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Longue vie aux séquoias de Californie !

Quand le romancier Richard Powers a découvert que les séquoias de Californie étaient promis à la tronçonneuse, son écriture et sa vie en ont été bouleversées. Il en est résulté une ode à la préservation des arbres. Un exemple aussi de littérature engagée, avec les risques que cela comporte.


© Andrew Mace / Getty

« Je me promenais dans les montagnes de Californie lorsque je suis tombé sur un très vieux séquoia, aussi large qu’une maison, aussi vieux que le roi Arthur », confie l’écrivain Richard Powers.

Nouvel appel de la forêt du début du XXIe siècle, L’Arbre-Monde est le douzième roman de ce maître de la littérature réaliste qu’est le romancier américain ­Richard Powers. Trois fermiers s’en vont au bal (2004) était une enquête sur la célèbre photographie d’August Sander qui immor­talisait, dans l’Allemagne de Weimar, trois paysans sur le bord d’un chemin. La Chambre aux échos (2008), roman de la neurologie, est la chronique virtuose d’un cerveau affecté de l’étrange syndrome de Capgras. Physicien de formation, Richard Powers bâtit ses histoires sur une abondante documentation, puisant sa matière dans les sciences, ­modernes pourvoyeuses de fictions.

L’Arbre-Monde est né tout autrement, de l’apparition, quasi miraculeuse, d’un arbre. « Je me promenais dans les montagnes de Californie, sous de jeunes ­séquoias, lorsque je suis tombé sur un très vieil arbre, épargné sans doute par la tronçonneuse. Il était aussi large qu’une maison, aussi haut qu’un terrain de football est long et aussi vieux que le roi ­Arthur. Quand j’ai appris qu’on continuait à abattre des séquoias de ces proportions et de cet âge, cela a complètement bouleversé mon travail d’écrivain et ma vie », confiait-il récemment. Cette rencontre avec un arbre est une révélation. L’écrivain quitte la côte Ouest pour s’établir en bordure du parc national des Great Smoky Mountains, dans le Tennessee, au plus près des vestiges de la dernière forêt primaire américaine. Habiter la forêt : cette aspiration qui a saisi, de loin en loin, tant d’auteurs et d’aventuriers a engendré aux États-Unis une véritable mystique du rapport à la nature. Henry David Thoreau campait en ermite dans une cabane sur les bords de l’étang de Walden, expérience dont il tira Walden ou la Vie dans les bois (1854), l’œuvre étalon du nature writing, pamphlet contre la civilisation moderne. À la différence de Thoreau, Powers ne ­raconte pas son expérience, il la transpose en écrivant le roman des arbres.

La première partie, « Racines », met en scène neuf personnages, neuf voix compo­sant ce roman choral, alternant les trajectoires, régies par les lois secrètes et invisibles de l’attraction, dans une trame aussi serrée que la texture ligneuse du bois. Comme neuf romans embryonnaires, tous passionnants et totalement indépendants les uns des autres, compa­rables à ces récits « en branches » que l’on trouve dans les grandes œuvres de la littérature médiévale. Le « tronc » noue ses « racines », ces vies, avec des fils subtils autour d’un seul objectif : la défense de l’arbre. Trouvaille poétique qui donne à l’ensemble son apparence de fable, chaque personnage étant associé à son double sylvestre.

Comme de modernes Philémon et Baucis, qui étaient, dans la mythologie, transformés en chêne et en tilleul, les protagonistes fusionnent symboliquement avec leur arbre-totem. Nick Hoel, descendant d’un Gitan norvégien, avec son châtaignier d’Amérique – dont on apprend qu’il était autrefois, dans l’est des États-Unis et jusqu’au centre du continent, l’arbre américain par excellence, aussi fort et puissant que les séquoias de la côte Ouest, et qu’il a été ravagé par un champignon asiatique au début du XXe siècle. Mimi Ma, descendante d’un lettré chinois ayant fui en 1949 les hordes communistes, avec son mûrier ; Adam Appich, chercheur en psychologie, avec son érable ; Douglas Pavlicek, vétéran de la guerre du Vietnam, qui fut sauvé dans sa descente en parachute par les bras accueillants d’un immense banian. Ces échantillons d’humanité, venus d’ici ou d’ailleurs – de Chine, d’Inde, d’Europe –, charrient aussi avec eux une représentation de la nation américaine, entendue comme nation-arbre aux racines mondiales. Mimi Ma, comme habitée par une intuition, quitte son bureau pour ­aller embrasser un arbre dans le parc d’en face et respirer profondément dans son écorce. Olivia, une étudiante paumée et sauvée par les arbres, est « accompagnée » et guidée à travers les États-Unis par des « êtres lumineux et invisibles », fantômes d’arbres disparus.

