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Homosexualité
Temps de lecture 5 min

L’homophilie oubliée de la société iranienne

Pendant plus d’un millénaire, les Perses ont considéré les relations homosexuelles avec bienveillance. Répandus notamment à la cour et dans la bonne société, ces attachements étaient célébrés par la poésie classique et les traités sur l’art de gouverner. Une tradition rompue au XXe siècle, avec l’importation de la norme hétérosexuelle européenne, dont le régime Ahmadinejad est l’héritier inattendu.

Quand Mahmoud Ahmadinejad affirma en septembre 2007, lors d’une intervention à l’université Columbia de New York, qu’« il n’y a pas d’homosexuels en Iran », l’absurdité de cette présomption a fait du président la risée du monde entier. Aujourd’hui, un livre écrit par une éminente universitaire iranienne en exil, Sexual Politics in Modern Iran, lui apporte la plus cinglante des répliques en exposant en détail la longue histoire de l’homosexualité en terre persane.

Consacrant une large partie de son ouvrage à l’Iran prémoderne, l’historienne Janet Afary présente la forme dominante de ces relations en termes d’« homosexualité définie par le rang ». Il s’agissait de liaisons particulièrement codifiées, où un homme mûr se procurait un partenaire plus jeune, l’amrad. Les « relations homo-érotiques masculines, écrit l’auteur, étaient régies en Iran par un véritable rituel courtois qui passait, pour l’aîné, par la distribution de cadeaux, l’enseignement de textes littéraires, la musculation et l’entraînement militaire, la guidance intellectuelle et l’exploitation de contacts sociaux susceptibles d’aider le partenaire plus jeune dans sa carrière ». Parfois, ces hommes échangeaient officiellement des vœux, les sigeh de fraternité (1). « Le sexe n’était pas l’unique raison d’être de ces relations, précise l’historienne. Il s’agissait aussi de cultiver l’affection entre les partenaires et de confier à l’homme certaines responsabilités quant à l’avenir du garçon. » Les “sigeh de sororité”, concernant les pratiques lesbiennes, étaient également répandus.

Rien ne témoigne davantage des codes qui régissaient traditionnellement les relations entre personnes de même sexe, explique Afary, que « le genre littéraire du “miroir des princes” (andarz nameh) [qui] porte à la fois sur les amours homosexuelles et hétérosexuelles. Souvent écrits par des pères pour leurs fils ou par des vizirs pour leurs sultans, ces ouvrages consacraient des chapitres distincts au traitement des compagnons masculins et à celui des épouses (2). »

 

Un idéal moral supérieur

Dans l’un des plus célèbres d’entre eux, le Qâbûs Nâmeh (1082-1083), un père conseille ainsi à son fils : « Entre les femmes et les jeunes hommes, ne limite pas tes penchants à l’un ou l’autre sexe ; ainsi, les deux pourront te procurer du plaisir sans que l’un ou l’autre ne te devienne inamical. […] L’été, oriente tes désirs vers les jeunes hommes, et l’hiver vers les femmes. » D’une manière générale, l’auteur rappelle à quel point les thèmes homosexuels émaillaient la littérature persane classique (XIIe-XVe siècles), via des allusions homo-érotiques passionnées ou même des références explicites à de jeunes et beaux garçons.

« L’homosexualité et les expressions homo-érotiques, précise Afary, étendaient leur emprise sur nombre d’espaces publics, bien au-delà de la cour royale : les monastères et séminaires, les tavernes, les camps militaires, les gymnases, les hammams et les cafés. […] Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les maisons de prostitution masculines (amrad khaneh) étaient des établissements reconnus et imposables. »

Si Janet Afary étudie le rôle majeur du statut social dans les relations homosexuelles, elle éclaire aussi la façon dont « la poésie soufie persane, qui est au moins aussi consciemment érotique qu’elle est mystique, célébrait parfois les rituels galants entre [hommes] de rang plus ou moins égal. […] Le lien entre l’amoureux et le bien-aimé était […] fondé sur une forme de chevalerie (javan mardi). L’amour élevait à un idéal moral supérieur. […] Les soufis étaient encouragés à utiliser les relations homo-érotiques comme une voie vers l’amour spirituel ».

