Liao Yiwu : « J’ai lu Orwell au fin fond d’une prison chinoise »
par Jeanne Pham Tran

Liao Yiwu : « J’ai lu Orwell au fin fond d’une prison chinoise »

Arrêté pour un poème, Liao Yiwu a passé quatre ans dans les geôles chinoises, univers fou où il a enduré la violence des gardiens comme des détenus. Il y a découvert, aussi, la force de l’humour, de l’amitié et de la musique face à la barbarie. Depuis sa sortie, il fait œuvre de témoignage et rêve d’une Chine démembrée, où la démocratie serait possible.

Publié dans le magazine Books, septembre 2013. Par Jeanne Pham Tran

Liao Yiwu, Amrei Marie
  L’écrivain chinois Liao Yiwu a passé quatre ans en prison pour un poème écrit au moment des événements de Tiananmen. Il vit en Allemagne depuis 2011, mais reste très lu, clandestinement, en Chine. Il est également l’auteur de L’Empire des bas-fonds (Bleu de Chine, 2003) et Poèmes de prison (L’Harmattan, 2008).   Pourquoi écrivez-vous ? Je suis né en 1958, au moment du Grand Bond en avant – qui a provoqué une famine qui a fait plus de trente millions de morts entre 1959 et 1962. J’ai failli mourir de faim à 2 ans. Mon père était professeur de littérature classique, et fut donc considéré comme un réactionnaire dès le début de la Révolution culturelle, quelques années plus tard. On n’allait bien sûr pas à l’école, mais il me faisait cours à la maison. En m’obligeant à apprendre par cœur des poèmes que je devais déclamer debout sur la table de la cuisine. Tant que je n’avais pas récité le texte parfaitement, je n’avais pas le droit de manger. Ses méthodes sévères n’ont pas empêché mon père de me transmettre l’amour de la littérature, de la poésie surtout. À l’âge de 18 ans, j’ai commencé à publier des textes dans des revues, tout en faisant des petits boulots (chauffeur routier, ouvrier, cuisinier) pour gagner ma vie. J’avais 20 ans en 1978, quand Deng Xiaoping a lancé sa politique de réformes et d’ouverture. J’ai alors lu les auteurs « beatnick » traduits de l’anglais – Kerouac, Keats et Allen Ginsberg – mais aussi les grands poètes modernistes – Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire. Sur le plan culturel et intellectuel, la Chine de l’époque était bien plus ouverte que celle d’aujourd’hui. Pour nous, poètes insouciants qui vivions au jour le jour, les années 1980 furent des années d’immense espoir. Mais je n’étais pas encore tenaillé par le besoin impérieux d’écrire.   Quand cette nécessité d’écrire vous a-t-elle saisi ? Le tournant s’est produit en 1989. J’avais 31 ans et je me moquais éperdument de la politique, de mon pays, de la liberté, de la démocratie et des droits de l’homme. Mon ami Michael Day, un sinologue canadien très engagé dans le mouvement étudiant et amoureux de la poésie chinoise d’avant-garde, est venu chez moi à Fuling, dans le Sichuan, le 1er juin 1989, avec pour tout bagage un poste de radio qui pouvait capter la BBC. Toute la journée, il écoutait et traduisait pour nous. C’est ainsi que j’ai pu suivre les événements de la place Tiananmen et apprendre, le 3 juin, que les chars progressaient vers le centre de Pékin. Je me disais : « Il te faudrait entrer en scène. » Tout en me demandant : « Et à quoi bon ? » Mais j’étais épouvanté par ce que j’entendais. Et, sous le coup de cette peur, j’ai écrit un poème intitulé « Massacre ». Huit heures avant le véritable massacre des étudiants sur la place de la Paix céleste, j’avais jeté sur le papier les morts et la terreur. Pour avoir écrit ce poème, j’ai été emprisonné. Ma terreur fut plus grande encore. Quand je suis sorti, quatre ans plus tard, j’ai voulu témoigner de ce que j’avais vécu, pour me libérer de la souffrance, des cauchemars de cette période, mais aussi pour que les choses changent. C’est alors, véritablement, que j’ai pris conscience de la nécessité d’écrire. Et mon témoignage est devenu Dans l’empire des ténèbres, que j’ai dû reprendre à plusieurs reprises car on m’a confisqué quatre fois le manuscrit. (Lire Books, n°40, « Le sinistre anachronisme du goulag chinois ».)   Aviez-vous conscience des risques que vous preniez en écrivant ce poème ? Je n’en avais pas la moindre idée. Il était inconcevable à mes yeux que les autorités s’intéressent à la poésie et fassent d’un texte une preuve criminelle. Quand les policiers m’ont arrêté pour avoir écrit des œuvres contre-révolutionnaires, j’étais ahuri.   Quels sont les pires souvenirs de ces années d’incarcération ? Dès mon arrivée dans le centre d’investigation de Songshan, le 16 mars 1990, on m’a rasé le crâne, on m’a déshabillé pour examiner attentivement ma bouche, mes aisselles et la plante de mes pieds. On m’a demandé de m’accroupir comme un chien, les fesses en l’air, pour me fouiller l’anus avec une paire de baguettes. En quelques minutes, j’avais perdu toute dignité. Les geôliers mélangeaient à dessein les prisonniers politiques et les détenus de droit commun pour nous effrayer et nous mater. Le pire, c’étaient ceux qui se complaisaient dans le récit de leurs crimes et répétaient jour et nuit les atrocités qu’ils avaient commises, en se délectant du dégoût des autres. Et puis il y avait les « rouquins », des prisonniers « montés en grade » et devenus eux-mêmes bourreaux. Ils assistaient les gardiens en torturant les nouveaux venus. Là-bas, l’homme est un loup pour l’homme et la folie est contagieuse. Moi, j’enregistrais tout dans ma tête comme un magnétophone. Je me rappelle chaque « plat » du « menu » des sévices, également baptisé « Les cent huit raretés de Songshan ». Il y avait le « kimchi séché » – qui oblige le détenu à…
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