La lutte écologique infuse du haut vers le bas de la société, dans la famille, au ­bureau, à la tribune, dans les prétoires, dans le journal ou dans un livre, dans l’action violente ou non violente. Tous les personnages, à l’exception de Neelay Mehta, un jeune prodige indien tétraplégique à la tête d’une puissante entreprise de jeux vidéo en ligne, vont ainsi s’engager sur le terrain. Cinq vont épouser les idées et les actions de l’écologisme – jusqu’à incen­dier un complexe hôtelier, faute qui va les poursuivre toute leur vie. À la fin, les destins tournent mal : deux protagonistes finissent en prison, deux disparaissent, l’un meurt, l’autre se suicide. Le tableau n’est pas très heureux, mais les « graines » – comme s’intitule la dernière partie, en forme de message d’espoir – sont lancées. Elles ensemenceront peut-être les esprits, du moins celui des lecteurs.

 

Patricia Westerford est un personnage-clé. Docteure en botanique et écrivaine, elle a « découvert » que les arbres communiquent entre eux, comme Peter Wohlleben dans La Vie secrète des arbres. Powers, qui rêve de parler et de faire parler les arbres, tient son double : une femme qui déchiffre le langage de la forêt et s’en fait la traductrice. Avec ses livres, elle conduit ses recherches, ­intervient dans le débat public, lance des alertes. Comme dans le procès où, citée comme témoin expert, elle ­répond au juge qui lui demande combien il reste de forêt intacte : « Sans doute pas plus de 2 ou 3 %. Disons un carré de 80 kilo­mètres de côté. […] Il y avait quatre forêts sur ce continent. Chacune était censée durer pour l’éternité. Chacune a été détruite en quelques décennies. Nous avons à peine eu le temps de les idéaliser ! Les arbres dont nous parlons sont notre dernier carré, et ils sont en train de disparaître, au rythme de 100 terrains de foot par jour. L’État de l’Oregon voit passer des fleuves de rondins de 10 kilomètres de long. » Il écrit, elle écrit. L’Arbre-Monde est le roman palimpseste du livre de Patricia Westerford, La Forêt secrète, embrassant la même foi, la même fascination pour ces êtres de bois qui communiquent, qui nouent leurs destins en un superorganisme. Powers peut ainsi, en ventriloque, faire s’exclamer Patricia Westerford, citant elle-même son père, un homme des bois : « Rappelle-toi ! Les hommes ne sont pas l’espèce suprême qu’ils croient être. »

« Personne ne voit les arbres, écrit Patricia Westerford. Nous voyons des fruits, nous voyons des noix, nous voyons du bois, nous voyons de l’ombre. Nous voyons des ornements ou les jolies couleurs de l’automne. Des obstacles qui bloquent la route ou qui obstruent la piste de ski. Des lieux sombres et menaçants qu’il faut défricher. Nous voyons des branches qui risquent de crever notre toit. Nous voyons une poule aux œufs d’or. Mais les arbres… les arbres sont invisibles. »

Sur ce plan, Powers a gagné. Nous sortons du livre avec des arbres plein la tête. « Il y a des arbres qui fleurissent et fructifient à même le tronc. Des kapokiers bizarres de 12 mètres de circonférence. […] Des Bertholletia produisant de véritables boulets de canon, cornes d’abondance remplies de noix. Des arbres qui font tomber la pluie, qui donnent l’heure, qui prédisent le temps. Des graines aux formes et aux couleurs obscènes. Des cosses en forme de poignard et de cime­terre. Des racines sur échasses, des racines serpentines, des remparts sculptés, des racines qui respirent. Un délire d’idées et de solutions. La biomasse est folle. »

Les arbres nous habitent – au point de prendre notre apparence. Comme dans cet épisode, à Machadinho d’Oeste, au Brésil, où Patricia Westerford tombe sur une bien éprouvante paréidolie : « […] elle a le souffle coupé […]. Tout en nœuds et torsades, des muscles saillent du tronc lisse. C’est un humain, une femme, le torse disloqué, les bras levés, aux doigts de branches. Le visage, tout rond d’anxiété, la dévisage si farouchement que Patricia détourne les yeux ».