D’une manière générale, la société iranienne est restée, jusque dans la seconde moitié du XIXe siècle et les premières années du XXe, « tolérante à l’égard de bien des pratiques homo-érotiques. […] Les relations pédérastiques acceptées, à demi publiques, entre hommes adultes et amrads étaient monnaie courante dans différents milieux ». Apparue à l’âge classique, ce que Janet Afary appelle une « bisexualité romantique » était fréquente à la cour et dans l’élite : « Une forme d’amour intermittent (‘eshq-e mosalsal) était communément pratiquée, où l’affection pouvait osciller d’une fille à un garçon, et réciproquement. »

À la cour de Nasser al-Din Shah, au pouvoir de 1848 à 1896, il était encore acceptable d’entretenir des concubins. Le souverain lui-même avait (en plus de ses épouses et de son harem) un jeune amant, Malijak, qu’il « aimait plus que tout ». Dans ses Mémoires, celui-ci rappelle fièrement : « L’amour du roi pour moi atteignait un point tel qu’il m’est impossible de le décrire. […] [Il] me tenait dans ses bras et m’embrassait comme s’il étreignait l’une de ses favorites. »

Mais la chercheuse iranienne montre bientôt comment le mouvement de modernisation, apparu avec la révolution constitutionnelle de 1906 et inspiré par des concepts venus d’Occident, a changé la donne (3). Elle révèle notamment à quel point la première feuille satirique musulmane, Molla Nasreddin (ou MN) publiée en azéri à Tiflis, dans le Caucase russe, entre 1906 et 1931, a influencé cette révolution en introduisant un « nouveau discours sur le genre et la sexualité (4) » : doté d’un comité éditorial qui adhérait à certains concepts de la social-démocratie russe, notamment concernant les droits des femmes, MN fut « le premier journal du monde musulman chiite à défendre la norme hétérosexuelle. […] Cette feuille satirique illustrée, lue aussi bien par les intellectuels iraniens que par le quidam, était extrêmement populaire dans la région en raison de ses dessins humoristiques explicites ».

Molla Nasreddin assimilait homosexualité et pédophilie, accusait les professeurs et les responsables du clergé d’« attenter à la pudeur des jeunes garçons », exploitait le « mépris » pour les homosexuels passifs, laissait entendre que les hommes de l’élite entretenant des amrads « avaient un intérêt particulier à défendre les espaces publics non mixtes (masculins) où la pédérastie à demi voilée était tolérée », et « ridiculisait les rites d’échange de vœux de fraternité devant un mollah ». C’est ainsi qu’un discours d’homophobie politique d’origine européenne fit son apparition en Perse.

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Ces attaques de MN allaient en effet « façonner les débats iraniens sur le sujet pour le siècle à venir », poursuit Afary. La feuille « servit de modèle à plusieurs journaux de l’époque », qui se firent l’écho des critiques formulées à l’encontre du clergé et du leadership conservateurs pour leurs mœurs homosexuelles. Les révolutionnaires iraniens commencèrent d’« admonester régulièrement des personnalités politiques de premier plan en raison de leur inconduite sexuelle, et certains libelles reprenaient la vieille allégation selon laquelle d’importants responsables avaient été amrads dans leur jeunesse ».

D’éminents partisans de la révolution de 1906 se joignirent avec enthousiasme à cette propagande : « L’influente revue Kaveh, publiée en exil à Berlin entre 1906 et 1921, dont le rédacteur en chef était le célèbre constitutionnaliste Hassan Taqizadeh, menait la campagne contre l’homosexualité. […] Leur conception de la modernisation incluait désormais la promotion de l’érotisme hétérosexuel au rang de norme, ainsi que l’abandon de toutes les pratiques – voire des simples penchants – homosexuels. »

 

Une fête de l’autodafé

Quand Reza Kahn renversa la dynastie Qâjar et s’autoproclama shah en 1925, il impulsa une nouvelle vague de réformes ; il s’efforça notamment d’interdire l’homosexualité et lança un violent assaut contre la poésie persane classique. Le grand poète Iraj Mirza, connu jusque-là pour ses poèmes homo-érotiques, « s’unit à d’autres personnalités importantes de l’époque pour soutenir l’hétérosexualité obligatoire. […] Le vrai patriote devait changer d’orientation sexuelle et délaisser les garçons pour les femmes, affirmaient haut et fort ces grandes figures politiques et intellectuelles. […] Certains faisaient­ pression pour obtenir la suppression dans les manuels scolaires de poèmes à connotation homosexuelle ».

