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« Sur les loteries »


En prévision de sa prochaine entrée en Bourse, la Française des jeux a ouvert jeudi 7 novembre les réservations pour ses actions. Pour séduire les particuliers, elle s’appuie notamment sur une grande campagne de publicité rappelant ses origines charitables : la loterie nationale a été mise ne place en 1933 pour venir en aide aux anciens combattants de la Première Guerre mondiale.

Mais le lien entre les Français et la loterie est bien plus ancien. Sous l’Ancien Régime, des loteries royales étaient ponctuellement organisées, et à la Révolution, certains hommes politiques envisageaient d’en instituer une pour remplir les caisses de l’État. Un correspondant anonyme du journal Le Républicain Français, dont nous reproduisons ici l’article paru le 8 décembre 1796, s’élève contre une telle méthode d’imposition. Mais, tempère-t-il, il est tout à fait possible de créer une loterie qui soit à la fois morale, bonne pour la société et rentable pour l’Etat. Une loterie promotrice d’espérance et d’égalité des chances.

Quelques personnes pensent que dans le besoin où l’on se trouve de recourir à des impositions indirectes, on pourrait tolérer l’établissement d’une loterie nationale.

D’autres professent une opinion directement contraire, et la motivent sur l’immoralité des loteries.

Voudrez-vous bien donner place dans votre journal à un troisième avis, celui qu’il est du devoir des gouvernants d’établir une loterie nationale ; ou autrement, que l’établissement d’une loterie est une bonne institution d’économie politique.

Ce paradoxe se changera en vérité, si l’on parvient à prouver qu’une loterie nationale peut et doit augmenter la prospérité publique et particulière.

Mais avant tout, nous commençons par déclarer que si l’établissement d’une loterie ne doit être que toléré, et s’il ne doit l’être qu’à raison des besoins du moment, notre est avis est qu’il ne faut pas l’admettre, ou qu’au moins on ne pourra y recourir qu’après s’être assuré que tout autre impôt indirect serait moins tolérable encore, ce qui n’est point du tout l’état de la question, ce qui même s’en éloigne d’autant plus, que c’est pour avoir toujours voulu que les loteries fusses des impôts, qu’on les a toujours rendues nuisibles, d’utiles qu’elles auraient dû être ; et qu’enfin on a fini par en établir d’une immoralité vraiment scandaleuse.

Or, on peut être assuré que l’histoire du passé deviendra celle de l’avenir : car lorsqu’on établit un impôt, on cherche principalement ce qui peut en rendre le produit le plus considérable et le plus certain ; et quand cet impôt est un jeu, ces conditions ne peuvent être remplies qu’aux dépens des joueurs, et en raison des chances plus ou moins désavantageuses qu’on les engage à courir. Aussi tout le mérite des inventeurs de loterie s’est il borné jusqu’à ce jour, d’une part, à bien saisir jusqu’à quel point on pouvait porter le désavantage des chances sans décourager les joueurs ; et de l’autre, à masque mieux ou plus mal ce désavantage sous l’appareil de quelques combinaisons plus ou moins séduisantes, et toujours assez embrouillées pour servir d’aliment à tous les faux calculs qui règlent la conduite de la majorité des individus dans le grand jeu de la vie humaine.

Il faut convenir qu’en ce genre, la loterie ci-devant royale, puis nationale, était un véritable chef-d’œuvre et l’on ferait un recueil assez curieux des puissants raisonnements sous l’autorité desquels tant de gens s’y sont ruinés, pour avoir acquis la conviction parfaite des profits qu’ils devaient y faire.

Si donc il est question du retour de cette loterie, ou de toute autre semblable, nous répétons qu’à notre avis, aucune circonstance ne peut l’autoriser et que cet établissement serait aujourd’hui, comme par le passé, d’une immoralité scandaleuse.

Mais est-ce à la loterie que tient cette immoralité ? Point du tout ; c’est seulement que de toute manière, et en loterie comme autrement, il y a immoralité quand le gouvernement autorise qu’on vole ou qu’on escroque les citoyens, et immoralité scandaleuse quand il les vole ou les escroque lui-même.

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Il nous semble que les antagonistes des loteries n’ont fait jusqu’ici que paraphraser cette vérité trop généralement reconnue pour mériter tant d’efforts de leur éloquence ; tandis que ceux qui en ont proposé l’établissement s’en sont tenus, ou à promettre qu’on u volerait moins à l’avenir ou à prétendre que la pénurie actuelle rendrait ce genre de vol tolérable.

Nous pensons que ce n’est pas là avoir discuté, que ce n’est pas même avoir abordé la question.

Voici le point de vue sous lequel nous l’avons considérée.