 

Est-ce parce qu’il réactive notre ­mémoire phylogénétique que le texte de Richard Powers nous touche autant ? C’est cette mémoire de l’espèce qui parfois nous réveille en sursaut en pleine nuit : tout à coup, dans nos rêves, nous avons la sensation de tomber, chute que redoutaient nos lointains ancêtres, les australopithèques qui vivaient dans les arbres – premier refuge. Car entre l’arbre et les humains, depuis l’origine, il y a un pacte – nous habitions les arbres, les arbres nous habitent. Une fois l’homme descendu au sol, cette alliance s’est renouvelée au cours de l’histoire. Comme avec la légende du lit d’Ulysse, que le roi d’Ithaque avait sculpté dans un olivier avant d’édifier son palais tout autour. C’est dire l’intimité de ce qui lie la société humaine et l’arbre. Mais ce pacte a été rompu. Les hommes ont abattu les arbres parce que aveuglés par l’intérêt à court terme et incapables d’apercevoir cette overstory, cette histoire qui surplombe l’histoire humaine. Overstory, titre original du roman, est aussi le mot, très suggestif, qu’emploient les écologues américains pour parler de la canopée.

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Souvent envoûtant, L’Arbre-Monde s’inscrit aussi dans le sillage d’une litté­rature de l’engagement, et en souffre. Comparé à d’autres romans décrivant la vie de militants, il lui manque la distance, la dimension dialectique qui faisait la force de Pastorale américaine (1997), de Philip Roth, ou d’American Darling (2005), de Russel Banks : le premier sur les pérégrinations d’une adolescente ­révoltée contre la guerre du Vietnam qui commet un attentat, le second sur une militante des droits civiques contrainte de fuir au Liberia après s’être rendue coupable d’actions violentes.

Comme le relèvent plusieurs critiques anglo-saxons, Powers ne tranche pas vraiment ici entre l’envie de littérature et la tentation du manifeste. Comment ne pas voir un geste politique dans cette œuvre, lauréate du prix Pulitzer 2019 dans la catégorie fiction et dont l’auteur a voulu avancer la sortie ? C’est une exhortation à la prise de conscience, au moment où le président des États-Unis porte de graves coups à l’environnement. Trump n’a-t-il pas décidé d’amputer de 85 % le territoire du parc national de Bear Ears, dans l’Utah, pour redonner de l’espace aux industries minières et pétrolières ?

L’Arbre-Monde est un plaidoyer. Powers campe des figures d’activistes – on dirait ici des « zadistes ». Mais, face aux neuf voix du livre, toutes convaincues, quelle voix est capable de leur donner la réplique ? Même le juge qui dirige les débats au cours d’un procès paraît se rendre à la parole enchantée de Patricia Westerford. La seule ligne de partage qui se dessine entre les neuf personnages est celle qui décrit deux grandes attitudes très anciennes aux États-Unis : celle des tenants de la « conservation », écologie anthropocentrique qui entend maintenir la nature pour les ressources qu’elle dispense à une humanité chargée de ne pas les gaspiller ; et surtout celle des partisans de la « préservation », écologie biocentrique qui entend protéger la nature pour elle-même. Les « conservateurs », descendants de Gifford Pinchot – un ingénieur des eaux et forêts formé en France et fondateur de la foresterie américaine –, sont peu représentés. Powers ne fait pas mystère de ses préférences pour les « préservateurs ». Lesquels se reconnaissent dans la postérité du barde écologique John Muir. Cet immigré écossais, botaniste, explorateur, alpiniste, marcheur, auteur du livre culte publié en 1916 Quinze cents kilomètres à pied à travers l’Amérique profonde1, entretient avec la nature un rapport empreint de religiosité, inspiré du transcendantalisme théorisé par ­Ralph Waldo Emerson, le philosophe de Concord, le mentor de Thoreau.

En donnant le sentiment de substituer à l’humanisme comme valeur de référence l’arc indifférencié du vivant (animal, végé­tal, minéral), Powers paraît adhérer à ce que le philosophe norvégien Arne Næss a appelé en 1973 l’« écologie profonde » – celle que le philosophe Luc Ferry prenait dans son collimateur dans son essai Le Nouvel Ordre écologique (1992). C’est la principale faiblesse du roman. À quoi sert la littérature ? À transmettre des valeurs. Or l’expérience de la valeur ne se situe pas dans la transmission, comme dans un discours, mais dans la mise en œuvre d’un dispositif complexe – le récit – qui installe le doute et les contradictions, et laisse au lecteur le soin de trancher. Le suicide de Patricia Westerford en pleine conférence constitue non une péripétie, mais l’apothéose de l’affirmation d’une thèse militante. Qui consiste, comme elle l’annonce elle-même, à répondre radica­lement à la question : « Quelle est la meilleure chose que nous puissions faire pour réparer notre monde ? » Ici le discours ­affaiblit le récit.

 

— Ce texte a été écrit pour Books.

Notes

1. Traduit par André Fayot (José Corti, « Les Massicotés », 2017)

LE LIVRE
LE LIVRE

L’Arbre-Monde de Richard Powers, Le Cherche Midi, 2018

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