À la tête de cette croisade, l’historien et journaliste Ahmad Kasravi a eu une influence particulière sur les politiques culturelles et éducatives des années 1930 et 1940. Admirateur de MN, Kasravi prêchait que « l’homosexualité était un signe de retard culturel », que les poètes soufis de l’homo-érotisme menaient des vies de « parasites » et produisaient une œuvre « dangereuse [qui] devait être éliminée ». Le Premier ministre Mahmoud Jam, au pouvoir de 1935 à 1939, finit par accéder à sa demande d’interdire totalement les poèmes homo-érotiques des quotidiens.

Kasravi avait fondé en 1941 le mouvement nationaliste Bâhâmâd-e Azâdégân (« Société des hommes libres »), qui s’attira de nombreux partisans, unis notamment autour du concept de pâkdini (la religiosité pure), une forme de déisme. Comme le rappelle Afary, Azâdégân « alla jusqu’à instaurer une fête de l’autodafé, chaque année, au moment du solstice d’hiver. Les livres considérés comme nuisibles et amoraux étaient jetés au bûcher lors d’une cérémonie qui semblait faire écho aux idées nazies et soviétiques sur l’élimination de l’“art dégénéré”. […] Kasravi fondait son opposition à cette littérature sur plusieurs postulats. Il attendait de la jeune génération qu’elle étudie les sciences occidentales afin de reconstruire le pays et considérait la poésie soufie comme une dangereuse distraction. Aussi absurde que cela puisse paraître, l’historien affirmait aussi que la renaissance de la poésie persane était une gigantesque conspiration ourdie par les orientalistes britanniques et allemands pour détourner la jeunesse de l’héritage de la révolution constitutionnelle et encourager […] les activités immorales ».

Afary ajoute, pour s’en désoler, que « la plupart des défenseurs des droits des femmes souscrivaient à ce projet car il encourageait l’amour hétérosexuel et monogame dans le mariage. […] Ni Kasravi ni les féministes ne faisaient alors de distinction entre le viol ou l’agression sexuelle de garçons et les relations consenties entre adultes ».

L’essor de la radio, de la télévision et de la presse écrite – notamment via le succès du journal Parcham, publié à partir de 1941 par Azâdégân – engendra un vaste débat national sur les maux de la pédérastie, qui aboutit à une vaste censure littéraire. Les allusions à l’amour homosexuel furent éliminées des manuels scolaires et même des nouvelles éditions de textes classiques. « Les poèmes étaient désormais illustrés par des miniatures célébrant l’hétérosexualité, et les élèves étaient amenés à croire que l’objet d’amour était toujours une femme, même lorsque le texte contredisait ouvertement cette hypothèse », écrit Afary.

La censure ayant ainsi effacé de la mémoire collective l’immense héritage culturel de « l’éthique de l’amour masculin » dans la période classique, l’hostilité à l’homosexualité joua un rôle important dans la révolution de 1979, qui explique en partie la virulence de la répression actuelle. Comme l’ont montré Janet Afary et Kevin B. Anderson dans Foucault and the Iranian Révolution, « les mouvements nationalistes consolident traditionnellement leur pouvoir avec des récits qui affirment le patriarcat et l’hétérosexualité obligatoire, attribuant l’anormalité et l’immoralité sexuelles à une élite dirigeante corrompue sur le point d’être renversée et/ou complice de l’impérialisme étranger. Les accusations lancées contre la famille du shah déchu, les Pahlavis, et leurs riches sympathisants ne reposaient donc pas toutes sur des griefs politiques et économiques. Une part importante de la colère publique visait leur conduite “immorale” ». La rumeur voulait notamment qu’un mode de vie gay fût omniprésent à la cour. On disait du Premier ministre du shah, Amir Abbas Hoveyda, qu’il avait été homosexuel. La presse satirique raillait régulièrement sa mise méticuleuse, l’orchidée violette qu’il portait au revers et son mariage supposément de convenance. Le shah lui-même, disait-on, était bisexuel. L’un de ses amis proches, un Suisse qu’il avait rencontré pendant ses études dans ce pays, lui rendait régulièrement visite.