L’espérance est un des éléments du bonheur de l’homme ; c’est le baume que la nature répand sur le malheur : mais ce don précieux, nous l’avons gâté, comme tant d’autres, par nos institutions. L’homme social ne trouve presque nulle part l’espérance pire et sans mélange, telle que la nature la lui a donnée ; partout il la rencontre unie et même subordonnée au travail, soit du corps, soit de l’esprit. Dénaturée par cet alliage, elle est le plus souvent devenue corrosive, de balsamique qu’elle devait être ; en sorte qu’on a pu dire avec raison et avec vérité qu’on éprouvait le tourment de l’espoir.

Cependant l’instinct, plus sûr que la raison, ou plutôt, qui n’est que la raison dégagée du raisonnement, ramène l’homme sans cesse, et souvent à son insu, vers les phénomènes primitifs que la nature lui a donnés : ainsi l’homme sent le besoin d’espérer ; mais où attachera-t-il son espérance, quand l’état social ne lui offre que des calculs à faire, quand il ne lui montre que des succès incertains achetés et payés d’avance par des travaux constants ? C’est alors qu’après avoir comparé sa faiblesse physique ou morale avec les obstacles que lui opposent ses concurrents, trouvant tous les sentiers de la fortune, ou occupés par des talents supérieurs, ou engorgés par l’intrigue, il quitte ces chemins pénibles et cette foule importune, et va le délaisser dans la route plus facile et plus riante qu’ouvrent devant lui les chances du hasard. En ce sens, tout homme est joueur né, et ce n’est que par un effort constant de sa raison qu’il peut ne céder jamais à ce goût séducteur.

Mais toujours et partout, les effrits de la raison sont le partage du petit nombre, et l’on peut tenir pour certain que la plupart des hommes ne résisteront pas à ce penchant du jeu ; résultat nécessaire des goûts qu’ils tiennent de la nature et des circonstances dont ils se trouvent environnés.

Or, on ne niera pas, sans doute, que le de devoir des gouvernants ne soit de régler les penchants naturels et non de les anéantir.

Passons à une autre considération, tirée du principe d’égalité qui est une des bases de notre gouvernement.

La constitution a pu et a dû laisser à tout Français un droit égal de parvenir à toutes les places, et, par conséquent, de jouir des avantages que ces places procurent ; mais elle n’a pas pu donner à tous les facultés propres pour les mériter et les obtenir. Il faut, pour acquérir ces facultés, et pour les déployer avantageusement, un concours de circonstances favorables, dont plusieurs dépendent, le plus souvent, d’un véritable hasard.

Hé bien ! ce qui existe dans la constitution pour les places du gouvernement existe de même dans la société pour les différents états qu’elle renferme. Tout homme a le droit d’être un grand propriétaire ; mais tous n’ont pas la faculté de le devenir ; et en réduisant même les prétentions jusqu’à la médiocrité, dans chacun de ses états, il manque encore au plus grand nombre le concours de circonstance favorable. A celui-ci, c’est l’intelligence ; à celui-là, l’instruction ; à un autre, les fonds nécessaires aux premières avances. Mais l’intelligence nécessaire à la médiocrité est rarement refusée par la nature ; presque tous les hommes peuvent espérer d’y atteindre : la constitution a pourvu, au moins pour l’avenir, au besoin d’instruction, par l’établissement des écoles publiques et gratuites ; tous pourront espérer être suffisamment instruits : reste donc le manque de fonds nécessaires aux premières avances ; et si le gouvernement ne peut y pourvoir de même, il peut au moins et s’il le peut il de doit, il peut faire que celui qui ne les a pas puisse toujours les espérer, et quelquefois les obtenir. Si les chances du hasard n’en sont pas le seul moyen, elles en sont un de plus ; et ils ne sont pas si nombreux, qu’il doive être permis d’en rejeter aucun.

On doit voir déjà qu’une loterie instituée dans ces vues, et basée sur ces principes, ne serait pas un établissement immoral, puisqu’elle ne ferait d’une part, que régler un pendant naturel et presqu’irrésistible ; et de l’autre que rapprocher les hommes de l’égalité naturelle, sans violer aucune des lois sociales.

A présent, que doit-on entendre par régler le penchant du jeu ? sinon faire en sorte, premièrement qu’il nuise le moins possible aux individus ; deuxièmement qu’il tourne au plus grand avantage de la société.

Pour atteindre ce but, il faut commencer, sans doute, par détruire ces cavernes de voleurs connues sous le nom de tripots ou de maisons de jeu : or l’expérience prouve depuis assez de temps, à cet égard, l’insuffisance des mesures de la police la plus active : et l’on devrait enfin s’apercevoir que le seul moyen efficace de fermer ces repaires funestes, c’est de détourner les joueurs d’y aller ; car, apparemment, on n’espère pas dégoûter les banquiers de les y recevoir. Et pour détourner les joueurs d’y aller, il n’y a, non plus, qu’un moyen ; c’est d’obtenir d’eux la préférence, en leur offrant un autre jeu, où ils courront des chances moins désavantageuses, et où il ne leur coûtera que les frais indispensables. Telle pourrait être, et serait en effet une loterie dont ne prétendrait pas faire un impôt. Alors, la première condition se trouverait remplie ; le pendant du jeu serait, le moins possible, nuisible aux individus.

