le docudrame, la docufiction, l’autofiction, les biographies romancées et les romans mettant en scène des personnages ayant réellement existé, les frontières entre la réalité et la fiction tendent à s’estomper, et où les technologies de la communication renforcent et accélèrent dangereusement la circulation des rumeurs, des supercheries et des inventions mensongères présentées comme des relations de faits authentiques, il n’est pas inutile de rappeler que tous les récits n’ont pas la même statut, que toutes les représentations du passé n’ont pas la même nature, que tous les discours à son sujet ne sont pas équivalents. L’histoire n’est pas une science au sens étroit du mot, mais elle est un savoir organisé, méthodique, contrôlé et rigoureux, basé sur l’étude attentive des documents et un effort pour reconstituer patiemment les faits dans leur réalité objective, autant que ceci est possible et en sachant bien qu’on n’y parviendra jamais tout à fait. L’imagination, l’interprétation, la formulation d’hypothèses et de conjectures ont pleinement leur place dans une telle entreprise et y sont même indispensables, mais elles doivent rester contenues dans les limites assignées par le respect des faits et des documents, la pleine conscience de l’interdépendance des forces à l’œuvre et des interactions entre facteurs, et l’attention vigilante à l’extrême complexité de la causalité en histoire. Si amusants, voire intellectuellement excitants que puissent être certains exercices d’histoire virtuelle, leur place dans la recherche historique ne peut (et ne devrait donc) être qu’assez marginale. Après tout, ainsi que le rappelait avec bon sens l’industriel et homme politique allemand Walter Rathenau à l’issue de la première Guerre mondiale, en une phrase sur laquelle Richard Evans a heureusement choisi de clôturer son livre : « L’histoire ne se conjugue pas au conditionnel, elle parle de ce qui est et de ce qui a été, pas de ce qui pourrait être ou pourrait avoir été ». Michel André
LE LIVRE
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Altered pasts de Richard Evans, Little, Brown, 2014

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