 

La perversion des Pahlavi

« Mais le pire scandale, rappelle l’historienne, concerna le simulacre de mariage organisé par deux jeunes hommes de la bonne société, liés à la cour. C’était la confirmation publique, surtout aux yeux des plus pieux, que la maison Pahlavi était pervertie par les pires mœurs et que le shah n’était plus maître chez lui. Ces rumeurs alimentèrent l’indignation populaire, et furent récupérées par les islamistes. »

Peu après son accession au pouvoir en 1979, l’ayatollah Khomeyni instaura la peine de mort pour les homosexuels. Afary résume ainsi la situation de cette minorité sous Ahmadinejad : « Tandis que la charia exige soit les aveux en bonne et due forme des accusés, soit quatre témoins les ayant surpris en flagrant délit, les autorités actuelles ne recherchent que des preuves médicales de pénétration. Si elles les trouvent, la peine de mort est prononcée. Parce que les exécutions pour homosexualité ont soulevé des protestations à l’échelle internationale, l’État a généralement associé ces accusations à des charges de viol ou de pédophilie. Le recours permanent à cette tactique a encore ébranlé le statut de la communauté gay iranienne aux yeux de l’opinion. »

Dans ce résumé, forcément succinct, de quelques-unes des conclusions et révélations les plus marquantes de Janet Afary sur l’homosexualité, il est impossible de rendre toute l’ampleur et la portée de Sexual Politics in Iran, dont la plus grande partie est consacrée au rôle des Iraniennes et à leur combat pour la liberté. Mais, comme l’écrit l’auteur elle-même, « j’ai découvert qu’on ne pouvait parler de genre ou de droits des femmes, en particulier au sein du mariage, sans aborder le sujet des relations homosexuelles ».

Janet Afary l’a fait avec une sensibilité, une rigueur intellectuelle, un engagement personnel, une subtilité et un talent hors du commun.

 

Cet article est paru sur le site History News Network le 1er mars 2009. Il a été traduit par Béatrice Bocard.

Notes

1| En Iran, le sigeh n’est pas l’apanage des homosexuels. Il s’agit d’une forme de mariage temporaire contracté devant un mollah, pouvant durer de quelques heures (on la considère alors comme une sorte de prostitution) à 99 ans.

2| Ces manuels de conseil politique aux souverains sont apparus au Moyen Âge dans plusieurs civilisations mais, particulièrement répandus en terre d’islam, ils jouissaient d’une grande popularité en Iran. Ces opus sur l’art de bien gouverner, destinés à montrer au prince la voie à suivre pour régner selon la volonté de Dieu, traitaient à la fois des questions d’éthique personnelle, de la gestion de la maisonnée et de l’administration des sujets.

3| Provoquée notamment par l’hostilité de la population à la mainmise, concédée par la monarchie, à des puissances étrangères sur certaines ressources du pays (notamment les douanes), cette révolution a déclenché un vaste mouvement de modernisation et conduit à l’adoption de la Constitution de 1906 mettant fin à la monarchie absolue avec la création d’un parlement élu. Dans son sillage, le pays a bouleversé sa législation dans tous les domaines, en s’inspirant de l’Occident.

4| En octroyant à tous les citoyens de l’Empire russe les libertés politiques élémentaires, la révolution de 1905 a permis aux peuples musulmans de faire leur entrée dans l’arène politique et donné naissance à une presse satirique très dynamique. Molla Nasreddin, première feuille humoristique du monde musulman, verra son influence s’étendre jusqu’en Turquie, en Iran et dans les autres pays du Moyen-Orient. Elle était éditée à Tiflis, capitale de la Transcaucasie et véritable plaque tournante par où les idées russes et, à travers elles, occidentales atteignaient l’Orient musulman.

LE LIVRE
LE LIVRE

Sexual Politics in Modern Iran de Janet Afary, Cambridge University Press, 2009

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