La seconde condition, celle que ce pendant tourne au plus grand avantage de la société, tient principalement à ce que les bénéfices du jeu ou de la loterie ne soient pas trop morcelés ; en sorte que le profit du joueur, ou le lot soit une véritable fortune pour le pauvre, ou fasse une augmentation sensible dans la fortune du riche.

Il ne faut pas avoir beaucoup observé pour s’être aperçu qu’un peu plus d’argent qu’on n’a coutume d’en avoir invite à la prodigalité ; tandis que beaucoup plus porte à l’économie.

Je ne crois pas, par exemple, qu’on puisse citer, pendant la longue période des petites loteries, un seul lot de 100 livres, qui, tombé dans une famille pauvre, lui ait fourni du pain pendant une semaine. Si le gagnant était bon père de famille, la famille avait sa part du festin : dans le cas contraire, le tout se mangeait au cabaret et loin de la famille qui, pendant ce temps, était même privée du salaire du travail de son chef.

Cependant, et par un effet contraire, il arrivait presque toujours que le gros lot de ces mêmes loteries ou créait un propriétaire, ou développait une industrie ; et la pauvre famille passait, par cet heureux hasard, de l’état de détresse à celui d’une honnête aisance.

Et comme nulle journée de travail n’est perdue sans préjudice pour la société ; comme aussi, nul ne devient propriétaire ou ne développe une industrie, sans que la société n’y trouve son avantage ; il s’ensuit que tous les gros lots lui étaient avantageux et tous les petits préjudiciables : calcul qu’il ne faut pas perdre de vue, et sur lequel se fonde le seul bénéfice licite qu’un gouvernement puisse retirer d’une loterie. Ce n’est pas elle qui doit être un impôt ; mais elle peut accroître le produit des impôts existants, en augmentant la circulation des propriétés et de l’industrie ; et sous ce point de vue, une loterie peut, sans être immorale, être encore utile en finance.

Mais si une loterie peut détruire ou diminuer les friponneries des jeux défendus mais existants, en y substituant un jeu loyal et sans danger ; si elle peut, quoiqu’indirectement, augmenter les recettes du trésor public ; si elle peut consoler une partie des infortunés par l’espérance, et finir réellement le malheur de plusieurs ; si elle rapproche les hommes de l’égalité naturelle, sans blesser aucun des droits de la société ; ne s’ensuit-il pas qu’une loterie est une bonne institution d’économie politique, c’est-à-dire, un moyen d’augmenter la félicité publique et particulière ?

Je sais que des gens graves ont dit, et je m’attends que d’autres répéteront, que celui qui court habituellement les chances des loteries, n’a qu’à mettre à part, chaque fois, la mise qu’il consent de sacrifier ; et qu’au bout de quelques années, il trouvera un profit plus certain, un véritable lot que les frais de régie n’auront pas diminué… Philosophes si sévères ! ne prétendez-vous donc gouverner que des sages ? alors, cessez vos fonctions inutiles, les sages se gouverneront bien sans vous. C’est aux faibles, aux irréfléchis, aux insensés même, que vous devez plus particulièrement vos soins ; indiquez donc à leurs maux des remèdes dont ils puissent adopter l’usage. Oui, nous convenons avec vous que l’homme laborieux, économe et patient, peut se passer des chances du hasard ; et le jour où vos institutions les auront tous rendus tels, nous demanderons l’établissement d’une fête nationale, où vous proclamerez l’abolition des loteries, mais jusque-là, n’ôtez pas à la majorité du genre humain les ressources d’un palliatif qui adoucit des maux que nous ne guérissez pas.

Avant de finir, j’ai encore à répondre à une objection que j’ai entendu faire à d’assez bons calculateurs, qui avaient trop peu médité la question. C’est que les lots trop forts ont l’inconvénient de les rendre trop rares, et d’éloigner les joueurs, en leur laissant trop peu d’espoir. Nous pouvons leur répondre par le plan d’une loterie où il n’y a que mille lots pour un million de billets, et où cependant 700 000 de ces billets sont susceptibles de profit, sans altérer l’intégrité des lots.

Si vous publiez ces réflexions, dont le principal but est seulement d’en provoquer d’autres, en prouvant qu’on n’a pas encore examiné la question des loteries sous toutes ses faces, je vous ferai passer ce plan comme un moyen aussi, de provoquer d’autres combinaisons que celles autour desquelles on s’est trainé jusqu’à ce jour

LE LIVRE
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Le Républicain Français de Emmanuel Brosselard, 1792-1798

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